Novembre 25, 2021
Par Zones Subversives
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Depuis 2018, un vague de révoltes déferle sur de nombreux pays du monde. Cependant, il manque à ces mouvements une perspective de rupture avec le capitalisme. Il semble important d’analyser les contradictions qui traversent les mouvements sociaux pour ouvrir des perspectives nouvelles. 

Si la pandémie du Coronavirus semble marquer l’année 2020, la période actuelle se distingue surtout par un retour des révoltes sociales. Depuis 2018, des mouvements sociaux émergent en Afrique du Nord, en Amérique latine et en Asie. Cependant, les médias permettent difficilement d’analyser cette conflictualité sociale et politique. Les journalistes bourgeois se contentent de décrire des mouvements qui dénoncent des régimes autoritaires et corrompus. Les médias militants s’extasient devant le spectacle émeutier sans tenter de comprendre les contradictions qui traversent ces mouvements.

Ensuite, la multiplication des soulèvements dans différents pays et continents peut laisser entrevoir la perspective d’une révolution à l’échelle mondiale. Ces diverses révoltes se font écho et semblent avoir des origines communes. La mondialisation ne concerne pas uniquement les crises économiques et les épidémies, mais aussi les révolutions. L’analyse marxienne du capitalisme doit permettre de comprendre le monde qui nous entoure et les causes des diverses révoltes.

Le collectif Agitations propose des pistes de réflexion pour comprendre les mutations du capitalisme et le retour des luttes sociales. Son site Internet publie de nombreux articles. Pendant le mouvement des Gilets jaunes, ce collectif distribue dans les manifestations le bulletin GJ en luttes. Il lance désormais une revue pour sortir du commentaire de l’actualité et aborder des analyses pour comprendre le contexte actuel. Agitations favorise également le dialogue et le débat entre différents collectifs communistes. Le Numéro 1 de la revue aborde différents thèmes et refuse de penser chaque sphère isolée par rapport à la totalité capitaliste.

  

         

État et capitalisme

 

La question de l’État reste au centre des théories révolutionnaires depuis les débuts du mouvement ouvrier. Cette machine complexe apparaît comme une structure de domination. Pourtant, peu de courants politiques actuels semblent remettre en cause l’Etat. La gauche radicale se contente de fustiger un mauvais État chargé de la police et de la répression, pour mieux défendre un État social supposé protecteur. Les mouvements sociaux se positionnent par rapport à l’Etat, qui apparaît bien souvent comme un interlocuteur avec lequel il est possible de négocier. Les organisations du mouvement social adressent leurs revendications avant tout à l’Etat perçu comme un arbitre neutre entre les salariés et les patrons.

La construction du rapport de forces, à travers des grèves ou des manifestations, s’inscrit toujours dans le cadre du « dialogue social ». Même si l’Etat semble peu disposé à céder aux revendications des mouvements sociaux. La vieille gauche semble nostalgique de la période des Trente glorieuses, avec un Etat régulateur au service d’un supposé intérêt général. Au mieux, les marxistes-léninistes proposent une prise de pouvoir pour permettre à l’Etat de servir les intérêts du prolétariat. Cependant, cette forme sociale spécifique n’est jamais questionnée.

L’idéologie républicaine considère l’Etat comme la structuration politique de la volonté du peuple. Les clivages sociaux sont alors gommés. « Le mythe de l’intérêt général comme collection des intérêts privés absout donc la conflictualité inhérente aux sociétés de classe pour la dissoudre au sein d’une sphère politique prétendument autonome vis-à-vis du capital », résume le collectif Agitations. Pour conserver sa légitimité et apaiser les tensions qui traversent la société, l’Etat doit jongler entre la répression et l’élaboration d’un relatif consensus social pour satisfaire les aspirations des différentes classes.

Même si ces différents objectifs peuvent souvent entrer en contradiction. La redistribution des richesses apparaît comme le principal outil utilisé par l’Etat pour permettre une pacification de la conflictualité de classe. Cependant, l’Etat apparaît comme indissociable de l’émergence du capitalisme. Ses intérêts convergent avec ceux de la nouvelle classe dominante. Par exemple, l’Etat organise la colonisation pour permettre l’enrichissement de la bourgeoisie naissante.

L’Etat favorise également la reproduction du capital. Il construit les infrastructures non rentables qui permettent au capitalisme de se déployer. Les routes, les aéroports, les services postaux, les hôpitaux et les écoles publiques apparaissent indispensables à la reproduction du capital. Les prestations sociales jouent également un rôle économique pour alimenter la consommation.

 

Syriza et Tsipras ne pourront rien contre l'intergouvernementalisme

État et mouvements sociaux

 

L’Etat défend surtout l’intérêt général de la bourgeoisie. Il peut s’opposer aux intérêts de certaines fractions du capitalisme, mais pour mieux en défendre d’autres. L’Etat intervient notamment en période de crise économique pour aider les entreprises en difficulté. La prise du pouvoir d’Etat pour changer la société apparaît alors comme une illusion. L’exemple de Syriza en Grèce illustre cette imposture. Ce groupuscule s’est appuyé sur la dynamique des mouvements sociaux ouverte en 2011 pour accéder au pouvoir. Mais, malgré un programme qui se voulait radical, Syriza doit plier face à la chape de plomb de l’économie.

Les offensives du patronat se mènent à travers l’Etat. Ainsi, les lois sociales reflètent un rapport de force dans la lutte des classes. Cependant, défendre l’Etat social sans prendre en compte les conflits sociaux qui en sont à l’origine relève du fétichisme juridique. « Il a fallu arracher une par une les réformes même qui ont permis au capitalisme de se moderniser. La lutte des classes est le moteur de l’histoire », insiste le collectif Agitations.

La gauche traditionnelle reste focalisée sur la défense des acquis sociaux. Pourtant, le modèle fordiste des Trente glorieuses apparaît davantage comme une modernisation du capitalisme. L’augmentation des salaires permet avant tout le développement d’une société de consommation. Ensuite, l’ascension d’une classe moyenne passe aussi par une classe ouvrière, souvent immigrée, qui subit le travail à la chaîne dans les usines. Cependant, les grandes entreprises permettent facilement aux salariés de se rencontrer et de s’organiser.

D’importants conflits sociaux se développent dans les années 1968. La bourgeoisie opère alors une restructuration du capital. Les petites entreprises remplacent les grandes usines. Ensuite, la précarité, les contrats courts et l’intérim limitent les luttes ancrées dans les entreprises. Surtout, le chômage de masse et la peur du licenciement imposent une forte concurrence dans le monde du travail qui brise les formes de solidarité.

Les mouvements sociaux pilotés par les syndicats ne cessent d’échouer depuis 1995. Mais de nouvelles formes de luttes émergent, notamment avec les Gilets jaunes. Dans le cycle de lutte actuel, les revendications réformistes des syndicats semblent difficiles à satisfaire. La concurrence mondiale ne permet pas d’amélioration des conditions de travail. « Tout aménagement favorable des conditions d’existence des travailleur.ses, au niveau d’une nation ou d’une entreprise, menacerait directement la compétitivité de cette dernière sur le marché globalisé, et donc la survie de leurs emplois », analyse le collectif Agitations. Face à cette impossibilité du réformisme, la seule perspective devient l’élargissement et l’approfondissement des luttes à travers des mesures communistes.

 

   

 

Lutte des classes en France

 

Le mouvement des Gilets jaunes surgit sur les décombres du mouvement social traditionnel. Les syndicats ne cessent de s’affaiblir. Ils ont perdu leurs bastions ouvriers avec la désindustrialisation et les mutations du monde du travail. Surtout, ils ne sont pas parvenus à s’implanter dans le secteur tertiaire qui comprend une part importante de travailleurs précarisés. « Les syndicats sont complètement sous-représentés dans le secteur tertiaire privé, soit celui qui compte le plus de prolétaires », observe le collectif allemand Translib. Les pratiques de grèves et de luttes dans les entreprises ne cessent de s’affaiblir. L’atomisation du prolétariat débouche vers une colère plus radicale, mais sans orientation.

Le mouvement des Gilets jaunes se compose de salariés, mais aussi de petits entrepreneurs et d’indépendants. Les employés et les ouvriers composent la majorité des Gilets jaunes. Cependant, ces personnes n’ont aucune expérience de la grève et de la lutte collective. Les bureaucraties syndicales méprisent ce mouvement dont elles ne sont pas à l’initiative. Le soulèvement n’est pas ancré dans les entreprises et le monde de la production. Il accentue la pression économique à travers des blocages et des occupations de ronds-points, de péages et de centres commerciaux. Même si la capacité de blocage économique de ces actions reste minime. En revanche, les manifestations émeutières dans les centres villes paralysent l’activité des commerces et de l’industrie touristique.

 

Le mouvement contre la réforme des retraites de 2019 ressemble à une mobilisation syndicale traditionnelle. Les politiques néolibérales et les réformes des retraites déclenchent un mouvement de grève. Cependant, la lutte ne parvient pas à s’élargir au-delà de quelques bastions du service public. Le mouvement de 2019 concerne surtout la SNCF et la RATP. Mais la grève impacte peu le secteur privé, en dehors de quelques raffineries. Ce type de mouvement semble voué à l’échec. Depuis 1995, l’Etat refuse toute forme de négociation et de « dialogue social ». Les réformes sont donc imposées malgré d’importantes manifestations.

Les syndicats ne proposent pas d’autres perspectives que la défense du « modèle social français » largement désuète. Les syndicats et les cadres de la fonction publique parlent de « carrière » et « d’annuités ». Mais en dehors de ce secteur protégé des fonctionnaires, les périodes de chômage et de temps partiels ne permettent pas d’envisager une retraite à 43 ou même 40 années de cotisations. Les syndicats se contentent de défendre un système social déjà largement moribond pour les nouvelles générations.

« L’équation défense du service public – défense de l’intérêt général – défense de tous les travailleurs joue alors un rôle de moteur idéologique pour des luttes qui échouent à saisir leur particularité, et dont les acteurs ne cessent de s’étonner de leur isolement et de la difficulté à étendre le mouvement », analyse le blog Carbure. La revendication d’un minimum vieillesse garant et décent n’est même pas envisagée. Ce qui pourrait permettre de concerner une plus grande partie du prolétariat. Néanmoins, l’effondrement de la veille gauche peut permettre de voir surgir de nouvelles formes de conflictualité, comme la spontanéité des Gilets jaunes.

    

Analyse des luttes actuelles

 

La revue Agitations propose un regard original qui permet de mieux comprendre les enjeux qui traversent les luttes actuelles. L’article sur l’Etat donne le ton. Il défriche les enjeux politiques autour de la notion d’Etat. Mais il décrit également les évolutions du capitalisme. Cette réflexion permet avant tout de penser les clivages et les contradictions qui traversent les mouvements sociaux. La revue Agitations apporte ainsi de précieuses clarifications théoriques contre les lieux communs colportés par la gauche radicale. Il semble important de diffuser une analyse de classe de l’Etat contre l’illusion d’un arbitre neutre au service de l’intérêt général.

La revue Agitations observe bien l’évolution du capitalisme, avec une fragmentation et une précarisation du prolétariat. Ce qui permet de mieux comprendre les faiblesses d’un syndicalisme resté figé dans la défense du salarié qui bénéficie de la sécurité de l’emploi. Le réformisme des syndicats semble déconnecté des évolutions du monde du travail et ressasse un discours qui tourne à vide. Les mouvements sociaux encadrés par des syndicats affaiblis sont alors incapables d’entraîner une large partie des exploités.

La revue Agitations insiste sur le lien entre le capitalisme et les luttes sociales. Le dernier article sur les mouvements à travers le monde se révèle un peu décevant. Il semble se contenter de plaquer déterminisme économique un peu rigide sans analyser chaque situation locale. C’est la crise du capitalisme qui reste considérée comme l’unique cause de la révolte. Certes, La revue Agitations permet de remettre au centre les origines économiques de ces soulèvements. Lorsque les médias insistent sur l’unique cause de régimes autoritaires et corrompus, il semble compréhensible de tordre le bâton dans l’autre sens. Surtout, lorsque la plupart de ces régimes s’appuient sur la rente pétrolière et extractiviste. Néanmoins, il semble important de ne pas réduire les révoltes sociales à cette unique causalité.

La revue Agitations devient plus pertinente lorsqu’elle montre l’importance des luttes sociales dans les évolutions du capitalisme. L’article sur l’Etat montre bien comment les lois sociales découlent d’un rapport de force imposé par les luttes des exploités. Dans le sillage du mouvement opéraïste, il est possible de montrer que la classe capitaliste adapte sa politique à l’intensité des luttes sociales. Même si, depuis le reflux des luttes des années 1968, c’est bien la bourgeoisie qui semble à l’initiative. Il semble important de comprendre comment la précarisation et le chômage de masse affaiblissent les solidarités entre les prolétaires. L’analyse des évolutions du capitalisme permet alors d’inventer de nouvelles pratiques de luttes pour sortir de l’impuissance du mouvement social.

La revue Agitations ne franchit pas le pas d’élaborer des perspectives stratégiques. Certes, elle dresse les lignes de clivages qui traversent les révoltes actuelles. Elle critique bien les illusions réformistes de la gauche étatiste. Mais l’approche un peu trop économique ne permet pas d’observer les pratiques de lutte, les potentialités et les limites des différents mouvements. La revue Agitations, dans le sillage du courant de la communisation, propose des constats lucides qui permettent de comprendre les limites du cycle de lutte du démocratisme radical. Ce qui permet de comprendre ces tendances qui perdurent dans les mouvements actuels. Mais ce qui ne permet pas d’entrevoir les forces et les faiblesses du nouveau cycle de lutte.

 

Source : Agitations magazine N°1, Avril 2021

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Pour aller plus loin :

Radio : Gilets jaunes, émission Sortir du capitalisme

Radio : Par-delà conspirationnisme et anti-conspirationnisme conservateur. Une analyse matérialiste critique des conspirationnismes à l’ère du coronavirus, émission Sortir du capitalisme

Radio : Biopolitique, rationalité scientifique et luttes anti-sanitaires à l’ère du coronavirus, émission Sortir du capitalisme

Agitations n°1 – nouvelle revue communiste, où la trouver ?, publié sur le site Paris-luttes le 21 juillet 2021

Site du collectif Agitations

Site du collectif Carbure

Les mesures communistes : Penser un horizon communiste, publié sur le site de la revue Sic




Source: Zones-subversives.com