Macron et la CFDT font front commun pour défendre la réforme des retraites du haut-commissaire Delevoye. De la retraite par répartition à la retraite par points, quelles sont vraiment les différences ? Et si les recettes du système baissent, n’est-il pas nécessaire de se serrer la ceinture ?

Le matraquage gouvernemental a commencé dans les médias, avec la complicité de la CFDT, pour faire croire que la retraite par points serait une réforme juste et inévitable. Mais en fait, c’est quoi la retraite par points  ? Le système actuel est un régime par répartition à prestations définies, c’est-à-dire que les cotisations des actifs et actives payent les pensions des retraité·es, et que l’on sait à l’avance combien on va toucher. Pour le régime général, la pension est égale à 50 % du salaire moyen sur les 25 meilleures années, à laquelle viennent s’ajouter les régimes complémentaires. En moyenne, la pension est égale à 70 % du dernier salaire net.

Une baisse mécanique des pensions

Ce système a été largement mis à mal avec les réformes de 1993, 2003 et 2010, dont on commence seulement à sentir les effets. Mais l’objectif de la retraite par points de Delevoye est d’aller encore plus loin, en conservant un système par répartition (en théorie) mais à prestations non-définies  : on saura combien on cotise, mais pas ce qu’on touchera au final  ! Une partie du salaire sera transformée en points, selon une certaine valeur d’achat, et au moment du départ, ces points seront convertis en pension, selon une valeur de service. Evidemment, la valeur du point sera amenée à varier chaque année. Comme l’explique très bien Fillon « le système par points en réalité ça permet une chose, qu’aucun homme politique n’avoue. Cela permet de diminuer chaque année la valeur des points et donc de diminuer le niveau des pensions » [1].

La CFDT, partisane de la réforme Delevoye, fait croire que celle-ci pourra être déterminée chaque année par les « partenaires sociaux ». Mais le gouvernement est clair  : il veut que le système fonctionne à enveloppe constante, à 14 % du PIB. Or, le nombre de retraité·es va augmenter de plus d’un tiers d’ici à 2050. Donc mécaniquement les pensions ne peuvent que baisser. Les « partenaires sociaux » pourront uniquement organiser la pénurie. La réforme des retraites complémentaires Agirc-Arrco de 2015, qui fonctionnent par points, est ainsi symbolique  : plutôt que de questionner le manque de financements de ces retraites, la CFDT, la CGC et la CFTC ont préféré baisser les pensions en ajustant la valeur du point, et se vanter derrière d’avoir « sauvé les retraites par répartition ».

Macron cherche depuis à gagner du temps en racontant que la valeur du point n’est pas encore fixée. Pourtant, le rapport Delevoye, publié en juillet, donne une valeur. Celle-ci est calculée pour bien donner un taux de remplacement de 70 % du dernier salaire net, mais uniquement dans le cas d’une carrière sans la moindre progression de salaire ni le moindre trou. Aujourd’hui, 70 %, c’est le taux de remplacement moyen en France, malgré les périodes de chômage, de maternité, notamment parce que ce taux est calculé sur les 25 meilleures années, pas sur la totalité de la carrière comme pour un système par points. Les premières simulations donnent ainsi, pour des carrières réelles, des chutes de 20 % à 30 % des pensions. Et encore, c’est pour la valeur du point actuelle, qui va forcément baisser à l’avenir.


Fonctionnaires et régimes spéciaux stigmatisés

Qui sera touché ? Tout le monde  ! Comme d’habitude, le gouvernement stigmatise les fonctionnaires et les régimes spéciaux. S’il est évident qu’ils seront particulièrement impactés par la réforme, les plus impacté·es seront sans doute les salarié·es dont la carrière est la plus fragmentée  : les femmes qui subissent davantage les temps partiels, les jeunes, plus soumis aux périodes de chômage, de précarité, rentrant plus tard sur le marché du travail, les salarié·es aux métiers pénibles qui souvent doivent s’arrêter de travailler ou sont licenciés avant d’avoir une carrière complète, etc. Même les retraité·es actuel·les seront concerné·es puisque leurs pensions seront converties en points et fluctueront [2]. Aux dernières nouvelles, Macron parle d’un plan B bien évasif, dans lequel l’entrée en vigueur de la réforme serait reportée sur les nouvelles générations d’entrant·es, sans doute uniquement dans les secteurs professionnels les plus mobilisés [3]. Par ailleurs, pour ce qui concerne les régimes spéciaux, il ne faut pas oublier qu’ils correspondent à des métiers très pénibles  : astreintes, travail de nuit ou sous terre, etc. Accessoirement, on relèvera cette citation de Delevoye  : « les régimes spéciaux des uniformes (militaires, policiers…) seront maintenus ».

Une baisse permanente des cotisations

D’après le Conseil d’orientation des retraites, le système de retraite sera en déficit d’environ 10 milliards d’euros en 2022, de 100 à 120 milliards d’euros en 2050, et « cette différence est liée à des dépenses stables mais des recettes en baisse ». En clair, ce n’est pas la somme des pensions qui augmente, ce sont les cotisations qui diminuent. Ainsi, en 2013, l’ensemble des différentes exonérations de cotisations sociales patronales été chiffrées à 33 milliards d’euros [4]. Les patrons ne payent en effet presque plus de cotisations sur les salaires entre 1 et 1,6 Smic.

Et ces exonérations ne servent pas aux patrons à embaucher, mais les incitent au contraire à engraisser leurs actionnaires. Ainsi, en 2018, les bénéfices du CAC40 étaient de 87 milliards d’euros, autant d’argent qui aurait pu servir à augmenter les salaires et, du coup, les cotisations sociales.

Il ne s’agit donc pas d’un problème démographique mais politique. Il y a de plus en plus de retraité·es certes, mais la productivité augmente et, comme les salaires stagnent, les profits des patrons augmentent au lieu de servir à maintenir et améliorer le système de retraites actuel. Il s’agit d’un hold-up en règle.

Le gouvernement devait initialement présenter ses préconisations fin 2018 pour un vote en 2019. Le mouvement des gilets jaunes est passé par-là et le rapport Delevoye n’a été présenté qu’en juillet 2019. Depuis, Macron annonce un vote de la réforme après les municipales de mars 2020. Le temps risque de lui sembler long jusque-là, d’autant que le climat social est plutôt agité en cette rentrée. L’inter­syndicale CGT-FO-Solidaires-FSU-UNEF appelle à une grève interprofessionnelle le 5 décembre, et plusieurs structures ont annoncé leur intention de poursuivre la grève au-delà.

Grégoire (UCL Orléans)


Article publié le 15 Nov 2019 sur Unioncommunistelibertaire.org