Mai 10, 2022
Par Lundi matin
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Un regard sur l’actualité confirme la prégnance de ces thèmes. Qu’on pense aux régulières fuites d’images captées dans les élevages industriels, par exemple celles rendues publiques par l’association anti-spéciste L214 en 2017 ; à l’extinction d’espèces, parfois aussi essentielles et familières que les abeilles ; à la récente épidémie de Covid-19 qui, d’une part, a posé la question du rapport entre les zoonoses et les pratiques industrielles (tant du laboratoire P4 de Wuhan que des élevages de visons chinois, danois, espagnols, italiens), nous rendant d’autre part attentifs à notre inscription dans le continuum du vivant, un continuum à la stabilité précaire, menacé d’effondrement à tout moment.

Il est toutefois évident que dans l’approche de la question du vivant, un paradigme domine aujourd’hui l’espace francophone. Il est inspiré par les travaux de Bruno Latour et de ses partisans, et plaide pour l’invention de nouvelles formes de représentation politique, qui permettraient aux animaux, voire aux choses, de trouver leurs intérêts défendus. Mais derrière la complainte effondriste sur la disparition des animaux comme derrière les projets de réforme actuels de la politique représentative, il peut être tentant de voir le symptôme d’un désintérêt pour la politique humaniste traditionnelle, y compris dans son versant critique. C’est le reproche qui semble animer le philosophe Frédéric Lordon, qui s’en est pris récemment à cet ensemble de publications dans un article intitulé « Pleurnicher le vivant » (29 septembre 2021), en leur reprochant de ne jamais prononcer le mot de capitalisme.

Faut-il se résoudre au dilemme qui consiste à devoir choisir entre des outils critiques traditionnels puissants et une attention empirique aux manières d’être singulières du vivant, peut-être aussi dépaysante que faiblarde ? Telle n’est précisément pas la lecture que Fahim Amir fait de la situation, et qui s’exprime dans un remarquable ouvrage intitulé en allemand Schwein und Zeit. Tiere, Politik, Revolte, que les éditions Divergences viennent de publier sous le titre de Révoltes animales.

Selon ses propres mots, l’auteur entend tracer les contours d’une autre possibilité politique, celle d’un « marxisme légèrement ensauvagé », à même de réconcilier les animaux et les humains en leur permettant d’apercevoir leur implication solidaire dans un horizon de lutte commun. Avec un sens du détail truculent, qui se traduit dans les titres-chocs de sa table des matières (ex : « La force de frappe du pigeon : conchier le monde »), Fahim Amir porte une conviction : là où les animaux sont systématiquement envisagés comme victimes, il est temps de les considérer comme agents, et même comme acteurs de leur propre destin. Ni plus ni moins que les êtres humains, ils sont sujets aux processus d’exploitation capitalistes, et développent des manières propres d’y résister. C’est de la prise de conscience de cette lutte partagée que peut naître un horizon de solidarités possibles.

Avec une grande originalité, Fahim Amir décline cette intuition dans une série d’investigations où le cadre d’analyse marxiste se mêle à une méthode archéologique foucaldienne, tout en demeurant guidées par les intuitions d’un véritable conteur. Hybride de Foucault et de Jack London, Fahim Amir met un grand sens du détail au service de l’exploration d’un véritable bestiaire populaire, tranchant avec l’exotisme affiché de la plupart des publications actuelles sur le vivant. Il nous fait comprendre en quoi des porcs récalcitrants ont contribué au développement de l’usine moderne, où les petits oiseaux des villes se dopent au Viagra, et comment les termites détournent les systèmes de chauffage des métropoles.

Le livre de Fahim Amir intéressera les nostalgiques de la lutte des classes comme les amis des bêtes, qui se lassent peut-être déjà des ritournelles de certains discours stéréotypés. Le lecteur de son livre découvre comment les pigeons savent tisser des alliances avec les vieilles femmes pour nuire aux joggeurs métropolitains, ou encore que l’histoire de New York a été marquée pendant des décennies par des ’ émeutes aux cochons ’ dont nous n’avons jamais entendu parler à l’école. Aux yeux de Fahim Amir, les animaux peuvent ainsi devenir des justiciers, des agitateurs et des ennemis publics à part entière.




Il faut insister sur l’humour avec lequel Fahim Amir traite son sujet. Refusant de céder à la tonalité élégiaque ou apocalyptique qui marque généralement les publications écologiques, Fahim Amir fait le pari d’un burlesque rabelaisien. Comme en témoigne le titre de l’œuvre allemande, les animaux sont aussi là pour perturber la dignité de l’humanité d’en haut, qui cherche à se définir par le monopole de la pensée et de la morale, et pour nous confronter à notre part d’incarnation, de souffrance, de capacité inhumaine à la résistance, nous reconnectant ainsi avec des sources essentielles de la révolte. En voici quelques bonnes feuilles.

lA « multituDe PorCine » : neW YorK, PAriS, lonDreS

Quand le biopouvoir comparait symboliquement les bêtes et les prolétaires, la réponse des travailleurs et des travailleuses n’a pas consisté à rejeter cette comparaison, mais à la transformer dans le sens créatif d’un combat pour la vie.

Nádia Farage

En europe et dans le reste du monde, où on les trouvait dans les rues et sur les places, les porcs faisaient partie intégrante des paysages urbains préindustriels – ce qui ne veut pas dire que tout le monde s’en félicitait. Dès 1410, des villes allemandes comme ulm se sont efforcées de limiter le nombre de porcs par habitant·es, et ont tenté de restreindre le temps où ces animaux avaient le droit de vagabonder librement dans la ville à une heure avant midi. longtemps, ces efforts sont demeurés infructueux. le fait d’entretenir des porcs a été interdit en 1685 à Berlin, et en 1709 encore, le Sénat hambourgeois recourt à des affiches informant des problèmes d’odeur et de santé causés par les cochons qui gambadent en toute quiétude dans les rues de la ville [1].

À partir d’une certaine époque, plus précisément dans la première moitié du xixe siècle, les grouinants habitants de new York se retrouvent au cœur de polémiques passionnées. en effet, c’est à cette période que, sur fond de gentrification et de haines de classe, porcs et policiers, bourgeois·es opulent·es et immigré·es plus modestes d’origine irlandaise, anglaise ou américaine, commencent à s’affronter verbalement, voire physiquement, sur le problème de la liberté de mouvement des porcs dans l’espace public, et sur leurs compréhensions respectives de la ville comme bien commun. Cette controverse se traduit par tout un éventail de projets de lois et de combats de rue, de courriers des lecteurs et lectrices, de listes de signatures, de campagnes de désinformation et de tentatives d’intimidation.

Nous sommes à une époque où l’immigration et la lutte des classes remodèlent la topologie de la ville de new York. la métropole devient immense, et des quartiers de la ville jusque-là aussi éloignés spatialement que symboliquement se retrouvent soudain en contact immédiat, ce qui vaut aussi pour les modes de vie très différents des classes qui les habitent. Au xviie siècle, les autorités hollandaises avaient déjà essayé de réguler les nuisances provoquées par l’errance des porcs en liberté au moyen de plusieurs ordonnances, mais elles étaient demeurées largement ignorées [2]. en des temps économiquement plus rudes, comme après la guerre de 1812, le nombre de porcs s’était mis à nettement augmenter, ce qui avait permis aux couches les plus pauvres de mettre un peu de beurre dans leurs épinards : non seulement les porcs se mangent, mais il est encore possible de les vendre au boucher du coin. De plus, contrairement à d’autres animaux utiles, la possession de porcs ne demandait pas beaucoup de travail. les porcs trouvaient en effet eux-mêmes leur nourriture dans la ville et regagnaient spontanément le logis en trottinant à la tombée du jour.

Leurs expéditions s’avéraient extrêmement efficaces – et même importantes pour la propreté de la ville. Car assurer l’entretien, notamment des trottoirs, relevait à l’époque de l’initiative privée et n’entrait pas dans les attributions des services de la ville [3]. En conséquence, dans les quartiers pauvres où il n’y avait pratiquement pas de domestiques préposés au nettoyage régulier des surfaces devant les bâtiments, toutes sortes d’immondices s’accumulaient. Les porcs réduisaient cette quantité de déchets et élevaient paradoxalement le niveau d’hygiène des parties les moins bien loties de la ville. Dans une étude consacrée à l’épidémie de choléra de 1832, rosenbaum parvient à la conclusion que, si les porcs sont « la honte de la ville, ils n’en demeurent pas moins son seul service de voirie efficace [4]. »

Quand, suite à la guerre de 1812, le nombre de porcs présents à New York s’établit autour de 20 000 individus (pour une population d’environ 100 000 personnes au total), la pression des cercles les plus aisés s’accroît pour chasser les porcs de manhattan [5]. Ces derniers irritaient les bonnes mœurs, les yeux et les narines des milieux cultivés.

Ce mouvement s’incarne dans la figure d’Abijah Hammond, l’un des plus puissants propriétaires terriens et marchands de la ville, qui réussit pour la première fois en 1816 à rallier deux cents riches ennemis des cochons à une pétition exigeant l’élimination de tous les porcs en liberté. Après une série de contretemps, on vote l’année suivante sur ce projet de loi, mais celui-ci ne trouve pas de majorité. la raison en est la résistance immédiatement opposée par les propriétaires de porcs, qui se sont rassemblés derrière le balayeur afro-américain Adam marshall, ce dès l’annonce du projet de loi. en l’espace de deux jours, marshall produit une liste de contre-signatures de 87 noms, parmi lesquels on trouve des femmes et des analphabètes.

Voici leurs contre-arguments : avec une telle loi, les pauvres n’auront plus rien à manger en hiver, et les rues seront submergées de salissures. les premiers convaincus sont les conseillers municipaux des quartiers les plus pauvres de la ville, qui n’ont rien à y opposer et craignent de perdre la confiance de leur électorat. Aussi le projet de loi est-il rejeté.

Ce processus se répétera deux fois, sous forme de pétition et de contre-pétition, de projet de loi et de changement de décision. on ne se fait aucun cadeau : les ennemis des cochons se moquent du balayeur afro-américain qui convoque la voix des femmes et des analphabètes, pendant que le groupe de marshall rétorque que leurs adversaires multiplient les incursions dans leurs quartiers et volent les cochons pour leur propre usage. marshall sort victorieux, et les cochons continueront encore quelques années de provoquer l’évanouissement des dames distinguées, et de fauter le trouble dans les rues.

Mais deux ans plus tard, sous le mandat d’un nouveau maire, Cadwallader D. Colden, la cause des ennemis des porcs se remet à avancer. Colden, issu de l’une des familles les plus anciennes et les mieux établies de new York, a été nommé par le gouverneur et par conséquent se soucie beaucoup moins que les conseillers élus de ménager les intérêts des différents groupes de la ville. De plus, il n’a à redouter aucun désaveu immédiat par les urnes. Pour réaliser son rêve d’une ville débarrassée des porcs, il opte pour une stratégie visant à se rendre maître de la situation en sanctionnant pénalement des cas particuliers précis.

En 1817, l’occasion tant attendue se présente enfin : on reproche à un boucher dénommé Christian Harriet de s’être mal occupé de ses porcs et d’avoir ainsi causé un trouble à l’ordre public. Harriet décide de se défendre et fait appel à un avocat. On va enfin pouvoir organiser un procès digne de ce nom et ériger un cas en exemple :

« Van Wyck, le procureur de district, ouvre la séance en interrogeant un certain m. Ames, voisin de Harriet et visiblement propriétaire de porcs lui aussi, qui admet à contrecœur que le cochon de Harriet a été vu dans les rues. […] Puis il rapporte une série d’anecdotes effroyables pour illustrer le tort causé par les cochons dans la rue : 1. Des cochons ont attaqué des enfants 2. Des enfants se sont mis en danger en montant sur des cochons 3. Des dames distinguées se sont vu forcer d’assister au spectacle de cochons s’adonnant publiquement à la copulation et 4.

Des cochons ont déféqué sur des humains. la défense ne cite aucun témoin à comparaître [6] . »

Sous la pression du maire, Harriet finit par être sévèrement jugé pour trouble à l’ordre public. toutefois, les plaintes persistantes et les courriers des lecteurs des années suivantes montrent que cette stratégie de condamnations individuelles, sur le modèle de l’affaire The People vs. Harriet, n’est pas particulièrement dissuasif à grande échelle. Dans ces débats, on a souvent recours à deux arguments contre le vagabondage des cochons à travers new York. On avance souvent que la vue de ces porcs provoque une impression défavorable chez les visiteurs de new York. C’est assurément juste, quoique nombre de visiteurs se montrent parfois plus généreux que prévu – et se plaisent même à identifier malicieusement les cochons à l’ensemble des habitant·es des États-Unis, non sans rappeler leur goût pour la viande de cet animal.

Un autre argument fréquemment avancé dit que les porcs font tomber les femmes élégantes par terre et plongent leurs beaux habits dans le ruisseau. D’un point de vue féministe, un tel argument est contestable car un grand nombre de ces cochons appartiennent à des femmes célibataires, dont la survie, et non pas simplement l’éphémère intégrité vestimentaire, risque de se trouver compromise par l’interdiction d’entretenir des porcs. il sert pourtant très bien à mobiliser des hommes qui aiment jouer aux preux chevaliers. Car le cochon domestique semi-sauvage est alors un dragon des temps modernes, que le paladin new yorkais se doit de terrasser coûte que coûte.

Dans son ouvrage intitulé Taming Manhattan (2014), Catherine mcneur soutient que dans cette campagne contre les cochons, ce qui est en jeu est une haine de classe d’en-haut, qui se dirige exactement de la même manière contre les quartiers malfamés et leurs habitant·es irlandais·es, afro-américain·es, immigré·es – au nombre desquel·les on trouve aussi les femmes « pas comme il faut ». Cela se manifeste tout particulièrement dans les nombreuses caricatures et poèmes satiriques, courriers des lecteurs et chroniques de journaux ; les cochons et leurs propriétaires y faisant l’objet de moqueries pour des vices interchangeables [7].

Les « émeutes aux cochons »

En 1821, le nouveau maire, Stephen Allen, s’y essaie à nouveau. la stratégie d’Allen mise sur la capture de tout cochon en liberté et son transfert immédiat à l’hospice, où il est aussitôt servi en pâture aux pensionnaires. Le calcul d’Allen vise à désarmer la critique contre la guerre aux cochons, qui est aussi une guerre contre les pauvres, en donnant ceux-là à manger aux plus pauvres d’entre les pauvres. Mais là aussi, cette stratégie se solde par un échec. les chasseurs de porcs se heurtent à la résistance farouche de centaines de propriétaires de cochons, de leurs bêtes et de quartiers entiers, qui prennent les armes contre l’enlèvement des animaux :

« Les voisins attaquèrent les chasseurs de porcs à l’aide de boue, de déchets alimentaires, d’eau bouillante et de manches à balai. Une insurrection débuta. les insurgés étaient un groupe hétérogène de femmes et d’hommes, composé pour la plupart de membres irlandais ou afro-américains de la classe ouvrière [8]. »

À la suite de ces événements, le conseil municipal suspend la loi dans les districts où la résistance a été particulièrement forte. Pourtant, les « émeutes aux cochons » (Hog Riots), comme on les désigna, n’ont plus de cesse : en 1825, 1826, 1830, 1832, la ville est ébranlée par plusieurs soulèvements, qui suivent peu ou prou le même modèle. Aussitôt qu’un fourgon se retrouve chargé de porcs capturés, on pousse des cris pour demander leur libération, et les gens du voisinage forment peu à peu un attroupement. Si l’on ne satisfait pas leur demande, des centaines de voisin·es bloquent les rues, et attaquent parfois aussi les chasseurs de porcs et leur escorte de policiers, ouvrent les véhicules et libèrent les porcs, qui s’enfuient aussitôt aux quatre vents [9].

Des habitants furieux et des porcs grouinant plongent des quartiers entiers dans l’effervescence. la persévérance des habitants à l’égard des forces de l’ordre et leur non-respect des lois étonnent aussi la presse :

« À la suite de l’émeute de 1830, un journal déplore que les auteurs des attaques contre les fourgons de porc, tout comme les participants à une autre émeute survenue quelques jours plus tard, soient tous des immigrés, qui semblent méconnaître le système juridique américain [10]. »

Thomas F. De voe, un témoin oculaire de plusieurs de ces « Hog riots », fait le récit d’une journée de tumulte typique en 1825, au cours de laquelle « les chasseurs de porcs et les policiers de l’escorte furent ou dépouillés de leur butin, ou formellement forcés de renoncer à leurs desseins. […] Presque toutes les femmes et tous les hommes du quartier accoururent pour se prêter main-forte et empêcher ensemble que leurs bêtes bien-aimées ne devinssent un bien public [11]. »

Les new Yorkais les plus riches ont persisté dans leurs lamentations, mais les porcs, leurs propriétaires et les quartiers qui les abritent en ont triomphé et continuent de le faire au cours des nombreuses « émeutes aux cochons » des années suivantes.

il faudra attendre 1832 et une épidémie de choléra pour que la mairie et les bourgeois·es soi-disant bien intentionné·es trouvent le prétexte qu’il leur manquait. Même si le choléra n’a pas le moindre rapport avec les cochons, la panique qu’il suscite est si grande que les chasseurs de porcs, appuyés par des unités de police, parviennent enfin à faire la chasse aux cochons avec succès. Des milliers de porcs sont « pignappés. » la peur du retour du choléra continuera de paralyser la ville au cours des deux décennies suivantes, et les plaintes concernant le vagabondage des truies en pleine rue diminueront progressivement, tout comme le nombre de cochons récalcitrants. il faudra attendre 1849 pour que les rues des quartiers « développés » de new York, à tout le moins, soient débarrassées des cochons. Ce qui aura été impossible à accomplir à coups de lois et de campagnes de presse, de police et de chasseurs de porcs, se réalise au moyen d’une épidémie de choléra, avec laquelle les cochons n’ont strictement aucun rapport. les histoires d’épouvante médicales se sont avérées finalement l’arme idéologique la plus puissante pour le désarmement de la multitude porcine.

C’est par ce terme, littéralement, que des centaines d’articles et de courriers des lecteurs publiés ne cessent de désigner en effet l’assemblage d’humains et d’animaux qui résistent en pleine rue : du nom de « swinish multitude  », « la multitude porcine [12] ». Par ce terme, les humains et les animaux désobéissants se trouvent confondus au sein d’une force de résistance commune.

La plèbe et les porcs

L’expression de multitude porcine avait été imprimée près de trente ans plus tôt par Edmund Burke, précurseur du conservatisme politique, dans un pamphlet contre les masses révoltées de la révolution française paru en 1790 sous le titre : Réflexions sur la révolution en France [13]. il s’était depuis tellement popularisé qu’il s’était frayé un chemin jusque sur le champ de bataille de la « guerre des cochons », à new York. en reprenant une formule de l’évangile de matthieu [14], Burke avait prétendu mettre en garde contre le fait que la populace française allait laisser piétiner par les porcs toutes les valeurs de la civilisation :

« S’il est une chose certaine, c’est que dans notre monde européen les mœurs et la civilisation, et toutes les bonnes choses qui tiennent à elles, dépendent depuis des siècles de deux principes et résultent de leur combinaison : je veux dire l’esprit de noblesse et l’esprit de religion. […] Car voici le savoir condamné à suivre le sort de ses protecteurs et gardiens naturels : avec eux il sera précipité dans la boue et foulé aux pieds par une multitude porcine [a swinish multitude] [15]. »

Il est difficile de ne pas penser à Heinrich Heine, qui à la différence de Burke s’est toujours tenu du côté de la révolution, mais qui a vécu dans l’angoisse de savoir ce qui lui arriverait, le jour où les couches inférieures se retrouveraient effectivement au pouvoir. Carl Fischer analyse l’image burkienne du porc populacier comme « la peur du potentiel destructeur de la désobéissance sociale et de la politique récalcitrante d’en bas [16] ».

Chez Burke, les forces socio-révolutionnaires de la révolution française menaçaient l’ordre naturel. Ce monde nouveau était voué à renverser les rapports entre hommes et femmes, classe supérieure et classe inférieure, de façon effroyable (un monde en désordre, comme une meute de cochons en liberté). l’image du porc est choisie pour son potentiel déstabilisateur :

« Pour le conservateur, la multitude porcine incarne la menace de la démocratie et la nécessité de tenir en respect la population ; pour le radical, cette formule correspond à une technique de dévalorisation aristocratique, et alimente le désir d’une réponse à la hauteur [17]. »

Bien que Burke ait peut-être mal choisi ses mots – après tout, cette phrase est devenue la cible de presque tous les penseurs et penseuses, auteurs et autrices progressistes de l’époque, de mary Wollstonecraft à thomas Paine, et a conduit à la fondation d’un journal qui publiait des poèmes pour la révolution française et s’intitulait Swinish Multitude –, il décrit pourtant adéquatement le mélange des dimensions émotionnelles, corporelles et cognitives de ces « foules indisciplinées », semblables à ces insurgés qui prirent la Bastille et marchèrent sur versailles, puis guillotinèrent quelque temps plus tard le roi de France et sa femme habsbourgeoise.

Le discours de Burke sur la multitude porcine est représentatif et annonciateur d’un être encore indiscernable dans les embruns de l’histoire parce qu’il émerge à peine de la mer des antagonismes sociohistoriques : le prolétariat. la multitude porcine est une figure monstrueuse chez Burke car le monstre perturbe à la fois l’ordre naturel et l’ordre social qui le produisent. la monstruosité de la multitude porcine tient à la fois à sa mobilité et à son anarchie, car la multitude porcine sort de l’ordre des choses. Pour Burke, sa monstruosité est autant un avertissement qu’un présage, selon le sens originel du mot latin. C’est le nom que Burke donne à ce qui ne peut être nommé, car la multitude porcine est « la populace vulgaire, immature, menaçante et irrévérencieuse qui annonce l’émergence du prolétariat organisé [18] ».




Source: Lundi.am