Notre vie personnelle, notre capacitĂ© Ă  ĂȘtre heureux, se trouvent en permanence affectĂ©es par les mille contraintes qui pĂšsent sur nous. Nous sentons confusĂ©ment que cette vie que nous menons n’est pas la nĂŽtre, que « je est un autre Â». Le quotidien, le plus souvent, est un abandon ; un abandon au cours des choses, un abandon Ă  des forces qui paraissent nous dĂ©passer, individuellement mais aussi collectivement. Un renoncement. Le triomphe de la fonctionnalitĂ© dans une courte unitĂ© de temps. La vie passe Ă  ce rythme, et nous pensons, qu’aprĂšs tout, c’est peut-ĂȘtre cela, la vie ; qu’il en a toujours Ă©tĂ© ainsi ; que la vraie vie n’est qu’un idĂ©al qui ne saurait ĂȘtre atteint, jamais. Cette aurore encore lointaine, mais patiente et fidĂšle, qui luisait dans nos rĂȘves, s’est assombrie progressivement. C’est comme si la Terre s’était mise, cĂ©dant Ă  un soudain caprice, Ă  tourner Ă  l’envers, sans que puisse renaĂźtre le jour. Et nous nous sommes sentis saisis par le froid des puissances contraires. Oh ! il nous a bien fallu tenter de nous rĂ©chauffer, d’amĂ©nager notre sĂ©jour, de matelasser nos cellules, de les isoler comme nous le pouvions, ne recevant de l’extĂ©rieur ce que nous voulions bien entendre et qui accompagnera ainsi notre course vers le nĂ©ant. Mais cette course se rĂ©vĂšle de moins en moins confortable. Le fait de savoir que nous ne sommes pas seuls Ă  y ĂȘtre rĂ©duits fait l’effet d’un baume, et nous nous contentons d’agir Ă  la marge plutĂŽt que de nous attaquer Ă  l’essentiel, Ă  ce qui pourrait, au prix d’un grand saut dans l’inconnu, d’un oubli de soi, nous rĂ©concilier avec nous-mĂȘme. PartagĂ©e, la fatalitĂ© devient acceptable, et mĂȘme douce parfois. Il y a quelque chose de bon Ă  partager le sort commun. Au fil de l’histoire, cette fatalitĂ© a Ă©voluĂ©, a pris des noms diffĂ©rents, s’est dĂ©posĂ©e en couches successives, s’est sĂ©dimentĂ©e, sans que jamais l’on s’en soit pris Ă  la racine du mal, sans que jamais soit extirpĂ© le noyau originel qui lui a donnĂ© naissance. Nous sentons que la vie que nous menons chaque jour est le lieu de la souffrance, mais qu’elle pourrait ĂȘtre aussi celui de la libĂ©ration. Elle le devient parfois. C’est un pas qu’il nous est gĂ©nĂ©ralement difficile de franchir, tant l’instinct de survie acceptĂ©e et de conservation prĂ©vaut sur celui d’ouverture Ă  l’inconnu. Mais c’est aussi ce qui cause notre perte. Nous sommes un peu dans la position de ces rats dont Robinson, dans le livre de Michel Tournier, Vendredi ou la vie sauvage, veut se dĂ©barrasser. Il les emmĂšne loin du rivage, dans une pirogue, et les jette Ă  la mer. Mais ils reviennent parce qu’ils n’ont pas le choix. Il a alors une idĂ©e d’homme de pouvoir. Il les place sur une planche et les abandonne en mer. Ils s’accrochent Ă  cette planche comme nous nous accrochons Ă  notre survie, comme nous nous accrochons Ă  la derniĂšre marche de l’escalier qu’on nous contraint dĂ©sormais de descendre, et sont emportĂ©s au large.

La vie quotidienne Ă  laquelle nous sommes rĂ©duits est donc le lieu d’une insatisfaction profonde, mĂȘme si nombreux sont ceux qui s’en accommodent, ou mĂȘme trouvent moyen de s’y complaire. Son architecture ressemble d’assez prĂšs Ă  celle d’un chĂąteau de cartes. Dans le meilleur des cas cela tient, Ă  condition de ne dĂ©placer aucune des cartes qui le constituent. Ainsi la carte maĂźtresse, celle du travail, accompagnĂ©e de son cortĂšges de contraintes, ne peut rester stable que parce qu’il existe des cartes compensatoires, notamment celles des loisirs, celles de la « vie privĂ©e Â», de moins en moins privĂ©e d’ailleurs, ou alors privĂ©e de tout, celles du « divertissement Â», d’autres encore. Mais prenons les loisirs. Piliers du monde de l’économie, ils constituent une compensation, pour ne pas dire une rĂ©compense bien limitĂ©e dans le temps, en mĂȘme temps qu’une pseudo-critique de l’ensemble. Ils se prĂ©sentent en effet comme le pĂŽle opposĂ© du monde du travail, alors qu’ils n’en sont que l’indispensable pendant. Retirez la carte des loisirs, et c’est le chĂąteau dans son ensemble qui s’écroule, car qui accepterait aujourd’hui l’esclavage salariĂ© sans la rĂ©compense qui va avec ? La vie quotidienne apparaĂźtrait alors dans toute sa nuditĂ©, dans toute sa vĂ©ritĂ© : comme un atelier oĂč l’on entretient la force de travail du personnel et sa capacitĂ© Ă  consommer en lui faisant miroiter une illusoire extĂ©rioritĂ©. Rien d’autre. Si l’on devait revenir Ă  la mĂ©taphore de la planche Ă  laquelle nous nous accrochons, pour ne pas sombrer, ou pour ne pas avoir Ă  nous soucier de mettre le cap sur des Îles FortunĂ©es encore inexplorĂ©es, ce serait pour dĂ©plorer que depuis bien longtemps ne flotte plus sur ce frĂȘle esquif qu’un seul drapeau, celui de la sĂ©curitĂ©, passablement effilochĂ© depuis la rĂ©cente tempĂȘte sanitaire, entre autres choses. Car ce que l’on appelle sĂ©curitĂ© aujourd’hui ne se rĂ©duit-il pas au cauchemar totalitaire d’un monde dont on bouche progressivement toutes les issues ? La vie que l’on y mĂšne est une prison oĂč nous sommes amenĂ©s Ă  rĂ©pĂ©ter chaque jour les mĂȘmes gestes, adopter les mĂȘme comportements et les mĂȘmes schĂ©mas de pensĂ©e, si ce mot peut convenir. Nous sommes « libres d’obĂ©ir Â», pour reprendre le titre d’un excellent livre de Johann Chapoutot. En effet, c’est au nom de la dĂ©mocratie et de la libertĂ© que la vie est ainsi administrĂ©e.

Évidemment, le vocable « libertĂ© Â» a donnĂ© son nom, non pas Ă  une, mais Ă  plusieurs cartes du chĂąteau. Il y a dĂ©jĂ  longtemps que la libertĂ© s’est trouvĂ©e dĂ©membrĂ©e, comme dans le langage juridique on dĂ©membre une propriĂ©tĂ©, en « libertĂ©s Â». La libertĂ© s’est de fait trouvĂ©e privatisĂ©e et refourguĂ©e par lots :  libertĂ© d’entreprendre, libertĂ© de la presse et de s’informer (le spectateur, pour nourrir son esprit critique, peut bien entendu choisir entre plusieurs chaĂźnes d’ Â« information Â» continue, plusieurs quotidiens nationaux et rĂ©gionaux), libertĂ© de vote ( l’électeur peut choisir, tous les cinq ans, parmi un Ă©ventail de personnalitĂ©s et de tendances bien diffĂ©renciĂ©es, cela va de soi ), et bien d’autres libertĂ©s encore ( vĂ©lo ou transports en commun ? mer ou montagne ? « prĂ©sentiel Â» ou « distanciel Â» ? poire ou fromage ? ). Pour les reprĂ©sentants de la domination, il Ă©tait bien trop pĂ©rilleux et stĂ©rile de laisser subsister l’idĂ©e que la libertĂ© puisse ĂȘtre une aspiration naturelle, intrinsĂšquement liĂ©e Ă  celle d’humanitĂ©. Il fallait la « dĂ©construire Â» afin de la mieux reconstruire en contrĂŽlant de prĂšs les travaux. La libertĂ© relĂšve du dĂ©sir, elle Ă©touffe au sein de la vie quotidienne administrĂ©e, elle se meurt au travail, elle s’étiole dans les transports urbains, elle se nie devant les Ă©crans. La libertĂ© est un pas vers l’inconnu, la recherche gĂ©nĂ©reuse de l’autre, la jeunesse malgrĂ© tout, l’amour. Seule la libertĂ© peut accueillir sans risque la libertĂ©. Celle des autres Ă©tend la mienne Ă  l’infinie, ou alors ce n’est pas la libertĂ©. La libertĂ© est une spirale de cristal. La libertĂ© est beautĂ©, la beautĂ© libre nie les impostures. Elle porte un nom : poĂ©sie, poĂ©sie de la vie, poĂ©sie en actes.

« En matiĂšre de rĂ©volte, aucun de nous ne doit avoir besoin d’ancĂȘtres Â», a Ă©crit AndrĂ© Breton. La connaissance des luttes et des thĂ©ories du passĂ© comme du prĂ©sent est une source prĂ©cieuse pour l’action et la rĂ©flexion de qui souhaite bouleverser l’ordre des choses. Mais elle n’est pas nĂ©cessaire, elle ne peut constituer un prĂ©alable. Par contre, elle a besoin de beautĂ©, elle naĂźt de la beautĂ©. La rĂ©volte est d’abord une expĂ©rience intĂ©rieure issue de la confrontation avec le monde, elle est une expĂ©rience personnelle et sensible avant tout, pour celui auquel le hasard de la naissance ou des circonstances diverses ont accordĂ© ce privilĂšge. Oui, la rĂ©volte est un privilĂšge que ne connaitront jamais tous les assis du monde, car pour eux, en tant qu’assis, la beautĂ© n’est qu’un instrument, au mieux une jouissance « esthĂ©tique Â», le plus souvent une « valeur Â», marchande. Pour les autres, elle est l’extĂ©rioritĂ© encore accessible au monde clos de la marchandise. Elle est cette extĂ©rioritĂ© nĂ©cessaire, assimilable sous forme d’utopie intĂ©rieure, qui peut nous permettre de retrouver cette aspiration Ă  la libertĂ©, Ă  une vie autre, dans une vie quotidienne colonisĂ©e par la marchandise. La modernisation capitaliste de l’aprĂšs-guerre, comme le montre bien Kristin Ross dans Aller plus vite, laver plus blanc, a Ă©tĂ© cette colonisation de tous les aspects de la vie quotidienne qui Ă©chappaient encore Ă  la domination marchande. Mai 68 a notamment reprĂ©sentĂ© la rĂ©volte contre la verroterie fonctionnaliste. La beautĂ© Ă©tait « dans la rue Â». La domination ne pouvait se permettre de l’y laisser. Il fallait que lui soit substituĂ©e une beautĂ© sur mesure, qui chasse l’idĂ©e, surgie avec fulgurance, que la beautĂ© puisse ĂȘtre associĂ©e au dĂ©sir de libertĂ©, car elle Ă©tait rĂ©volutionnaire et prĂ©figurait la naissance d’une sociĂ©tĂ© sans classes.

Il fallait arraisonner la beautĂ©. Il fallait l’emballer, comme on emballe un pont, un monument, une vulgaire marchandise. Il fallait qu’une pseudo-beautĂ© marchande, dont les mastodontes parsĂšment parfois parcs, avenues ou plus simplement musĂ©es, occupant symboliquement tout l’espace « crĂ©atif Â», serve les intĂ©rĂȘts de la domination marchande. Il fallait que la beautĂ© soit dĂ©sormais privatisĂ©e comme on privatise un gĂ©nome, qu’elle se transforme en une sorte de beautĂ© transgĂ©nique, dont seule telle ou telle entreprise dĂ©tiendrait les brevets. Dans Ce qui n’a pas de prix, Annie Le Brun dĂ©montre cette permĂ©abilitĂ© entre le monde d’un certain art contemporain et l’industrie du luxe.

Mais ce n’est pas seulement dans le domaine de l’art que la beautĂ© s’est ainsi trouvĂ©e annexĂ©e. La beautĂ© sauvage d’un paysage s’est toujours offerte aux yeux des rĂȘveurs et des contemplatifs comme une promesse, entrant en rĂ©sonance avec leurs paysages intĂ©rieurs, avec cette aspiration irrĂ©pressible qui a toujours tellement fait peur Ă  tous les geĂŽliers, qu’ils ont passĂ©s et passent encore leur vie Ă  inventer de nouveaux cadenas. C’est la raison pour laquelle la beautĂ© naturelle s’est vue rĂ©duite Ă  un terrain de jeux, d’exploits divers oĂč des nĂ©o-gladiateurs servent de modĂšles aux incubateurs de start-up, et contribuent, au mĂȘme titre que les vedettes de tout poil du star-systĂšme, Ă  la pseudo-critique de la vie quotidienne aliĂ©nĂ©e dont ils deviennent de fait les chiens de garde. Et de se lancer Ă  l’assaut des montagnes, et d’affronter les ocĂ©ans, bardĂ©s des logos des grandes marques qui subventionnent leurs exploits mĂ©diatisĂ©s. Ne devraient-elles pas faire triste figure, nos existences au travail, dans les transports qui nous y conduisent et nous en ramĂšnent ? RĂ©fugions-nous donc dans les rĂȘves autorisĂ©s.

Le quotidien est notre espace et notre temps. Entendons-nous bien. Ce n’est pas en tant que quotidien qu’il est critiquable. Nous n’avons que faire d’une rĂ©volte mĂ©taphysique, dont Camus dĂ©finissait les limites dans L’Homme rĂ©voltĂ©. Ce n’est pas Ă  la condition humaine que nous nous en prenons, laissons cela aux religieux, aux transhumanistes et Ă  ceux qui lorgnent vers les autres planĂštes lorsqu’ils auront rendu la nĂŽtre inhabitable. La vie quotidienne, c’est simplement notre vie, hĂ©las rĂ©duite Ă  ce fantĂŽme de vie dont il est aujourd’hui difficile de parler, tant les puissances du Capital ont rĂ©ussi Ă  la naturaliser et Ă  la rendre opaque. C’est Ă  nous de nous laisser guider, de nous laisser porter par cette extĂ©rioritĂ© de libertĂ© et de beautĂ©, extĂ©rioritĂ© paradoxale, car elle est en nous. Elle est Ă  notre portĂ©e, chaque jour, dans les luttes que nous mĂšnerons, si nous savons cependant Ă©viter l’écueil de prendre des vessies postmodernes pour des lanternes rĂ©volutionnaires.

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Article publié le 14 Juil 2020 sur Nantes.indymedia.org