Janvier 17, 2021
Par Paris Luttes
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28.12.20 Un manifestant interviewé en live lors d’une manifestation contre la loi sécurité globale à Paris

©PaliceJékowski

Le 6 janvier 2021, à l’occasion d’une réunion du Congrès pour un recompte des votes des grands électeurs au Capitole, se tient à Washington une manifestation en soutien à Donald Trump. Les revendications de cette dernière tournent autour du fantasme conspirationniste selon lequel la victoire du mandat présidentiel de Joe Biden ferait l’objet d’une fraude. “Stop the steal” : le terme de “vol” est employé et se fait le terreau sémantique des mobilisations pour le maintien de la présidence de Donald Trump se jouant depuis l’annonce de la défaite de celui-ci le 3 novembre. Au terme de la mobilisation du 6 janvier, un certain nombre de manifestant.es pro-Trump franchissent le léger dispositif de maintien de l’ordre disposé autour du Capitole et vont manifester dans son enceinte.

Les deux jours suivants cet événement, une lecture comparative du vocabulaire employé par une dizaine de médias et des images diffusées permet de dégager une certaine sémantique : on retrouve les occurrences des termes “insurrection” et “coup d’état” dans 10 des 14 médias de l’échantillon étudié du 7 au 8 janvier en France [1]. Pourtant, l’articulation de ces deux termes ne saurait se penser anodine : la définition du mot “Insurrection” donnée par le CNRTL indique :

Action de s’insurger, de se soulever contre un pouvoir politique établi en recourant à la violence armée ; le mouvement lui-même, quand il est de grande ampleur. [2]]

Alors même que cette plateforme définit Putsch, l’équivalent sémantique de l’expression “Coup d’État” ainsi :

[/“Soulèvement opéré par un clan militaire ou un groupe politique armé pour s’emparer du pouvoir par la force. [3]

Ainsi, l’omniprésence, mais aussi l’articulation de ces deux termes dans les médias français traitant de l’envahissement du Capitole par des groupes d’ultra-droite (résolument suprématistes blancs, anti-démocratique et complotistes) construit et diffuse des préjugés. Ceux-ci s’appuient sur la négation de l’existence de la domination systémique de ces groupes blancs d’ultra-droite et de l’établissement du pouvoir autour de cet énième président américain blanc cisgenre, hétérosexuel et septuagénaire qu’est Joe Biden grace à ce même système de domination.

De la même manière, les nombreuses occurrences de l’expression “Coup d’État” manifestent un certain désir de capitaliser de manière sensationnaliste le fantasme sécuritariste d’un État policier, là où les images exhibent une certaine absence d’ambition au renversement du pouvoir établi, une connivence entre des membres des forces de l’ordre du dispositif du Capitole et les manifestant.es, un symbolisme lié à la suprématie blanche, esclavagiste, et un attrait excessif pour les selfies.

Au-delà du discrédit des méthodes insurrectionnelles populaires (de part leur association à la violente agitation d’extrême-droite défendant le pouvoir systémique déjà bien établi), il est difficile de ne pas deviner cette volonté médiatique française de venir faire planer le spectre sécuritariste bien nécessaire pour faire planer les peurs les plus propices au renforcement d’un état policier lorsque que le journal en ligne Le Parisien titre le 8 janvier :

“Attaque du Capitole : ces images qui ravivent le spectre des Gilets jaunes en macronie “ [4]

ou encore France Info :

États-Unis : y a-t-il eu une faille sécuritaire au Capitole ? Le cordon sécuritaire du Capitole, bâtiment sacré et cœur de la démocratie américaine à Washington, aux États-Unis, a été débordé par l’avancée des manifestants pro-Trump, mercredi 6 janvier. Le dispositif était-il insuffisant ? [5]

Ouest France :

États-Unis. Face à l’insurrection, un Capitole bien peu gardé ; Au lendemain de l’attaque du bâtiment par les extrémistes pro-Trump, l’insuffisance du maintien de l’ordre fait gronder. [6]

LCP :

Envahissement du Capitole : et si c’était l’Assemblée nationale ? [7]

Le premier ministre Indien ne se cache plus d’instrumentaliser la manifestation pro-trump et l’envahissement du Capitole de Washington comme un outil pour appuyer la répression du peuple indien en grève et mobilisé contre réforme de libéralisation des tarifs agricoles adoptée en septembre 2020 comme indique Courrier International :



Clarification. Modi compare l’attaque du Capitole aux manifestations paysannes de Delhi [8]

Radio classique titre :

Invasion du Capitole : La police américaine est-elle nulle ? [9]

Emmanuel Macron, bien que rappelé à l’ordre par des rapporteur.euses de l’ONU sur son rapport à la liberté de la presse à la veille de l’établissement des lois liberticides telles que la PPL sécurité globale ou PPL “confortant les principes républicains” (ou “Loi séparatisme”) [10], et au lendemain de l’application d’un nouveau Schéma National de Maintien de l’ordre exposant les journalistes et reporter non accrédité.es à un regard et une répression inquiétante dans le cadre des couvertures de manifestations, se permet de s’exprimer non sans hypocrisie ainsi :

En comparaison, le traitement médiatique des actes terroristes perpétrés par un identitaire d’extrême-droite vêtu d’une veste floquée Génération Identitaire à Avignon le 29 octobre 2020 par la presse française exhibe une volonté flagrante de dépolitiser les délits d’ultra-droite. En effet, si Le Monde titre : “Avignon : un homme armé abattu par la police, la piste terroriste écartée [12], comment alors qualifier les faits d’intimidation, de menaces et d’injures de l’assaillant alors armé d’un pistolet mitrailleur ?

Ensemble des actes de violence qu’une organisation politique exécute dans le but de désorganiser la société existante et de créer un climat d’insécurité tel que la prise du pouvoir soit possible. [13]

Comment ne pas qualifier de faits de terrorisme les actes de Fabien Badaroux alors même qu’une victime déclare « Il n’y a aucun doute, mon agresseur voulait se faire un arabe [14] ?

En effet, sur un échantillon de 13 articles parus dans la presse française [15], 10 articles détaillent les gestes et injures menaçantes à main armée de l’assaillant d’Avignon. Seulement 3 articles interrogent la nature de l’événement et seul l’article du Parisien partageant le témoignage d’une des victimes racisées de l’agresseur rattache les actes de ce dernier à du terrorisme. Si la presse institutionnelle française ne s’empêche de jeter le discrédit sur l’imaginaire populaire de l’insurrection en jouant à la confondre avec la menace d’ultra-droite – venant pourtant conforter le pouvoir déjà établi – elle parait bien frileuse pour qualifier les exactions commises par les militant.es d’ultra-droite flirtant avec le terrorisme et la lutte armée.

Face à ces stratégies médiatiques sensationnalistes, cette instrumentalisation des sémantiques populaires insurrectionnelles, ces manipulations discréditant les luttes populaires et la véritable remise en question des institutions du pouvoir et du système politique, socioculturel et oppressif permettant l’établissement de ce dernier, l’urgence de la réappropriation d’un droit à l’information libre et authentique, et le renforcement des contre-institutions médiatiques proposant des alternatives aux médias gouvernementaux.

Les extrêmes ne se rejoignent pas, la charte de Munich ne revendique aucun fantasme dépolitisant et profondément naïf de “neutralité journalistique”, les suprémacistes blancs défendant le maintien au pouvoir du patriarche s’illustrant d’un sexisme et d’un racisme décomplexé qu’est Donald Trump ne sont pas Gilets-Jaunes, la répression des luttes politiques et sociales n’a pas à se renforcer, et l’établissement d’un état policier autoritaire n’est pas le garant de la démocratie mais de son effondrement et de celui des valeurs d’un peuple et d’une insurrection qui vient.




Source: Paris-luttes.info