Octobre 10, 2021
Par Le Monde Libertaire
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DĂ©but octobre, encore des voyages, toujours des voyages 
 Point de dĂ©part, la GrĂšce de 1821 et sa rĂ©volution, prĂ©sentĂ©e par Rocerick Beaton ; puis, direction la Sicile en 1801, de Leipzig Ă  Syracuse en 1801 en compagnie de Johann Gottfried Seume ; embarquement ensuite pour le Moyen-Orient, avec GĂ©rard de Nerval ; changement de cap : le grand nord quĂ©bĂ©cois, avec ces camionneurs de l’extrĂȘme, rencontrĂ©s par Serge Bouchard. Last but note the least, retour en Hongrie pour retrouver, non sans plaisir, l’univers du gĂ©nial Laszlo Krasznahorkai.

Roderick Beaton et « sa » révolution grecque de 1821

Roderick Macleod Beaton est nĂ© en 1951 a Ă©tĂ© professeur d’histoire de langue et de littĂ©rature grecques et byzantines au King’s CollĂšge de Londres de 1988 Ă  2018. En 2019, il reçoit l’ordre d’honneur du prĂ©sident grec pour sa contribution de toute une vie Ă  la promotion des Ă©tudes et de la culture grecques mĂ©diĂ©vales et modernes.

The Greek Revolution of 1821 and its Global Signifiance (Ă©d. Aiora) de Roderick Beaton n’est publiĂ© qu’en anglais. Mais, rassurons-nous, dans un anglais trĂšs accessible aux « mangeurs de grenouilles », un livre donc, agrĂ©able Ă  lire.

Dans son introduction, Beaton retrace l’histoire des rĂ©volutions occidentales qui ont eu lieu entre 1703 et 1823, en AmĂ©rique, en France, ainsi que les guerres anticoloniales menĂ©es contre l’empire espagnol et l’empire portugais en AmĂ©rique centrale et du sud, jusqu’aux rĂ©volutions dans les Deux Siciles et le PiĂ©mont. Et en rĂ©action Ă  celles-ci, la crĂ©ation du « Concert europĂ©en ». Or, il constate que la plupart des historiens en isolent la rĂ©volution grecque qui se dĂ©roula de 1821 Ă  1829, sous prĂ©texte qu’elle ne fut pas « l’expression des seuls Grecs », mais dĂ©pendit du soutien des autres « nations » europĂ©ennes contre la tyrannie ottomane. Celle-ci dĂ©marra en 1821, de façon sporadique et Ă©clatĂ©e, du sud-est des Balkans jusqu’au sud du PĂ©loponnĂšse, mais s’apparentant plus, selon Beaton, Ă  une guerre de religion, « galvanisĂ©e notamment par le massacre de l’üle de Chios en 1822 qui dĂ©clencha une immense vague de consternation dans toute l’Europe, jusqu’aux États-Unis ».

Dans le chapitre suivant, Beaton en arrive Ă  la PremiĂšre Constitution grecque, rĂ©digĂ©e Ă  Epidaure Ă  la fin 1821, rĂ©tablissant pour la premiĂšre fois dans l’histoire moderne de la GrĂšce, le terme « Hellas » (GrĂšce) et « HellĂšnes » (Grecs), tandis que jusqu’alors, de nombreux Grecs se considĂ©raient encore comme des « Roumis ». De plus, la charte envisageait de sĂ©parer, Ă  l’exemple de la RĂ©volution française, le corps exĂ©cutif du corps lĂ©gislatif, ce qui ne manqua pas, (tandis que les rĂ©volutionnaires subissaient les reprĂ©sailles ottomanes), de devenir le point d’achoppement entre les deux factions rĂ©volutionnaires grecques, celle de Theodoros Kolokotronis et l’autre, d’Alexandros Mavrokordatos. L’une voulant faire appel au recours extĂ©rieur (Russie, France et Angleterre) et l’autre s’y opposant. Beaton constate par ailleurs qu’en 2019, 93% des Grecs considĂšrent encore Kolokotronis comme le plus important des leaders rĂ©volutionnaires contre seulement 4% pour Mavrokordatos
 Dans le chapitre suivant, Roderick Beaton nous emmĂšne accompagner les Grecs (seuls) Ă  rĂ©agir en 1825, aux contre-attaques ottomanes (ne comptant que quelques volontaires europĂ©ens dans leurs rangs). Et ceci, jusqu’aux nĂ©gociations entreprises en 1826, par la Russie, la France et l’Angleterre, motivĂ©es en grande partie, par la sauvegarde de leurs intĂ©rĂȘts Ă©conomiques en MĂ©diterranĂ©e orientale. L’auteur dĂ©crit ensuite, les premiĂšres interventions militaires dans le sud du PĂ©loponnĂšse en 1827, qui assurĂšrent le succĂšs de la rĂ©volution.

Beaton nous explique que la GrĂšce ayant ainsi reconquit ses lettres de noblesses dans toutes les capitales culturelles occidentales, et nous cite les Ɠuvres et les auteurs inspirĂ©s par celle-ci, dont le plus cĂ©lĂšbre reste Lord Byron. Dans un chapitre passionnant, il nous Ă©claire sur les raisons pour lesquelles la dĂ©faite de l’empire ottoman ne vint pas des rĂ©volutionnaires grecs, mais d’une nouvelle guerre entre les Turcs et les Russes et comment elle entraĂźna la « renaissance » de l’Hellas. Les chapitres suivants sont consacrĂ©s aux consĂ©quences de la rĂ©volution grecque qui, aprĂšs avoir amenĂ© la guerre civile, transforma le nouveau rĂ©gime dĂ©mocratique en Royaume, aprĂšs un nouveau traitĂ©. Ce dernier ayant portĂ© le prince Otto de BaviĂšre sur le trĂŽne. Mais ceci est une autre histoire


Un petit livre, extrĂȘmement instructif et ornĂ© de beaux clichĂ©s historiques en noir et blanc, de ceux qui fleurissaient nos anciens manuels scolaires et faisaient notre ravissement 


Johann Gottfried Seume et son voyage Ă  Syracuse

Johann Gottfried Seume est nĂ© en 1763 Ă  Poserna en Saxe allemande, de parents paysans assez aisĂ©s. Tandis que son pĂšre meurt en 1770, la famille se retrouve dans la misĂšre. Johann fait nĂ©anmoins des Ă©tudes poussĂ©es de thĂ©ologie Ă  l’UniversitĂ© de Leipzig, oĂč il dĂ©couvre les auteurs des LumiĂšres, qui vont changer sa vie. Sans le sou, il s’engage un temps dans l’armĂ©e, avant de dĂ©serter et reprendre ses Ă©tudes avec succĂšs, tout en produisant ses premiers Ă©crits mais, sans pour autant, se dĂ©cider pour un mĂ©tier. Son goĂ»t pour le despotisme Ă©clairĂ© le fait s’engager pour un temps en 1792, dans l’armĂ©e de Catherine II de Russie. AprĂšs cet Ă©pisode, il voyage beaucoup et riche de ses observations, dĂ©nonce dans ses Ă©crits, les privilĂšges, les excĂšs du totalitarisme, des Ă©clĂ©siastiques, la misĂšre paysanne et l’exploitation des plus dĂ©munis.

Dans sa premiĂšre prĂ©face du Voyage Ă  Syracuse (Ă©d. Presses universitaires de Rennes, 18€), que Johann Gottfried Seume entreprend en 1801 dans le but « d’aller livre ThĂ©ocrite sur place », celui-ci nous explique son parcours intellectuel et le pourquoi de son journal de voyage. Il y revendique sur un ton vindicatif « afin de ne pas cacher la vĂ©ritĂ© de tout raconter avec clartĂ© et fermetĂ©, et Ă©viter d’écrire une bouillie pour enfants ou pour des salons de mondaines. » Nous voilĂ  prĂ©venus. Havres-sacs bouclĂ©s, bĂątons ferrĂ©s en main, partis sur les routes d’Allemagne Ă  celles de la Sicile, de Leipzig Ă  Syracuse, la plupart du temps Ă  pied, en compagnie de Johann et son ami Schnorr (qui ne l’accompagnera que jusqu’en Autriche). Partis un beau un matin de dĂ©cembre, Johan commence son journal de voyage. Il tutoie son lecteur, ce qui est bien agrĂ©able (puisqu’il choisit la forme de lettres hypothĂ©tiquement envoyĂ©es Ă  un de ses amis fictif). Il va lui raconter l’essentiel de ce qu’il voit et de ce qu’il vit, chemin faisant. Ses angoisses au passage des frontiĂšres, mais aussi ses dĂ©couvertes des villes d’Allemagne, de l’Empire d’Autriche-Hongrie, puis d’Italie. Leurs musĂ©es et les personnes rencontrĂ©s, nous abreuvant Ă  chaque Ă©tape, d’anecdotes et situations plus piquantes les unes que les autres, dans chaque ville traversĂ©e, de Prague Ă  Vienne. Les tavernes, les chemins peu sĂ»rs oĂč l’on croise aussi bien des prisonniers que des trousseurs de voyageurs. Fuyant le plus possible la police : « Au diable la police, il n’y a que des ennuis Ă  y rĂ©colter ». Mais le grand intĂ©rĂȘt du journal de Johann Gottfried Seume, est surtout de nous livrer les grandes et petites histoires des pays traversĂ©s, fustigeant au passage les monuments, notamment religieux, peu esthĂ©tiques « Ă©voquant la foi chrĂ©tienne, mais triste Ă  l’égal de la barbarie » ! Il nous parle aussi Ă©conomie, justice (considĂ©rations d’une actualitĂ© confondante), etc.

Nous poursuivons alors le voyage en compagnie d’un Johann qui se retrouve seul et traversons, au beau milieu de l’hiver, les hautes montagnes de Styrie oĂč rĂšgnent loups, lynx et quelques ours. Magie des cours d’eau aux premiĂšres heures de la nuit, beautĂ© des grottes dans lesquelles s’engouffrent les eaux des cascades. L’arrivĂ© Ă  Laubach (Ljubljana), non encore remise de l’offensive de Bonaparte, oĂč l’on ne parle plus allemand et pas encore italien, mais le carnialien, hĂ©ritĂ© du slave. Trieste, avec ses rĂ©giments autrichiens et oĂč tout se rapporte au nĂ©goce. Nous allons ensuite ĂȘtre déçus par Venise (passage trĂšs intĂ©ressant), avant de traverser la rĂ©publique Cisalpine, crĂ©e 4 ans plus tĂŽt par Bonaparte, oĂč les Français pillent les plus beaux tableaux. Encore beaucoup d’aventures au passage, notamment dans la plaine inondĂ©e du PĂŽ. Bologne, « vĂ©ritable porcherie ». A AncĂŽne, Johann nous dĂ©crit le carnaval et les dĂ©lices de l’opĂ©ra bouffe. Chemins et forĂȘts traversĂ©s jusqu’à Rome, sur lesquels pendent des cadavres de voyageurs Ă©gorgĂ©s par des bandits. Johan nous dĂ©voile alors ses secrets pour leur Ă©chapper. Naples nous rĂ©serve encore son lot de surprises, entre dĂ©sordre et splendeurs. Sa baie. Son VĂ©suve. Embarquement pour Palerme. TraversĂ©e de la Sicile Ă  pied ou Ă  dos de mulet « dĂ©sert affreux de ce peuple de mendiants et de bandits sanglants, de “culs-bĂ©nis” ». Mais, compensation, des splendeurs d’Agrigente, de l’Etna et enfin, but suprĂȘme, de Syracuse aprĂšs la traversĂ©e Ă©pique de ses marais. Ville Ă  moitiĂ© en ruine mais oĂč enfin, Johann peut lire, but de son voyage rappelons-le, ThĂ©ocrite dans le texte perchĂ© en haut des murailles de la ville ! Encore au passage, de belles pages sur l’histoire de la Sicile.

La seconde partie du livre nous raconte son voyage du retour dĂ©but avril 1802, tandis qu’il se nourrit souvent dans la journĂ©e de ce qu’il glane dans les domaines viticoles de Catane, qui pour le tiers d’entre eux appartiennent aux moines, « ces morpions de l’humanitĂ© » ! Belles aventures encore Ă  Messine, Palerme, parmi « ce peuple bouillonnant aux coups de poignards faciles ». Johann prend parfois le temps de nous gratifier de quelques petits poĂšmes, souvent naĂŻfs, avant d’embarquer sur un navire « escortĂ© d’une flottille contre les pirates », parmi les Ăźles Ă©oliennes. TraversĂ©e durant laquelle notre hĂ©ros trouve encore le temps de dĂ©vorer les Ɠuvres de Virgile et l’OdyssĂ©e d’HomĂšre. Nouvel arrĂȘt Ă  Naples. Puis, Rome oĂč, depuis le retrait des troupes françaises, Johann constate une fois encore que « les monastĂšres en cheville avec le roi, qui ont repris possession de tous leurs biens, laissant le peuple crever de faim : Rome est devenue le cloaque de l’humanitĂ© ». Envahie de mendiants et « meurs de faim » trainant sans but dans les rues. Milan, Florence « oĂč le nouveau roi n’est pas plus respectĂ© qu’ailleurs ». Paysages des environs de Bologne « Ă  couper le souffle ». Nouvelles aventures Ă©piques durant la traversĂ©e du pays toscan. Retour Ă  une atmosphĂšre plus tranquille en Suisse zurichoise. Il prend alors le temps de dĂ©velopper dans son journal, une synthĂšse du plus grand intĂ©rĂȘt sur la situation gĂ©nĂ©rale en Italie en ce XIXĂšme siĂšcle dĂ©butant. BĂąle, puis traversĂ©e de la France, Besançon, Dijon « dont la plupart des habitants sont restĂ©s royalistes », constate-t-il, « marquĂ©s qu’ils sont encore par Robespierre et sa guillotine ». A Auxerre, Johann nous raconte une histoire d’enfant de cƓur qui aurait ravie le PĂšre Duchesne
 Visite de Paris, le Louvre et ses trĂ©sors volĂ©s durant les campagnes d’Italie, Versailles. Encore un beau morceau d’histoire Ă  l’occasion d’un dĂ©filĂ© du 14 juillet, oĂč Johann aperçoit « le Premier Consul corse » et nous raconte ses dĂ©rives autoritaires depuis la RĂ©volution jusqu’au Consulat. Enfin, retour en Allemagne par Toul et Strasbourg, Mayence pour retrouver Ă  Leipzig, sa mĂšre, « folle d’inquiĂ©tude Ă  cause de tous ces brigands sur les routes dans ces pays catholiques » 

Ce livre est particuliĂšrement intĂ©ressant. Il est en effet peu banal qu’un jeune homme d’une trentaine d’annĂ©es ait parcouru en 1801/1802, durant 250 jours, plus de 6 000 kilomĂštres, dont plus de la moitiĂ© Ă  pied
 Voyage bien diffĂ©rent de ceux pratiquĂ©s Ă  l’époque par une poignĂ©e d’enfants d’aristocrates privilĂ©giĂ©s, afin de « parfaire leur culture ». Le rĂ©cit de Johann Gottfried Seume (souvent qualifiĂ© de marginal du classicisme), est authentique, Ă©crit sous la forme de fausse modestie, entre fiction et rĂȘves de promeneur « Notre vie n’est-elle pas en fin de compte, un assemblage de fragments ?» 
 Nous dit-il. Sous cette apparence, ce cache en fait un rĂ©cit Ă©rudit, ouvert Ă  la polĂ©mique, fait encore Ă  souligner. Voyage initiatique aussi. Durant lequel Seume adopte au fur et Ă  mesure des kilomĂštres parcourus, les principes issus de la RĂ©volution française, qui font passer cet ancien militaire luthĂ©rien au statut de libre penseur humaniste, mĂȘme si durant son voyage il fut souvent reçu par des personnages hauts placĂ©s. C’est sans doute pour ces raisons qu’à la parution de son livre, Johann Gottfried Seume Ă©crivit Ă  un ami : « Je ne me ferai pas beaucoup d’amis avec cet ouvrage » ! Et il ne croit pas si bien dire, puisque c’est notamment le cas d’un certain Goethe, frustrĂ© sans doute que Seume l’ait devancĂ©, pour dĂ©crire un voyage que lui-mĂȘme fĂźt quatorze ans auparavant mais ne dĂ©crivit qu’en 1816
 Un dernier mot au sujet de la traduction, des notes et de la prĂ©face de Marcel Mouseler, auteur d’une thĂšse sur Seume : elles nous sont d’un grand apport pour bien comprendre le contexte de cette aventure.

Denis Langlois et le voyage de Nerval

AprĂšs ses Ă©tudes de droit, Denis Langlois s’engage dans le combat syndicaliste et participe aux manifestations contre la guerre d’AlgĂ©rie et celle du Vietnam. Il Ă©crit ensuite des articles dans la revue de l’anarchiste pacifiste, Louis Lecoin. Objecteur de conscience, il refuse de faire son service militaire et est emprisonnĂ©. Grand militant pour la dĂ©fense des Droits de l’Homme, il Ă©crit des livres sur les erreurs judiciaires. En 1968, il suit procĂšs d’Alexos Panagoulis, condamnĂ© Ă  mort pour un attentant contre le colonel Papadopoulos qui deviendra un ouvrage, prĂ©sentĂ© dans une rĂ©cente rubrique. Les annĂ©es suivantes, il s’engage contre la
puis dénonce plus généralement, les conséquences dramatiques des guerres sur le plan politique, économique et psychologique. ParallÚlement à ces ouvrages, Denis Langlois écrit sur ses auteurs de prédilection. Ainsi :

Le Voyage de Nerval (Ă©d. La dĂ©viation, 18€) est une biographie d’un genre assez original, inhabituelle, surprenante et ceci, dĂšs son introduction. Car Denis Langlois nous y explique les circonstances qui ont poussĂ© GĂ©rard de Nerval vers l’Orient. Une idĂ©e qui devient fixe pour le poĂšte. NĂ©e d’un hasard et d’une histoire d’amour contrariĂ©e avec Jenny, jeune femme qui lui est inaccessible. S’ensuit, une longue pĂ©riode dĂ©pressive qui le conduira jusqu’à l’asile pour dĂ©pression profonde. Mais ne l’empĂȘchera pas pour autant, d’avoir des fourmis dans les jambes et filer vers les pays du soleil levant en 1842, contre l’avis des mĂ©decins, en compagnie de son ami Fonfride.

Une autre originalitĂ© de la bio de Denis Langlois tient au fait qu’il tutoie le poĂšte. Et ceci tandis qu’il tient entre les mains et Ă©pluche pour notre plus grand plaisir, le volumineux volume de voyage de Nerval, paru en 1851. Visiblement, Langlois prend un malin plaisir Ă  d’en dĂ©mĂȘler le vrai du faux. Notamment concernant le trajet que Nerval dĂ©crit pour se rendre d’abord en Egypte. Soit, un premier mensonge. Et pourtant, dans le volume de Nerval, nous nous retrouvons avec lui au Caire qui y reste, soi-disant, un bon moment coincĂ© pour cause de peste ! Nerval y frĂ©quente nĂ©anmoins, l’intelligentsia locale et beaucoup des bibliothĂšques de la ville, ce qui fait dire Ă  Denis Langlois au passage : « Le lu et le vĂ©cu se mĂ©lange dans sa tĂȘte ». Mais nous vous laissons bien sĂ»r, le plaisir de savourer vous-mĂȘmes, les descriptions de Nerval. Et qu’importe, finalement qu’elles soient consommĂ©es, ou fantasmĂ©s.

Notamment lorsque Nerval, « bon colon » achĂšte une esclave et « fait son choix » sur Zeynab, une malaisienne musulmane au caractĂšre bien marquĂ©, dont un cheik s’était dessaisi pour 625 francs de l’époque. Mais Ă  ce sujet, une fois encore, Langlois nous met en garde sur la vĂ©ritĂ©. Bref, laissons cela. Nous embarquons ensuite avec Nerval, Fonfride et la belle Zeynab, cap sur Beyrouth, dont l’accĂšs est lui aussi, limitĂ© par la peste. Quarantaine. Nous dĂ©couvrons finalement la ville, bien diffĂ©rente de ce qu’elle est devenue de nos jours. Encore un vrai plaisir descriptif. Mais l’affaire Zeynab va se corser. Tandis que Nerval se prend alors de passion pour un livre sur les Druzes, soi-disant achetĂ© en Egypte, mais qui nous donne cela dit, l’occasion de dĂ©couvrir cette religion nĂ©e aux environs de l’an 1 000. Or, durant, le sĂ©jour de Nerval au Liban, il se trouve que les Druzes, chassĂ©s d’Egypte causent des troubles. Mais lĂ  encore, Denis Langlois nous aide Ă  comprendre si Nerval se laisse entrainer par son imagination ou ses lectures
 Bref, nous sommes dĂ©jĂ  repartis avec Nerval qui retombe amoureux d’une jeune fille qui lui fait encore penser Ă  Jenny ! Une fois de plus, nous laissons le lecteur dĂ©couvrir la suite de cette histoire, digne d’un roman-feuilleton et qui conclue le voyage de Nerval au Liban.

Mais Denis Langlois est loin d’ĂȘtre rassasiĂ© et s’attaque dans une autre partie de son livre, aux soi-disant souvenirs de Nerval en Turquie. Il relĂšve au passage, de nombreux traits d’humour, insolites. Ces souvenirs seraient-ils eux aussi inspirĂ©s aux grands Ă©crivains voyageurs de l’époque, bien que de retour Ă  Paris, Nerval affirme haut et fort le contraire ? Ensuite, Denis Langlois se penche sur les sĂ©quelles des voyages en Orient laissĂ©es sur le poĂšte. Un passage passionnant de cette bio. Car Nerval ne va faire que passer alternativement par des hauts et des bas. Juste pour la bonne bouche, parlant des « hauts », Langlois ne rĂ©siste pas Ă  nous citer une belle anecdote. Tandis que pour un court instant tout lui sourit, Nerval qui se voit mĂȘme proposer la LĂ©gion d’honneur, s’y refuse, sous prĂ©texte que « Le petit ruban rouge ne va pas Ă  tous les costumes, et entraĂźnerait trop de frais vestimentaires exorbitants » !

Le livre monte crescendo et s’achĂšve avec les derniĂšres annĂ©es de Nerval. Denis Langlois nous y entraine, dans un style particuliĂšrement lĂ©chĂ© et a prĂ©cisĂ© au Rat noir dans un mail, dans « un tutoiement fraternel et un affrontement pacifiste » 
 Il nous y raconte avec passion, mais non sans quelque agacement, comment GĂ©rard de Nerval enfile coup dur sur coup dur, malchance sur malchance, alors qu’il tente par tous les diables de revenir sur le devant de la scĂšne. Il Ă©crit alors « tout et n’importe quoi », alignant piĂšces de thĂ©Ăątre, romans, articles (y compris un sur les « premiers illuminĂ©s socialistes » !), faisant feu de tout bois. Nerval, traversant tel un fantĂŽme, la rĂ©volution de 1848, ne reculant devant aucun procĂ©dĂ© pour ĂȘtre rĂ©habilitĂ©. Trainant lamentablement de dettes en tavernes en asiles, (nous laissant au passage, le magnifique AurĂ©lia), pour terminer sa vie d’une façon Ă  peu prĂšs aussi minable que le fit un autre poĂšte quarante ans plus tard, un certain Paul Verlaine
 Vous savez, de ces poĂštes « aux ailes de gĂ©ants » !

Du diesel dans les veines avec Serge Bouchard

Quel gamin n’a pas rĂȘvĂ© d’ĂȘtre camionneur de grandes distances ? Personnellement, j’en ai souvent rĂȘvĂ©. Mais un gamin a le pouvoir de mettre ses rĂȘves en scĂšne. Ce n’est pas le cas dans la vie rĂ©elle. C’est en tous cas le premier constat que l’on peut faire en abordant Du Diesel dans les veines, la Saga des camionneurs du Nord des quĂ©bĂ©cois, de Serge Bouchard et Mark Fortier (Ă©d. Lux, 18€). Dans son avant-propos, le premier (anthropologue, essayiste nĂ© en 1947 Ă  MontrĂ©al (QuĂ©bec) et mort en mai 2021), nous explique comment ce livre est nĂ©. Issu d’une thĂšse qu’il fit dans les annĂ©es 1970 sur les camionneurs du grand nord du Canada. De forme trop universitaire, elle se transforma en un livre accessible et passionnant, quarante ans plus tard, sous l’impulsion du second auteur, Marc Fortier. Comment nous introduire dans ce monde bien particulier ? Fort des milliers de kilomĂštres qu’il a parcouru en compagnie de chauffeurs de longue distance dans le nord du Canada, Serge Bouchard nous explique par de belles formules qu’avant tout pour ces derniers, qui sont « en mouvement perpĂ©tuel, la route n’a ni commencement ni fin. Elle se suffit Ă  elle-mĂȘme. Elle ne fait pas partie du paysage mais : elle est le paysage ». Bien sĂ»r depuis les annĂ©es 70, les routes qu’ils empruntent ainsi que leurs camions ont bien changĂ©. Apport des techniques modernes que Serge Bouchard nous explique avec brillo. Mais fondamentalement, la vie solitaire du chauffeur, elle, n’a pas bougĂ©.

Le livre remaniĂ© par Mark Fortier, son co-auteur, s’appuie sur les nombreux tĂ©moignages que Serge Bouchard a pu recueillir auprĂšs de ces chauffeurs de l’extrĂȘme, durant les deux annĂ©es qu’il a passĂ© Ă  cĂŽtĂ© de ces « taiseux souvent bougons », partageant leur quotidien et arrivant aprĂšs s’ĂȘtre fait accepter d’eux, Ă  les interroger sur leur vie solitaire. Bouchard nous propose alors, un premier arrĂȘt dans un des fameux Truck stop (Ă©quivalents des anciens relais routiers en France), du moins tels qu’ils Ă©taient lorsqu’il fait son reportage, avant que la plupart d’entre eux ne finissent mangĂ©s Ă  la sauce autoroutiĂšre d’aujourd’hui. Lieux oĂč les camionneurs se croisaient, se restauraient de plats simples servis par les waitress du lieu, ces filles de salle en gĂ©nĂ©ral au caractĂšre bien trempĂ©, habituĂ©es Ă  leur mentalitĂ©, Ă  leurs coups de gueule (on pense alors au personnage incarnĂ© par Josiane Balasko dans Arlette). Serge Boucher nous dĂ©crit les scĂšnes oĂč ces chauffeurs sont en reprĂ©sentation, se dĂ©foulent devant un public plus ou moins acquis. Volubiles, aprĂšs ces longues heures passĂ©es avec pour seule compagnie, leur moteur. Il nous dĂ©taille aussi leur langage imagĂ©, quand ils parlent de leurs camions qui peuvent ĂȘtre aussi « rĂąleux » que plus mallĂ©ables. Mis Ă  part ces seuls petits moments de dĂ©tente, le reste de la vie de trucker est Ă©reintante. Pour le pratiquer, il faut avoir les nerfs solides. « Les peureux, les nerveux sont trop dangereux sur la route pour les autres et pour eux-mĂȘmes ». Serge Bouchard nous passe au peigne fin, toutes les difficultĂ©s qui les attendent, dĂ©taille leur savoir-faire pour ne pas finir dans un prĂ©cipice. Comment aborder une cĂŽte dangereuse. Comment affronter l’hiver en attendant ce printemps que les camionneurs du grand Nord apprĂ©cient tant. PĂ©riode des migrations.

L’auteur aborde ensuite les amĂ©liorations de la communication apportĂ©es par les tĂ©lĂ©phones mobiles. Ceci n’écartant pas pour autant les conditions extrĂȘmes qu’un chauffeur doit affronter au moins une fois dans sa vie professionnelle. Et Serge Bouchard de nous en citer de nombreux exemples tous plus truculents les uns que les autres. Comment bien gĂ©rer la remorque sur une route verglacĂ©e. Dans les grandes et dangereuses descentes de ces routes souvent non balisĂ©es. Comment Ă©viter les conduites capricieuses des automobilistes lambdas, souvent responsables de catastrophes ? Comment gĂ©rer les crevaisons par un temps de chien ? Comment gĂ©rer le manque de sommeil, affronter les premiĂšres heures de l’aube quand la fatigue provoque l’hypnose ? Comment faire pour arrĂȘter un engin quand une envie terrible de pisser vous prend en pleine course ? Comment gĂ©rer les rencontres avec les animaux sauvages qui pullulent dans ces rĂ©gions ? Avec quels expĂ©dients tenir le coup ? Quels sont les meilleurs remonter pour affronter les 108 heures de route et avaler les 4 000 kilomĂštres, lot hebdomadaire pour un trucker de la baie de St James ? Quels sont leurs rapports avec leurs patrons et les intermĂ©diaires de la route ? Vaut-il mieux opter pour le brokage, c’est-Ă -dire l’indĂ©pendance ?

Bref, si le livre de Serge Bouchard, reformatĂ© par Mark Fortier rĂ©pond Ă  toutes ces questions, il a pour autre qualitĂ© de nous faire partager l’intimitĂ© des meilleurs moments des truckers, « ces artistes de l’embrayage qui ont du diesel dans les veines ». Leurs longues mĂ©ditations solitaires. Et au passage, de citer cette phrase tirĂ©e du Camion de Marguerite Duras : « Une simple vitre sĂ©pare le chauffeur de l’espace sidĂ©ral ». Musique lancinante, fascinante du chaut du moteur et le ton plus moqueur du klaxon « la flĂ»te qui salue les amis au passage », ainsi que les dessins sur la partie motrice, vĂ©ritable ADN du chauffeur.

C’est aprĂšs avoir reposĂ© ce chouette petit bouquin (agrĂ©mentĂ© de cartes des routes du Haut QuĂ©bec et de magnifiques photos), que j’ai rĂ©alisĂ© combien les rĂȘves et fantasmes infantiles avaient du bon, en ignorant la rĂ©alitĂ© quotidienne 
 En conclusion, Serge Bouchard lui, ne trouva rien de mieux que paraphraser Guillaume Apollinaire :
« Crains un jour que les beaux camions ne t’emmĂšnent plus.
C’est alors que tu risques fort de la trouver monotone, la triste route de ta vie.
» 


Krasznahorkai et son Tango de Satan

Fils d’un avocat et d’une fonctionnaire, Laszlo Krasznahorkai, que nous avons dĂ©jĂ  eu l’occasion de croiser dans cette rubrique, est nĂ© en 1954 Ă  Gyhula (Hongrie). Il termine ses Ă©tudes de droit Ă  l’universitĂ© de Szeged, publie sa premiĂšre nouvelle en 1977. Il devient pour un temps Ă©diteur, puis abandonne le mĂ©tier pour entiĂšrement se consacrer Ă  la littĂ©rature. En 1985, il publie Le Tango de Satan, son premier roman et commence une fructueuse collaboration avec le cinĂ©aste BĂ©la Tarr. La consĂ©cration de Krasznahorkai, arrivera avec la parution de La mĂ©lancolie de la rĂ©sistance, en 1989. Il vit aujourd’hui entre la Hongrie, la Chine et le Japon.

Avec Tango de Satan (Ă©d. Poche), Laszlo Krasznahorkai nous fait pĂ©nĂ©trer une fois encore dans son univers vaporeux, brouillĂ© d’oĂč l’angoisse existentielle n’est jamais trĂšs Ă©loignĂ©e.

Le roman se prĂ©sente sous la forme des notes frĂ©nĂ©tiques que le Docteur Futaki, rĂ©voquĂ© pour incompĂ©tence, prend quotidiennement dans son journal intime « autant Ă  propos de tout que de rien » ! C’est ainsi qu’il raconte qu’un matin pluvieux d’octobre, lui-mĂȘme et Madame Schmidt, qui vivent de façon prĂ©caire et adultĂšre dans leur cuisine, au sein d’une ferme collective Ă  l’abandon, sont rĂ©veillĂ©s dans l’angoisse. En effet, le petit hameau semble sens dessus-dessous, isolĂ© au beau milieu d’une plaine hongroise dĂ©solĂ©e. Futaki s’interroge : il lui a bien semblĂ© entendre le carillon de la cloche de l’église du village voisin, alors que celle-ci s’est effondrĂ©e et a Ă©tĂ© abandonnĂ©e depuis longtemps.
StupĂ©faction. Mme Schmidt, pour sa part, Ă©merge d’un horrible cauchemar. De plus, ils perçoivent des bruits bizarres et inquiets, sont persuadĂ©s que c’est le signe Ă©vident qu’il va se passer quelque-chose, « Le vent s’était levĂ© tout Ă  coup, Ă  l’improviste comme s’il s’apprĂȘtait Ă  attaquer la rĂ©gion ». DerriĂšre la porte de la cuisine, Futaki dĂ©couvre alors Mr. Schmidt qui semble mijoter quelque-chose et complote avec un complice au sujet d’un certain magot Ă  se partager. Comme toujours dans les romans de Krasznahorkai, on ne pĂ©nĂštre dans l’intrigue qu’à petits pas feutrĂ©s. Ici, dans un « trou pourri » oĂč la promiscuitĂ© fait que « tout le monde Ă©pie tout le monde ». D’autant que la rumeur court que deux morts, Irimias et Petrina, seraient ressuscitĂ©s d’un accident de voiture et se dirigeraient vers le hameau 
 Nous nous retrouvons alors en leur compagnie dans le chapitre suivant, mais en mauvaise posture, car bien que revenants, ils sont convoquĂ©s par les autoritĂ©s de la ville qui doit statuer sur leur sort. Il s’agit d’un passage Ă©poustouflant qui ne peut faire penser qu’à Franz Kafka par l’absurditĂ© du systĂšme et l’apathie des fonctionnaires subalternes. Mais pendant ce temps-lĂ  au village, la rumeur n’a fait qu’enfler, nouvelle occasion pour Krasznahoskai de nous livrer une de ces fameuses scĂšnes hallucinĂ©es dont il a le secret. Finalement, les deux vagabonds sont remis en libertĂ© surveillĂ©e et reprennent le chemin du hameau, ayant eux aussi bien l’intention de profiter de leur statut de revenants pour mettre la main sur le magot « des ploucs ». Et ayant pour toute devise : « La vie ça commence mal, ça finit mal. Entre les deux, c’est bien. » 
 En voilĂ  assez pour le contexte.

Reste Ă  dĂ©couvrir comment les habitants du hameau, ces « bigotes avinĂ©es et illuminĂ©es », ces « alcooliques des fonds de bouteille », ces « petites filles nĂ©es idiotes », tous plus ou moins consanguins, libidineux et plus dĂ©voyĂ©s les uns que les autres, vont rĂ©agir Ă  la rĂ©apparition des deux morts. Sont-ils des envoyĂ©s de l’apocalypse ? Ou plus simplement des humains opportunistes ? Cela promet encore de beaux dĂ©bats au cafĂ©, ce « lieu pourri, minable qui tombe en ruine », entre les membres de cette petite communautĂ©, toujours entre deux alcools et rĂ©unis alors dans un vĂ©ritable Tango de Satan. « Notre pĂšre qui est au ciel, machin [
] que tes dĂ©sirs soient des ordres [
] partout oĂč tu as du pouvoir sur la terre comme au ciel ou en enfer, amen ». Ajoutons qu’en supplĂ©ment de son talent Ă  animer les personnages les plus improbables, Laszlo Krasznahorkai donne avec un Ă©gal bonheur, la parole aussi bien aux animaux qu’aux objets et aux phĂ©nomĂšnes naturels. Du gĂ©nie, pur jus satanique !

Patrick Schindler, individuel FA AthĂšnes




Source: Monde-libertaire.fr