Novembre 14, 2022
Par La Bogue
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À bien regarder le monde tel qu’il va, il semble que ces trois mots soient actuellement porteurs d’enjeux très forts qui fragmentent notre société. Y-a-t-il un lien entre eux ? Philosophe et professeure à l’université Bordeaux-Montaigne, Barbara Stiegler propose à ce sujet une analyse politique essentielle [1], à contre-courant du discours lénifiant asséné par la classe dirigeante et les médias dominants. Elle est venue en mai dernier présenter ce propos à Eymoutiers, en Haute-Vienne : en voici la substantifique moelle.

La période que nous traversons actuellement est extrêmement grave politiquement : le nouveau libéralisme autoritaire a développé, notamment concernant la santé, un discours qui fait aujourd’hui sa force et qui a colonisé nos esprits. Ces deux dernières années en ont été une démonstration saisissante, la population ayant tout accepté en termes de privation des libertés publiques. Les rares opposants ont été violemment marginalisés et sont rapidement devenus des parias.

L’ancien libéralisme s’appuyait sur la dérégulation et le laisser-faire (donc l’absence de cadrage politique), le nouveau libéralisme s’y oppose car il a désormais un discours de vérité sur tous les sujets : il s’agit de reconfigurer la société, en utilisant les pouvoirs de l’État, sur un mode autoritaire et coercitif, et d’instituer, par le droit et par la loi, la division mondialisée du travail et la compétition dans tous les temps de la vie. Historiquement, ce courant s’est d’abord infiltré dans les milieux de droite, puis dans ceux de gauche. Cette politique engendre un monde de catastrophes et d’effondrements systémiques qui justifient un état d’urgence permanent.

C’est ce monde que nous avons vu à l’œuvre depuis mars 2020. Une partie de la gauche y a vu le retour de l’État providence : quelle erreur ! C’est n’avoir rien compris à ce mode de gouvernement.

L’hôpital en première ligne

Au cours de la récente pandémie de Covid-19, les décisions sanitaires n’ont pas été prises par les soignants qui ont au contraire été mis à l’écart. Elles l’ont été par des cabinets de conseil, type McKinsey, au mépris de tous les savoir-faire. Cette manière de gérer les affaires publiques est évidemment très problématique en démocratie : elle engendre nécessairement du conflit, bien souvent légitime, puisqu’il est palpable que le programme des cabinets type McKinsey est en substance le démantèlement de la république et de l’État social [2]. Chacun le sent, le sait, et il a fallu une caporalisation des savoirs à tous les étages pour qu’ait pu advenir cette instrumentalisation de la question sanitaire à des fins politiques.

Une nouvelle vision de la gestion du système de santé s’est imposée au cours de cette crise sanitaire : ce ne sont désormais plus les soignants qui produisent la santé, ce sont les malades, directement reliés au gouvernement par les technologies numériques. Les QR-codes sont devenus indispensables pour la traçabilité et l’automatisation ; les agences régionales de santé pilotent ; les opposants sont mis au banc.

Privés de la lecture des résultats, les soignants, dans ces conditions, n’ont pas pu développer de compréhension et de connaissance de cette maladie et sont aujourd’hui réduits à n’être plus que des prestataires de service, des exécutants. Leurs métiers en ont été grandement précarisés. Jusqu’à l’aveu du président du Conseil scientifique déclarant finalement au printemps 2022 que la balance bénéfices/risques des vaccins n’était pas avantageuse pour une bonne partie de la population [3]

Les retraites dans le collimateur

Dans ces conditions, et plutôt que consolider notre système de protection sociale face aux crises écologique, sociale et sanitaire, la macronie a choisi de dégrader notre système de retraites. Pourtant, la pandémie a révélé que la structure et la résilience de nos sociétés s’appuient non pas sur le travail marchand mais bien sur les systèmes d’entraide institués.

La première tentative de réforme a été mise en échec par la mobilisation sociale au cours de l’hiver 2019-2020, mais la seconde tentative est maintenant sur les rails et elle promet d’être nettement plus brutale : travailler plus et gagner moins résume ce projet néolibéral désormais complètement assumé mais dont chacun voit qu’il est totalement à côté de la plaque : déjà l’espérance de vie recule pour les plus pauvres, auxquels on demanderait donc de cotiser encore davantage pour financer les retraites des plus riches… Pour couronner le tout, cette nouvelle version de la réforme est présentée comme une réponse au besoin de reconstruire l’école et l’hôpital publics, alors qu’il est aujourd’hui démontré que l’argent public a abondamment été versé, au cours de cette pandémie, aux grands groupes industriels et aux plus riches.

Cette maltraitance généralisée a engendré une augmentation spectaculaire des démissions, dans tous les domaines, car la population prend peu à peu conscience qu’on s’attaque ainsi à l’avenir du vivant et qu’il faut combattre cet extractivisme, jusque dans nos corps.

Il n’est qu’à mentionner la manière dont les confinements successifs ont été gérés dans les EHPAD pour s’en rendre vraiment compte : cette question, d’abord invisibilisée, a ensuite été mise en lumière dans les médias, ce qui a obligé le gouvernement à s’en emparer. Nos ennemis redoutent donc le visible. Si la dissolution de leur projet a commencé, nous devons donc poursuivre nos luttes pour la mener à son terme.

Il est en outre démontré qu’un retour à la retraite à soixante ans, sans baisse des pensions, est parfaitement possible et même financé à l’équilibre jusqu’en 2070…

Se ré-emparer de la démocratie

À l’opposé des discours de vérité des cabinets type McKinsey, la démocratie suppose, à rebours de cette expérience, de réussir à exercer le pouvoir collectivement, ce qui nécessite un espace public où l’on essaie de construire ensemble un savoir commun, afin de prendre les meilleures décisions pour l’intérêt général.

Lier ainsi le dossier Covid-19 et le dossier retraites nous conduit et nous oblige à ne pas croire à la fable néolibérale qui nous est contée : nous sommes constamment maltraités, comme des enfants pourraient l’être, donc en état de sidération et sans mots face à ce désastre qui s’opère sous nos yeux.

Il devient donc impératif de construire ensemble un nouveau discours de vérité, en lieu et place de cette fable, ce qui nécessite de multiplier les espaces et notamment les réunions publiques pour ce faire : la démocratie l’exige et nos existences en dépendent.




Source: Labogue.info