Avril 22, 2021
Par Paris Luttes
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« C’est pas la Capitale, c’est la ZAD bébé »

Sur le chemin de la ZAD du Triangle, on voit taguées au sol des indications d’itinéraires. Juste après avoir entendu les aboiements d’un chien de garde dont la gueule muselée peine à dépasser du coffre entrouvert du véhicule d’un agent de sécurité, se lit sur la bâche d’une palissade « C’est pas la Capitale, c’est la ZAD bébé ». Cependant, la présence de l’agent de sécurité ne découle pas de l’installation de la ZAD, et derrière la palissade taguée avec une écriture d’écolier.es, ne se trouvent ni cabanes en palette ni barricades, mais une petite niche. Stella, une jeune chienne y vient se réfugier du froid. Juste à côté de la niche, un portail mène au parking d’un hôtel désaffecté où stationnent une douzaine de caravanes et quelques voitures. En guise de voisinage pour les gens du voyage occupant temporairement ce parking : les zadistes du Triangle.

Marquées par le gel, la neige et les lumières des projecteurs des forces de l’ordre, les premières nuits sur le Triangle se sont déroulées dans des conditions difficiles. Des cageots de viennoiserie et des dons de matériaux de construction de récupération ont su venir réconforter dès le premier matin les occupant.es de la ZAD du Triangle. Pour autant, c’est bien grâce à la solidarité et l’amitié des gens du voyage occupant le terrain voisin que les premier.es zadistes ont su charger leur téléphones, remplir leur premières gourdes épuisées, et trouver un soutien chaleureux.

A propos des voisin.es du voyage, les occupant.es de la ZAD tiennent des discours pluriels : « ça fait environ un an qu’iels sont là  », « des gens du voyage occupent et vivent dans l’hôtel », «  tout se passe très bien avec ell.eux, les premiers jours on a été quelques un.es à aller les voir et iels sont vachement sympas ! Mais la police est allée les menacer de leur couper l’eau et l’électricité si iels continuent à nous la partager du coup iels ont arrêté ».

Pascal et les autres chefs

Un prénom revient souvent dans la bouche des occupant.es : Pascal, « c’est lui qui nous charge nos téléphones. Mais ça le fait chier qu’on fasse des allers-retours, mieux vaut lui filer le cageot avec les téléphones et les batteries externes pendant 2-3 heures et revenir quand c’est terminé. Il faut mettre un post-it avec les prénoms aussi derrière chaque tél ou batterie externe, il n’a pas envie qu’il y ait des histoires de vol. C’est un peu le chef de ce que j’ai compris ». Derrière une porte grillagée qui ne se verrouille jamais, dans la première caravane à droite, vit Pascal avec sa famille. Je me présente et discute avec lui de mon envie de documenter la double occupation du Triangle de Gonesse, cherche son approbation. Peu impressionné, plutôt occupé et refusant l’aide que je lui propose pour démêler un tuyau de jardinage apparemment relié à sa caravane, il me répond en souriant que je « peux voir ça avec le chef ». Le chef arrive dans deux heures, il est parti régler des affaires dans le Nord.

Quelques heures plus tard, derrière la palissade, sur le petit terrain menant au parking, c’est Zao qui vient m’accueillir en me donnant le nom de la chienne avec qui il joue : Stella. Le chef mentionné par Pascal n’est toujours pas arrivé, mais il me fait visiter le camp : «  je vais te présenter un autre chef », il toque à la porte d’une caravane : je rencontre Mordji. Cela fait 3 mois environ que les familles présentes sur le parking ont quitté un terrain à Garges-lès-Gonesse après y être restées près d’un an : «  on n’était jamais resté.es aussi longtemps, d’habitude on reste 2-3 mois, mais on préfère ici c’est plus propre et on ne s’entendait pas bien avec là-bas, ici c’est mieux  ». Depuis plus de 2 ans l’hôtel Egg est laissé à l’abandon et le parking inutilisé : «  L’hôtel : personne ne rentre dedans sauf les vigiles. Nous on vit dans nos caravanes, de toutes façons il va être détruit, d’ici quelques temps les hommes vont commencer à chercher un nouvel endroit, là ça va faire 2/3 mois déjà qu’on est ici. Mais on garde l’endroit propre, regarde : c’est encore plus propre que quand on est arrivé.es  ». L’alimentation électrique est raccordée à un poteau électrique proche de la route départementale, et les tuyaux d’eau à une bouche d’incendie. Ma visite du camp et la promenade de Stella croisent celles d’un vigile et de son chien : les échanges sont très amicaux, Zao et Mordji me confient que les rapports généraux avec les vigiles comme la police municipale de Gonesse sont très bons « quand ils viennent on les invite toujours prendre le café, tout se passe très bien ».

Contrairement aux informations confiées par les occupantes de la ZAD du Triangle, ce n’est pas la police, mais les vigiles de l’hôtel vide qui seraient venus conseiller aux gens du voyage de ne plus partager leurs ressources avec leurs voisin.es de la ZAD, sans quoi iels risqueraient de voir leur eau et électricité coupées. Au moment où Mordji s’éloigne préparer un café qu’il m’offrira, Zao me dit : «  la police c’est quand même compliqué, et puis de toute façons, ils peuvent couper l’eau, on n’allait pas rester ».

Arrivé de Lille, Daniel sort de sa voiture, aussitôt présenté, il déclare à propos des occupant.es du terrain d’à côté : « Ce sont des gens bien, comme nous, tout à fait normaux. Si il faut dire quelque chose à quelqu’un qui ne connaît pas les gens du voyage et qui a peur, c’est qu’il faut venir voir et vivre un peu quelques jours avec nous.  ». Interrogé par Zao pour les raisons de l’existence de cette occupation, Daniel répond : « c’est des écolos, c’est les gens qui se battent contre la pollution et pour la planète, tu sais. C’est des gens bien. Ils ne veulent pas d’une gare ou du métro, je crois. Si tout le monde vivait comme les gens du voyage, il y aurait beaucoup moins de pollution, nous on ne construit rien et on a beaucoup de respect envers les animaux. Maintenant c’est fini, mais pendant des années on a vécu avec et grâce aux chevaux qui nous tractaient, on avait bien plus de respect. Et on voudrait nous interdire de rouler avec des voitures et pas acheter du plastique parce que ça pollue maintenant, alors que c’est eux qui ont inventé tout ça. Tout le béton et les grosses constructions. J’ai vu que vous avez fait des cabanes mais pas avec du dur, c’est bien, c’est mieux ça, même si il fait froid. Et puis tu sais ils m’ont déjà empêché d’aller à des salons avec des caravanes parce que je suis gens du voyage. Et tout ça pour laisser que les vieux Français retraités qui font du tourisme rentrer dedans, alors qu’on est des honnêtes gens et qu’on achète comme tout le monde ». Le père de Daniel était luthier, lui est antiquaire.

« On carotte les poulets et on revient même quand t’effaces nos tags »

Quelques jours plus tard, après le procès de Bernard Loup et l’émergence des possibilités légales d’une expulsion, pendant que la tension et les rumeurs grandissent : les volontaires aux tours de garde nocturnes sur les postes de « vigie » voient passer des voitures aux couleurs de la police nationale, quelques fourgons et un peu moins régulièrement des voitures banalisées depuis lesquelles viennent des flash lumineux, probablement de smartphones ou d’appareils photos. Malgré ces intimidations, l’aménagement de la ZAD se poursuit. Le 18 février vers 12h, un véhicule de police municipale, suivi d’une voiture de la police nationale et d’un camion utilitaire d’une société privée de nettoyage se garent sur le chemin de la Justice. Des deux côtés des clôtures principales de l’occupation, un dialogue sur le ton de la plaisanterie s’installe. Dans l’enceinte de la ZAD, une « canne-à-pêche » artisanale dont une carotte se fait l’appât est confectionnée. Pendant que cette dernière est tendue avec amusement sous le nez des policières municipales, les agent.es de nettoyage enlèvent au karcher les tags faits sur un poteau électrique et un passage piéton repeint en rose. Une perche sur laquelle est fixée un rouleau de peinture vient accompagner la « canne-à-pêche » et ne laisse que quelques minutes de blancheur aux portes de la ZAD. Celles-ci s’ouvriront quelques minutes plus tard pour proposer en vain un repas servi dans une gamelle en inox aux agent.es de la police municipale et de la société de nettoyage.




Source: Paris-luttes.info