Mai 31, 2021
Par Lundi matin
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Si l’on est Ă  la recherche du nouveau jour s’ouvrant avec l’élection de Joe Biden, on aura trouvĂ© ces derniĂšres semaines difficiles. Certes, Biden a endossĂ© une lourde charge en reconnaissant la dĂ©faite amĂ©ricaine en Afghanistan (tout en affirmant, bien sĂ»r, que la mission initiale de lutte contre le terrorisme Ă©tait dorĂ©navant, comme George Bush s’en Ă©tait vantĂ© il y a 19 ans, accomplie). Mais n’allez pas imaginer que l’administration Biden ait perdu son appĂ©tit militaire, alors qu’elle se prĂ©pare activement Ă  Ă©toffer sa rĂ©ponse armĂ©e Ă  la « menace chinoise Â» en soumettant une demande de crĂ©dits militaires qui dĂ©passe de 1,7 % le budget de Trump pour l’annĂ©e 2020. Il y aura de l’argent pour des missiles hypersoniques, la guerre de l’espace ainsi que d’autres gadgets, sans oublier la « modernisation nuclĂ©aire Â» (la fabrication d’armes nuclĂ©aires « amĂ©liorĂ©es Â»). Et Biden prĂ©voit aussi de renforcer la prĂ©sence militaire amĂ©ricaine en Allemagne afin de s’opposer Ă  la menace russe. ParallĂšlement, l’administration maintient la politique de Trump concernant la conservation des mines terrestres persistantes qui, affirme-t-elle, constituent « un outil vital dans la guerre conventionnelle Â».

Plus prĂšs de chez nous, tandis que des dizaines de milliers d’enfants d’AmĂ©rique centrale s’entassent dans des centres de rĂ©tention au Texas, les Ă©loges ne tarissent pas pour le Plan amĂ©ricain pour l’emploi (American Jobs Plan), prĂ©sentĂ© par le prĂ©sident comme le plus gros investissement de fonds publics depuis la Seconde Guerre mondiale. Or, comparĂ©s aux investissements dans la fabrication et l’utilisation de machines de meurtre et de destruction de masse aprĂšs 1942, qui reprĂ©sentaient la moitiĂ© environ du PIB, les plans de dĂ©penses de Biden – Ă  condition qu’ils survivent au broyeur lĂ©gislatif – constituent en rĂ©alitĂ© une soupe plutĂŽt clairette : 2250 milliards de dollars sur huit ans, ce qui revient Ă  moins de 300 milliards de dollars par an, soit moins de la moitiĂ© du budget du Pentagone pour la seule annĂ©e 2020. Quant au plan d’infrastructures, on n’a pas manquĂ© de souligner que les dĂ©penses proposĂ©es pour combattre le changement climatique reprĂ©sentent environ le huitiĂšme (ou le dixiĂšme) du minimum estimĂ© nĂ©cessaire pour contrer les pires effets des dĂ©gĂąts dĂ©jĂ  causĂ©s Ă  l’environnement.

Les dĂ©penses, mĂȘme d’un montant modeste comme celles dont on vient de parler, sont naturellement sujettes Ă  controverse. Tout d’abord, il faut bien dĂ©gotter l’argent quelque part et, au point oĂč nous en sommes, une partie au moins – ne serait-ce que pour payer les intĂ©rĂȘts de la dette – viendra forcĂ©ment des poches des riches. Mais comment penser que ces derniers, aussi emballĂ©s qu’ils puissent ĂȘtre par la “rĂ©paration de l’AmĂ©rique”, y seraient favorables ? Le programme d’augmenter lĂ©gĂšrement le taux d’imposition sur les sociĂ©tĂ©s – de 21 Ă  28 % (comparĂ©s aux 35 % avant la rĂ©forme fiscale de 2017) – les touche directement dans la mesure oĂč la fortune personnelle intĂšgre dĂ©sormais les actions dĂ©tenues, sachant que les sociĂ©tĂ©s font monter les cours en puisant dans leurs revenus non-taxĂ©s pour racheter leurs propres titres. En rĂ©alitĂ©, l’Homme le plus riche du monde, quel qu’il soit ce mois-ci, ne dĂ©tient pas de l’argent, mais des actions, des obligations et divers actifs provenant du zoo des valeurs – ainsi que des dĂ©rivĂ©s sur matiĂšres premiĂšres (en principe, ces produits pourront toujours ĂȘtre convertis en argent, mais, comme nous le savons, ce n’est pas toujours le cas : il suffit de rappeler le triste sort il y a quelques semaines du fonds spĂ©culatif Archegos lequel, ajoutĂ© Ă  la dĂ©bĂącle de Greensill Capital, a entraĂźnĂ© dans sa chute un ou deux responsables du Credit Suisse, en raison de l’évaporation de quelque quatre ou huit milliards putatifs). C’était le motif de la rĂ©duction d’impĂŽts ; les personnes qui nous concernent veulent le plus d’argent possible, parce que dans le monde actuel de hyper-concentration des fortunes, le jeu s’appelle « Go Big or go Home Â».

En somme, les diffĂ©rents plans Biden ne sont que la forme la plus rĂ©cente qu’a pris la crevasse dans laquelle le capitalisme amĂ©ricain (voire mondial) se trouve coincĂ© depuis un bon moment. D’une part, la baisse de la rentabilitĂ© et donc des investissements depuis le milieu des annĂ©es 1970, entraĂźnant une augmentation constante de l’endettement personnel, d’entreprise et Ă©tatique pour soutenir le fonctionnement Ă©conomique, laisse Ă©videmment entendre que le principal rĂŽle des gouvernements est de prĂ©server le bien-ĂȘtre des entreprises les plus prospĂšres en vue d’asseoir la « croissance Â» Ă©conomique. D’autre part, il s’ensuit que de moins en moins de fonds sont disponibles pour gĂ©rer la misĂšre sociale qui s’aggrave en raison des investissements en baisse et pour entretenir les biens publics dont la libre entreprise dĂ©pend – les routes, les ponts, les rĂ©seaux Ă©nergĂ©tiques, la santĂ©, voire l’air respirable ou l’eau potable. Le capitalisme continue donc Ă  dĂ©pĂ©rir, obligeant l’État, mĂ» par un sens civique aigu, Ă  le secourir, mais il ne peut lui fournir les ressources fiscales nĂ©cessaires, sans risque d’accĂ©lĂ©rer son propre dĂ©clin. Depuis 2008, l’argent miraculeusement produit Ă  partir de rien sous la gestion de la Federal Reserve Bank et d’autres banques centrales permet d’injecter suffisamment de liquiditĂ©s dans le systĂšme financier pour qu’il continue Ă  ronronner, mais ne rĂ©pare pas les dix mille ponts et tunnels amĂ©ricains qui s’écroulent, ni ne pare Ă  la montĂ©e du niveau de la mer. C’est ce qui explique la paralysie politique, oĂč (aux États-Unis) dĂ©mocrates et rĂ©publicains jouent un rĂŽle, les premiers, de mobilisateurs rationnels de ressources publiques pour compenser les dĂ©faillances du systĂšme de marchĂ© et, les seconds, de trouble-fĂȘtes qui soulignent que l’expansion du secteur public prĂ©cipite la mort de l’économie fondĂ©e sur la propriĂ©tĂ© privĂ©e. Quoi qu’ils fassent, ils auront toujours tort.

Pour qui affectionne la critique de l’économie politique, cette paralysie est particuliĂšrement intĂ©ressante par ses consĂ©quences sur l’idĂ©ologie Ă©conomique. Il n’y a pas si longtemps, Ă  l’échelle des civilisations humaines, deux Ă©coles en matiĂšre de thĂ©orie Ă©conomique se concurrençaient. Les keynĂ©siens promettaient d’en finir avec les cycles Ă©conomiques et de “rĂ©gler avec prĂ©cision” la croissance Ă©conomique ; puisqu’ils ont formulĂ© une logique sous-tendant les interventions Ă©conomiques de l’Etat lors de la Grande dĂ©pression et la guerre, et que la longue crise de 1929–1946 a produit les conditions d’une nouvelle prospĂ©ritĂ©, ils ont tenu le haut du pavĂ© dans les cercles universitaires et politiques jusqu’à ce que la stagflation des annĂ©es 1970 mette fin aux Trente Glorieuses de l’aprĂšs-guerre. Cette dĂ©bĂącle a ouvert la voie au retour de la vieille Ă©cole des partisans de l’économie de marchĂ©, dont la pensĂ©e soulignait l’importance de subordonner l’État aux besoins du capital privĂ©. NĂ©anmoins, la rationalitĂ© du marchĂ© a perdu son lustre avec le dĂ©but de la Grande rĂ©cession en 2008. Curieusement, alors qu’on eĂ»t pu s’attendre au remplacement de ces deux Ă©coles par la thĂ©orie monĂ©taire moderne, pour qui les banques centrales sont capables de faire fonctionner la planche Ă  billets indĂ©finiment sans encourir de consĂ©quences nĂ©fastes, la situation actuelle a induit l’abandon de toute tentative sĂ©rieuse d’expliquer et de prĂ©voir le fonctionnement de l’économie. [1] Les Ă©conomistes de tous bords s’accordent, les uns, Ă  prĂ©dire l’imminence d’une inflation galopante, sans justification thĂ©orique sĂ©rieuse outre l’invocation d’un “surchauffe”, et les autres, Ă  nous assurer que ce n’est pas un souci puisque l’important est de distribuer de l’argent et de maintenir en vie l’économie qui s’effondre. [2] Presque toujours, la pratique Ă©conomique prĂ©cĂšde la thĂ©orie, mais en l’occurrence la pratique ignore tout autant que la thĂ©orie ce qu’il convient de faire.

Une vision aussi limitĂ©e n’a pas empĂȘchĂ© des progressistes montants de glorifier Biden, « notre F.D.R. [3] Â» (Jonathan Alter dans le New York Times) ou le « radical Â» (Ezra Klein, idem). La conception du plan Biden comme second avĂšnement du New Deal s’est mĂȘme doublĂ©e d’un dĂ©sir nostalgique d’une renaissance syndicale – sans toutefois viser quelque chose d’aussi radical qu’une augmentation du salaire minimum fĂ©dĂ©ral Ă  15 dollars Ă©chelonnĂ©e sur les cinq prochaines annĂ©es. Il reste Ă  savoir si cette solution fantaisiste non seulement du “problĂšme” de l’inĂ©galitĂ© des revenus mais aussi du militantisme croissant des ouvriers survivra au lamentable fiasco de la fĂ©dĂ©ration de la distribution RWDSU (Retail, Wholesale and Department Store Union) qui a perdu l’élection pour la reprĂ©sentation de l’entrepĂŽt d’Amazon Ă  Bessemer dans l’Alabama. La campagne du RWDSU semble avoir constituĂ© un cas d’école du “mouvement ouvrier”, dans la mesure oĂč le syndicat n’a promis que la reprĂ©sentation (et la collecte des cotisations), sans mot dire spĂ©cifiquement sur les conditions de travail ou des salaires. Il serait absurde d’attribuer la victoire d’Amazon aux efforts d’intimidation que cette sociĂ©tĂ© a pourtant indubitablement pratiquĂ©s, vus les succĂšs des campagnes syndicales dans les annĂ©es 1930 et 1940 en dĂ©pit des policiers armĂ©s (et flingueurs) et des milices maison meurtriĂšres. Quel qu’ait Ă©tĂ© le raisonnement des ouvriers de Bessemer, dont seulement la moitiĂ© a cru utile d’aller voter, c’est comme s’ils comprenaient que les conditions actuelles ont bien changĂ© par rapport aux grandes campagnes syndicales du passĂ©, qui rĂ©pondaient non seulement au caractĂšre spĂ©cifique de la production industrielle de masse telle qu’elle existait Ă  l’époque, mais aussi Ă  une foule de facteurs propres au contexte historique, Ă  la fois politiques et Ă©conomiques. Il ne faut pas oublier que, malgrĂ© le soutien mesurĂ© de l’administration Roosevelt, les vastes ressources jetĂ©es dans les campagnes de syndicalisation et le militantisme des dizaines de milliers d’ouvriers, les rĂ©sultats pour les syndicats nouvellement affiliĂ©s Ă  la confĂ©dĂ©ration Congress of Industrial Organizations (les syndicats affiliĂ©s Ă  l’American Federation of Labor se maintenaient Ă  peine) Ă©taient franchement mitigĂ©s jusqu’au lancement des prĂ©paratifs de guerre, quand, dans les mots d’un historien :

[Les] rĂ©sultats de la prospĂ©ritĂ© induite par la dĂ©fense se sont traduits par une forte expansion syndicale : l’adhĂ©sion au CIO a fait un bond de 1.350.000 en 1940 Ă  2.850.000 en 1941. 
 [C]e n’est que dans les conditions de guerre, ayant eu comme effet d’augmenter les dĂ©penses de l’Etat et, par consĂ©quent, son influence dans les relations de travail, que les syndicats indĂ©pendants sont parvenus Ă  vaincre les syndicats maison et Ă  s’établir solidement dans les industries de production de masse. Les capitalistes, impatients de tirer profit de la production de guerre et confrontĂ©s Ă  une pĂ©nurie de main-d’Ɠuvre, ont fini par accepter la pierre angulaire du systĂšme actuel de relations sociales, Ă  savoir le contrat Ă©crit applicable Ă  l’ensemble de la force de travail d’une entreprise ou d’une industrie, et non aux seuls syndiquĂ©s volontaires. [4]

Cette pierre angulaire s’est considĂ©rablement Ă©rodĂ©e au cours des cinq derniĂšres dĂ©cennies ; en 2019, le nombre de syndiquĂ©s, dont la majoritĂ© dans le secteur public, a dĂ©passĂ© tout juste 10 % de la force de travail. La croissance de la productivitĂ© qui avait marquĂ© la pĂ©riode de l’aprĂšs-guerre s’est Ă©vanouie, excluant la possibilitĂ© d’augmentations salariales tout en provoquant une dĂ©gradation des conditions de travail. Pour autant, l’autodĂ©fense ouvriĂšre ne s’est pas Ă©teinte, comme en tĂ©moignent les mouvements de grĂšve de groupes aussi diffĂ©rents que les enseignants du public ou les mineurs des charbonnages, mais les syndicats disposent d’une marge trĂšs rĂ©duite pour intervenir Ă  titre de nĂ©gociateurs et de profiteurs de la paix sociale. Pendant que les ouvriers de Bessemer manifestaient leur dĂ©sintĂ©rĂȘt pour la crĂ©ation d’un syndicat, les mineurs grĂ©vistes dans le centre de l’Alabama ont votĂ© 1006 contre 45 pour rejeter le contrat minable nĂ©gociĂ© avec les patrons de Warrior Met Coal par l’Union des mineurs amĂ©ricains (United Mine Workers of America).

Le dĂ©clin du syndicalisme participe du mĂȘme phĂ©nomĂšne que la crise de reprĂ©sentation politique qui frappe l’ensemble des pays, alors que les diffĂ©rentes factions de la classe politique se montrent incapables d’élaborer d’autres politiques que l’austĂ©ritĂ©, rempart indispensable contre l’effondrement de l’économie – et du capitalisme lui-mĂȘme –, mĂȘme si elles craignent en mĂȘme temps la rĂ©action des masses paupĂ©risĂ©es. Selon le rapport de prospective mondiale “Global Trends 2040” que vient de publier le National Intelligence Council amĂ©ricain : “D’importants pans de la population mondiale deviennent mĂ©fiants vis-Ă -vis des institutions et des gouvernements qu’ils considĂšrent comme ne voulant ou ne pouvant rĂ©pondre Ă  leurs besoins. Â» Ce qui pose problĂšme, c’est qu’“en mĂȘme temps que les populations gagnent en autonomie et rĂ©clament davantage, les gouvernements subissent la pression de nouveaux dĂ©fis et de ressources plus limitĂ©es Â», avec pour consĂ©quence « une disparitĂ© croissante entre les besoins et les attentes des publics d’un cĂŽtĂ© et, de l’autre, ce que les gouvernements peuvent et vont rĂ©aliser Â». Le recours perpĂ©tuel Ă  des images empruntĂ©es au passĂ© glorieux du capitalisme – du fascisme au New Deal en passant par l’économie de guerre – suggĂšre une incapacitĂ© des classes dirigeantes Ă  faire miroiter des avenirs palpitants mis Ă  part des voyages sur Mars (pour quelques privilĂ©giĂ©s) ou, Ă  plus courte Ă©chĂ©ance, la construction sur des Ăźles artificielles de refuges contre la montĂ©e du niveau de la mer. [5]

Le reste de la population terrestre semble pareillement incapable de concevoir une alternative viable au systĂšme social actuel. Mais un grand nombre comprend au moins que la situation actuelle n’est pas tenable, comme le montrent les Ă©meutes, les grĂšves et les manifestations qui ne cessent de surgir et de s’effacer de la rĂ©alitĂ© sociale tout autour de la terre, Ă  l’instar de ces fluctuations quantiques qui, nous disent les physiciens, permettent la crĂ©ation rĂ©currente de particules Ă©lĂ©mentaires et de forces mĂȘme dans cette apparente absence de toute matiĂšre qui caractĂ©rise le vide spatial. Aussi longtemps que demeureront les personnes et la terre, cette volontĂ© de vie rĂ©currente Ă©voque la possibilitĂ© d’un avenir se distinguant de maniĂšre dĂ©cisive du passĂ©.




Source: Lundi.am