Avril 12, 2021
Par Lundi matin
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Du refus d’ĂȘtre considĂ©rĂ© comme un martyr.

AprĂšs le suspense, l’attente et finalement une journĂ©e plus qu’étonnante, quelle ne fut pas ma surprise de lire le rĂ©cit mĂ©diatique des Ă©vĂšnements du 1er avril au Bois de la Cambre.

En substance, il est globalement question d’une jeunesse qui aurait subi la rage policiĂšre. A grand renfort d’images tragiques, les jeunes prĂ©sents seraient restĂ©s passifs, pacifiques, sans rĂ©elle intention de faire face. Les quelques images d’individus rĂ©pondant Ă  la violence policiĂšre sont donc banalisĂ©es comme Ă©tant des Ă©vĂšnements marginaux de la journĂ©e, comme s’il Ă©tait impensable d’imaginer les corps se ressaisir du geste et de la colĂšre. Or il n’en fut rien. Sans doute y a-t-il eu volontĂ© de minimiser les faits de par la prĂ©sence importante de jeunes issus des classes favorisĂ©es, mais ce raisonnement ne nous renvoie pas non plus Ă  ce qu’était la rĂ©alitĂ© du terrain.

La rĂ©alitĂ© c’était celle d’une gĂ©nĂ©ration qui Ă©chappe Ă  nos grilles de lecture dĂ©passĂ©es. Cette gĂ©nĂ©ration c’est celle qui a grandi tout naturellement avec le monde entier. C’est celle qui, unie autour du rap actuel, ne se fait pas d’illusions pĂ©rimĂ©es. C’est celle qui ne veut plus nĂ©gocier car on est tous et toutes d’accord que cette Ă©poque pue la merde. Cette gĂ©nĂ©ration est profondĂ©ment sensible aux question du racisme, des inĂ©galitĂ©s et du dĂ©sastre Ă©cologique. Quant Ă  leur Ăąge nous regardions les traditionnels feuilletons de flics et autres « expert machin
 Â» eux se forment culturellement avec Black Mirror, Hunger Games et Snowpiercer. On les prend pour des cons et surtout pour des inconscients nombrilistes, mais dans les faits leur silence est un aveu de dĂ©gout. Ne les jugez pas parce qu’ils portent tel ou tel vĂȘtement, parce qu’ils ont un gadget dernier cri ou que sais-je
 Allez plutĂŽt vous promener parmi eux et discuter avec eux. Ils parlent de situation de prĂ©caritĂ© grave et de potes qui se sont suicidĂ©s au cours de l’annĂ©e qui vient de s’écouler. Vous les jugez, les mĂ©prisez souvent, mais vous ne savez pas Ă  quel point ils n’en disent rien et pourtant ils en auraient des raisons de rĂ©pondre Ă  vos sarcasmes. DĂšs lors ils se rĂ©fugient en attendant le bon moment et celui-ci est arrivĂ© l’autre jour sur cette fameuse plaine du lac, dans ce Bois de la Cambre connu de tous les Bruxellois de tous les horizons de la ville.

Il y avait des rebeus de quartier, des fĂ©ministes aux jambes poilues et du petit flamand comme on dit ici pour catĂ©goriser le jeune blanc des beaux quartiers sans histoire
 et alors ? Tout le monde se fichait bien de ces reprĂ©sentations bientĂŽt obsolĂštes. Le fait est que comme ils le criaient tous et plus fort encore Ă  l’heure de la dĂ©rive autoritaire que nous vivons : « tout le monde dĂ©teste la police Â».

Non ils ne clamaient pas uniquement « libertĂ© Â» comme l’affirment les mĂ©dias et le pouvoir. Ils disaient « tout le monde dĂ©teste la police Â» car lorsque Ibrahima, Mawda, Adil, meurent sous les coups d’une police raciste, c’est toute notre ville qui est indignĂ©e. Ils l’ont hurlĂ© Ă  pleins poumons, sourire aux lĂšvres, car n’ayant pas sombrĂ© dans l’aliĂ©nation, ils savent qui est l’avant-garde de ce pouvoir menteur. Les irresponsables ce ne sont pas eux, mais bien les ordures qui nous ont mis dans cette situation. Les irresponsables ce sont bien ceux qui jouent avec les nerfs d’une gĂ©nĂ©ration qui n’aspire qu’à bien faire, sans jamais se plaindre. Dans la gĂ©rontocratie totalitaire les rĂȘves se consument et l’espoir est un vain mot. Eux ils ne veulent pas travailler comme autrefois. Eux ils veulent la vie douce et la mort de l’état d’urgence permanent. De l’état de prudence qui sclĂ©rose nos sociĂ©tĂ©s et maintient l’aigreur et la mĂ©diocritĂ© au sommet des impĂ©ratifs. Ils ne lisent pas la presse car une story sera toujours moins mensongĂšre qu’un article outrancier.

Depuis la seconde vague, ces jeunes ont subi un acharnement scandaleux et humiliant de la part de ceux qui n’avaient pas anticipĂ©. Au sortir de l’étĂ© et avec le regain de l’épidĂ©mie il fallait bien trouver un bouc Ă©missaire pour que les regards ne se tournent pas vers les vrais responsables. Ils ont donc choisi de jeter la jeunesse et ses moeurs lĂ©gĂšres en pĂąture. A coup de mesures illĂ©gales, selon le dernier jugement du tribunal de premiĂšre instance de Bruxelles, ils ont plongĂ© cette jeunesse dans la dĂ©pression et la prĂ©caritĂ© des mois durant, pendant tout l’hiver. Comme si nombre d’entre eux n’avaient pas eux-mĂȘmes perdu des proches Ă  cause du COVID. Imaginez deux secondes avoir perdu un membre de votre entourage et entendre la bronca mĂ©diatique vous accuser du meurtre de votre proche ! Mais de tout cela, ils s’en fichent. La jeunesse doit ĂȘtre tenue, matĂ©e par les couvre-feu et autres interdictions bĂȘtes et mĂ©chantes qui n’ont dĂ©montrĂ© aucun bienfait sanitaire, puisque nous sommes, semble-t-il, en pleine troisiĂšme vague Ă  l’heure oĂč j’écris. Il n’y avait donc dans le dĂ©ploiement de cet arsenal rĂ©pressif qu’une volontĂ© cruelle de tuer la vie, mais fort heureusement personne n’est dupe.

Et « la BOUM Â» arriva ! MĂȘme si ça nous Ă©nerve d’ĂȘtre perpĂ©tuellement cataloguĂ© de peuple rigolo, il faut bien le dire : on a ça en nous. Rien ne fait plus vibrer le Belge qu’une bonne blague surrĂ©aliste. L’évĂšnement promettait la venue pour le 1er avril des Daft punk Ă  nouveau rĂ©unis, de DJ Snake, d’Aya Nakamura et tant d’autres ! Ils allaient tous venir mettre un terme Ă  cette nĂ©gation de la vie et nous allions le temps d’un instant se retrouver. C’était trop beau pour ne pas ĂȘtre vrai ! AprĂšs y avoir presque cru, l’ardente envie de faire la fĂȘte ne pouvait retomber sous prĂ©texte de poisson d’avril. L’évĂšnement qui rassemblait sur Facebook presque 70 000 personnes allait avoir lieu. Oui, l’évĂšnement allait avoir lieu dans ce pays oĂč le pouvoir est avant tout un casseur professionnel d’évĂšnement. La seule caricature du Belge qui les arrange c’est celle du bonhomme patibulaire que rien n’ébranle dans sa gaietĂ© inoffensive. Mais le Belge c’est aussi un fĂȘtard, un buveur de biĂšre, un bon vivant comme on dit ! Et lorsque l’ambiance est bonne et le permet, il a cette fibre rĂ©volutionnaire en lui. Il a cette folle et ardente envie de faire de la fĂȘte une manif sauvage. Contre les mesures, contre ces politiciens pourris et ce systĂšme dĂ©mocratique dĂ©faillant, l’évĂšnement aura lieu leur criait-on et ils ne voulaient pas nous croire. La presse dans son habituelle attitude suffisante se riait de cette volontĂ© de faire Ă©vĂšnement, une fois encore ils se sont loupĂ©s et n’ont pas vu dĂ©bouler le cri qui allait venir.

Deux jours avant le jour J, la milice du capital commençait seulement Ă  percevoir la menace et dĂ©cidait de rĂ©torquer en ouvrant une enquĂȘte Ă  l’encontre des organisateurs de la Boum. Il n’en fallait pas plus pour galvaniser les dĂ©terminĂ©s de tout bord si ce n’est ce jugement la veille des festivitĂ©s et des hostilitĂ©s condamnant l’Etat pour sa gestion autoritaire et illĂ©gale de la pandĂ©mie. Le lendemain, des milliers de Belges se pressaient pour se rendre au Bois, aidĂ©s par un beau temps rare dans ce pays.

La police Ă©tait bien Ă©videmment prĂ©sente, mais dĂ©passĂ©e par l’affluence grandissante. C’est alors que contraints et heureux d’effectuer leur sale besogne, ils ont chargĂ©. La cavalerie a d’abord semĂ© le chaos dans la foule avant d’ĂȘtre vaillamment repoussĂ©e par la dĂ©termination des gens sur place. Devant tant de violence gratuite et d’images tragiques, des jeunes et des moins jeunes aussi n’ont pas hĂ©sitĂ© Ă  aller au corps et corps et Ă  contre-charger la police, ce qui est extrĂȘmement rare en Belgique. Que ce soit par la violence ou par une admirable dĂ©sobĂ©issance solidaire de tous les modes de luttes, les gens ont fait face Ă  une police qui avait pour habitude ces derniĂšres annĂ©es de gĂ©rer trĂšs facilement les mouvements de foule. Ainsi beaucoup dĂ©couvraient, sous de vagues airs de Mai 68, que joie et insurrection vont de pair. Ils dĂ©couvraient qu’ils avaient le pouvoir de tenir tĂȘte Ă  l’arbitraire. Non la violence n’est pas systĂ©matiquement un Ă©chec comme veulent le faire croire l’opposition controlĂ©e et les faiseurs d’impuissance. Car Ă  l’heure du bilan de cette Ă©meute – c’était bien d’une Ă©meute qu’il s’agissait et non d’une cohue comme j’ai pu l’entendre – les prochains ComitĂ©s de concertation qui pencheront sur la question des mesures liberticides y rĂ©flĂ©chiront Ă  deux fois avant de brimer et d’annoncer tout et n’importe quoi. LĂ  oĂč des contestations stĂ©riles n’ont pas Ă©tĂ© Ă  la hauteur de l’enjeu, la jeunesse du Bois de la Cambre a frappĂ© fort et n’a pas nĂ©gociĂ©. Elle a pris sa libertĂ© et c’est au bout de plusieurs heures d’affrontements et de festivitĂ©s que la police parvint non pas Ă  reprendre le contrĂŽle de la situation, mais Ă  respirer tant elle eut fort Ă  faire.

Nul ne peut prĂ©dire oĂč va nous mener cette sombre pĂ©riode, mais il nous fallait faire le tĂ©moignage de tous ces visages, ces sourires et de toute cette certitude d’avoir eu la bonne rĂ©action face aux forces de l’ordre. Si certains pensaient encore que la police est le bras armĂ© de la justice, la preuve irrĂ©futable a Ă©tĂ© amenĂ©e en ce 1er avril que la police n’est rien d’autre que le chien de garde de ses maĂźtres. Elle qui, sans sourciller, rĂ©prime au lendemain d’un jugement condamnant le gouvernement, n’est plus du cĂŽtĂ© de l’Etat de droit. Comme de tout temps et a fortiori au cours des crises que traversent les sociĂ©tĂ©s cette institution ne connait ni le discernement ni l’autoritĂ© des contre-pouvoirs que sont la Justice et le peuple. En tant que « service public Â» peuplĂ© de gens sans convictions si ce n’est celle de l’autoritarisme violent, ce service n’est rien d’autre qu’une officine du pire. Il faudra bientĂŽt, je pense, qu’ils nous obĂ©issent ou pĂ©rissent avec nos bourreaux, du moins je l’espĂšre plus encore qu’hier.

Le faucon pÚlerin, virologue au Comité de Concertation pour une immunité Collective.




Source: Lundi.am