I. Retour sur la « vague de la colère »

Depuis début juin, un appel intitulé « La deuxième vague est celle de la colère » (publié notamment ici) invitait à une série d’actions en Corrèze et Dordogne. Relayé par des groupes et individus divers, parmi lesquels des Gilets jaunes et le syndicat de la Montagne limousine, ainsi que d’autres personnes déterminées à « ne pas laisser confiner leur colère », il invitait à plusieurs rendez-vous consécutifs.

La base d’invitation de cet appel se voulait large, égrainant une liste non exhaustive de « franges de la population » qui, depuis des années, ne cessent d’en prendre « plein la gueule », et appelant tout un chacun à exprimer sa colère tant contre la violence du gouvernement que contre celle des forces de l’ordre ou la destruction de la planète.


12 juin, tribunal de Tulle

Le 12 juin, ce sont essentiellement des Gilets jaunes et quelques membres du syndicat de la Montagne qui sont venus soutenir leurs camarades poursuivis par l’habituelle obstination policière à faire procès de toute présence dans la rue. Une trentaine de personnes a donc gentiment poireauté devant un tribunal fermé au public « pour cause de COVID » (il a bon dos, celui-là) sous l’œil méfiant d’un certain nombre de policiers du renseignement territorial et d’autres en uniforme. Une longue matinée de débats individualisés, à la demande d’un juge qui n’a pas voulu entendre qu’il n’y avait qu’un seul cas à traiter (celui de la verbalisation arbitraire et largement illégale d’une dizaine de personnes) ; deux avocats pour les défendre ; quelques journalistes de France 3 et de la Montagne pour couvrir l’événement ; et finalement, la relaxe générale.


Première journée pour commencer à reprendre la rue avec un gilet sur le dos et se retrouver, et rare victoire contre l’arbitraire : le rendez-vous du 16 juin semblait précédé de bons augures, bien qu’on ait appris sur les marches du tribunal qu’une des actions prévues pour ce jour prochain avait fuité jusque dans les réseaux syndicaux, et que ceux-ci ne semblaient pas vraiment se réjouir d’un possible retour en scène de personnes prêtes à contester ce système dans sa globalité sans respecter les usages (trop) bien établis.

16 juin, Ussel


Mais à invitation déclinée, rendez-vous maintenu. L’appel proposait de se retrouver dès midi devant l’hôpital d’Ussel, et même si certains ont engagé leurs troupes à ne surtout pas venir avant les 13 ou 14 heures « officielles » du rassemblement, c’est bien dès midi qu’un petite foule bigarrée a commencé à s’agiter autour du rond-point situé en contrebas de l’hôpital d’Ussel : arrivée de la « caravane du peuple », bientôt proprement garée sur une place de parking à proximité ; déploiement de banderoles et diffusion de musique sous les yeux policiers toujours au rendez-vous, avec ou sans uniforme ; annonce par quelques personnes du secteur du fait que 7 cars de CRS (ou de GM) étaient stationnés au stade en prévision d’on ne sait quelle tentative de coup d’état ; arrivée progressive d’une bonne centaine de personnes, puis grimpette expresse pour atteindre le parvis de l’hôpital…





Presque 200 personnes présentes. Des discussions et des échanges cordiaux en attendant les prises de paroles. Un mégaphone syndical qui se déconfinera même dans les mains de membres du syndicat de la Montagne et de Gilets jaunes. Des grévistes à la fenêtre, des blouses blanches, des pancartes, des applaudissement… et un départ en manif qui sera suivi de la grande majorité des présents !

Le cortège est devancé et suivi par quelques voitures bleues, et observé de loin par un nombre impressionnant de civils (étaient-ils vraiment une douzaine ?). Toujours pas de nouvelles des 7 cars de CRS, alors on fait une pause devant le commissariat de police. On y chante La rue des Bons-Enfants en guise d’hommage aux victimes des meurtres policiers, en pensant fort à Georges Floyd et Wissam El-Yamni, à Cédric Chouviat ou à Zineb Redouane, déposant pour un instant les nombreux masques griffés d’un explicite « I can’t breathe ».


Voilà pour la première action. Après, c’est le départ en voiture et en caravane, avec dans l’idée de ne pas restreindre notre présence dans le centre-ville, mais bien de rendre visible la persistance de toutes les colères jusque sur les grands axes : une opération escargot comme à la belle époque, avec plusieurs dizaines de véhicules, des klaxons et des grands saluts sur le bords des routes, et des flics perdus à force de ne pas savoir comment nous confiner sans contribuer eux-mêmes à bloquer la circulation. On s’arrête sur le rond-point des Copeaux pour un clin d’oeil à double-détente : d’accord c’est un rond-point, et il y a même des conducteurs pour nous saluer encore, mais il y a aussi cet appel du 17 juin « contre la réintoxication du monde », et le grand mangeur de bois et pourvoyeur de fumées nommé Isoroy produit justement ses panneaux d’aggloméré à proximité. Il en sera quitte pour un timide déploiement de banderole en hommage aux forêts industrialisées, et de brefs échanges verbaux plutôt sympathiques.


Et toujours pas de nouvelles des 7 cars de CRS. En revanche, pour les gendarmes, impossible de ne pas les voir qui s’agitent dans l’espoir de contrôler un véhicule… « Allez, au moins l’un d’entre eux… ah mais voilà cette caravane jaune qui arrive ! On ne va pas la laisser passer celle-là, et d’ailleurs, on pourrait la contraindre à poursuivre sa route jusqu’au carrefour suivant ! » Et c’est ainsi que les pandores nous ont emmenés jusqu’au rond-point d’après, celui justement où à Ussel, le 17 novembre 2018, quelque chose a commencé qui ne cesse depuis de hanter la ville. Quel plaisir de se retrouver à la 23, même pour 30 secondes, alors qu’on n’osait même pas espérer l’atteindre ! Quel plaisir, aussi, de sentir les condés toujours aussi confus, aux aguets de n’importe quel coup tordu, et de les voir monter en stress lorsqu’on décide de faire masse autour de la caravane en plein contrôle, juste pour vérifier« que tout se passe bien »…

Mais on commence à être moins nombreux, et si tout s’est plutôt bien passé jusqu’ici, il faudrait peut-être penser à plier bagage.

On prend donc la route du retour, en se disant qu’un pari au moins aura été tenu : celui de porter ce jour-là des messages un peu plus larges et combatifs que le seul « soutien » à une frange particulière des travailleurs, certes particulièrement mise à l’épreuve ces derniers temps ; mais que d’autres auront été perdus, et notamment celui qu’on peut inviter tout le monde à exprimer une colère commune, sans fausses barrières, contre l’ensemble du système, et que cette idée simple et fédératrice nous permettra d’être enfin nombreux, unis, et de reprendre réellement l’offensive. Peut-être n’était-ce simplement « pas le bon jour pour ça »… Mais ce sera quand alors ? Et que nous faudra-t-il de plus ?

Remarque finale : la deuxième vague n’a pas (encore) en lieu

« Rater. Essayer encore. Rater mieux », disait l’autre. S’il fallait « rater mieux » la prochaine fois, disons qu’on ne devrait peut-être pas chercher à mélanger « toutes les colères » en une journée dont le récit est déjà écrit à l’avance, prêt à tous nous happer dans son storytelling impossible à dévier.

Le 16 juin, c’était « l’appel national des soignants » : en voulant élargir ce rendez-vous à une critique plus large, difficile de ne pas se heurter aux vieilles inerties par lesquelles les cadres syndicaux se sentent envahis sur leur pré carré, les participants attirés par une action « contre la réintoxication du monde » ne trouvent pas vraiment leur place, les Gilets jaunes interviewés par Radio Vassivière sur le parvis de l’hôpital oublient eux-mêmes de parler des actions qui suivront et du sens bien plus vaste dont cette journée pourrait être porteuse… Quant aux médias « dominants », il suffira de lire La Montagne du lendemain pour voir que rien ou presque ne peut les empêcher de raconter l’histoire qu’ils ont prévu de servir : après avoir recensé des centaines de personnes à Brive et Tulle, et mentionné les plus petits rassemblements de Creuse, ce sera une omerta totale quant à ce qui s’est passé à Ussel, dont le nom n’apparaît même pas une fois en deux pages d’applaudissements plumitifs, pas plus que la mention des 7 cars de CRS qui nous attendaient au tournant.


Le problème est que pendant qu’on tente laborieusement de « rater mieux », un constat et une question demeurent : c’est que le pouvoir continue d’avancer à marche forcée, et l’étau de se resserrer sur à peu près tout et tout le monde…

Alors c’est quand qu’on la change vraiment, cette histoire ?

PS : Un mot sur le rendez-vous de Sarlat annoncé le 23 juin : il semblerait qu’il n’ait pas eu lieu, et que la personne convoquée ne se soit pas présentée. À suivre peut-être ultérieurement…

II. 16 – 16 – 16 : tiercé à remettre dans l’ordre

Nous sommes le 27 juin 2020 et je reviens sur ces dates.

Le 16, il se passe toujours quelque chose.


Le premier, c’était en mars 2019. Oui, je sais, on ne parle pas de la dernière guerre de nos aînés, ce n’était qu’une manifestation. Une ? Non, il y en avait 2.

Les jaunes sur les champs qui ont vraiment déclaré la guerre au capitalisme ce jour-là. Ceux qui peuvent en parler y étaient. J’ai entendu les grenades, les sirènes, l’hélicoptère et j’ai marché, beaucoup.

Les verts que j’ai rejoins étaient place de l’Opéra. L’Opéra ! Beau cadre pour une comédie tragi-comique de lutte contre le réchauffement climatique. Défilé plan-plan comme on en fait souvent. Frustrant quand depuis la place de la République, on entend les grenades sur les Champs.

Et puis il y a eu le deuxième en mars 2020. Veille de confinement ! Confinement ? Première mondiale d’une discipline inconnue ! Sale petite bête ! Suite du mensonge d’État majuscule ! Alors on a découvert qu’on pouvait faire et vivre autrement. Certains s’en doutaient, d’autres le savaient, et beaucoup ont eu beaucoup de mal à s’adapter. La surprise les a pris au dépourvu. Alors les slogans de réveil de conscience ont déferlés sur les réseaux. « Pas de retour à l’anormal », « Fin de leur monde, début du nôtre », « Il n’y aura pas de retour en arrière ». On rêve d’un nouveau départ. Une multitudes de collectifs, mouvements divers et variés émergent des quatre coins de la toile. On va se rassembler, on fera front ensemble, tous unis…


Mais, il y a eu le troisième, juin 2020. Premier vrai rendez-vous de rassemblement national autour des soignants, en incluant la défense des services publics, la critique de la gestion de la crise et des mensonges d’État. Alors rendez-vous est donné devant l’hôpital d’Ussel à 12 heures, avec distribution de tracts et appel aux plusieurs groupes de Gilets jaunes du Limousin. La caravane est ressortie, toutes les voitures se rangent sur le parking et on retrouve ceux qui nous ont tant manqué depuis des semaines. Je me sens revivre. Je ne suis pas derrière mon téléphone mais bien face à face avec mes amis et toujours unis pour lutter contre le système.

On investit le rond-point en contrebas de l’hôpital, on enfile le gilet, on accroche les banderoles, il y a tous les thèmes abordés y compris la lutte contre les violences policières. On chante, on se restaure, en attendant de se retrouver devant la porte de l’hôpital. Il faut dire que la CGT a donné rendez-vous à 14 heures. L’ambiance est studieuse lors de la prise de parole de la déléguée des soignants qui égraine nombre de revendications des soignants en lutte depuis plus d’un an. Beaucoup de détails sur des décision locales nous atterrent. D’autres prises de paroles qui élargissent le débat ne seront malheureusement pas relayées.


Des infirmières aux fenêtres avec des panneaux « en grève » sont applaudies. Nous sommes environ 200 sur ce parvis. Vers 14 heures, nous démarrons une manifestation avec banderoles et chants Gilets jaunesen direction du centre-ville. Les souvenirs remontent, oui, on est toujours là. C’est enivrant et décevant à la fois. Enivrant de s’arrêter devant l’hôtel des impôts, d’appeler les Usselois à nous rejoindre dans la rue. Mais le cortège s’éclaircit, la CGT a jeté l’éponge au deuxième rond-point, les déter se retrouvent au parking pour accompagner la caravane dans une opération escargot digne de Châtellerault l’an dernier, les klaxons résonnent dans les rues étroites de la ville. Mon cœur bascule d’enfin appuyer sur mon volant, comme pour imprimer dans les oreilles des passants qu’on est là et qu’on sera toujours là, même si les gilets sont délavés, troués, décousus, ornés de slogans dépassés, mais qu’importe. Tant qu’on a pas changé les choses, les gens, le système qui broie les plus précaires d’entre nous, qui pille la planète et provoque des pandémies, on ne lâchera pas. On est accompagné de motards et de voitures de police lorsqu’on arrive sur le rond-point de l’extérieur de la ville. Panique chez les flics, ils veulent nous arrêter, mais comprennent qu’ils bloquent toute circulation, alors finalement on continue et les bleus nous suivent.

On apprend que 7 cars de gendarmerie sont stationnés sur le stade ??? Nous prenons la direction de l’usine de panneaux d’aggloméré de bois. Banderole accrochée pour rappeler que le 17 c’est la journée « contre la réintoxication du monde ». Que la forêt c’est la vie et qu’il ne faut pas la détruire pour quelques euros.

La troupe se dépeuple car l’après-midi avance.

Alors, un rond-point plus loin, la caravane tourne… en direction de la 23 ! (nom donné au rond-point près de la sortie d’autoroute à Ussel) au lieu de se diriger vers Leclerc, une autre cible sur le chemin. C’est le piège qui se referme, par un contrôle systématique de tous les véhicules. La file de voitures qui suivaient la caravane s’allonge par ce blocage prévisible. Nous passons sans encombre mais la caravane reste sur le côté. Voilà les voitures suivantes qui s’arrêtent pour soutenir le mis en cause. Les gendarmes se déploient pour nous séparer du conducteur mais le nombre de voitures augmente et nous sommes vite une trentaine à demander le pourquoi de ce blocage. Les gendarme ne peuvent éviter les arguments que nous développons à leur encontre pour justifier notre présence. On ressent un malaise parmi eux, il ont du mal à supporter d’entendre qu’ils sont autant que chacun d’entre nous concernés par ce qui se passe pour les services publics et l’hôpital. Leurs enfants aussi ont besoin de soins. Ils préfèrent retourner sur le rond-point en silence. Finalement, la caravane repart, nous échangeons quelques mots, pour le prochain rendez-vous. Oui, nous allons nous retrouver, encore discuter de la bonne manière de transmettre nos idées, imaginer les meilleures stratégies pour toucher le plus grand nombre de ceux qui nous croient disparus.

Les Gilets jaunes, les sans-gilets, nous avons essayé de tous nous rassembler pour dénoncer la liste infinie des atteintes à la démocratie de ce gouvernement et de ce système capitaliste néolibéral qui donne toujours plus à ceux qui ont trop en prenant à ceux qui ont tout juste assez pour survivre, tout en détruisant la planète et l’avenir de nos enfants et nos anciens. Alors, n’est ce pas encore assez douloureux ? Pourquoi doit on encore regarder les files d’attentes dans les centres commerciaux qui déversent en masse des objets inutiles et polluants pour que la majorité des clients se sentent juste exister ? Chacun de nous détient une partie de la solution, il faut juste se mettre en route, ensemble. Il est grand temps.

Pour le prochain rendez-vous, on compte sur vous. À bientôt.


Article publié le 05 Juil 2020 sur Labogue.info