DĂ©cembre 8, 2020
Par Paris Luttes
365 visites


Ça fait longtemps que je me dis que je voudrais faire un retour Ă  froid sur le mois de novembre 2015. Sur la maniĂšre dont j’ai vĂ©cu les choses – et la maniĂšre dont je ne les ai pas vĂ©cues.

Quelle Ă©tait la situation dĂ©but novembre 2015 ?

Fin juillet, j’étais un tout jeune militant. A l’occasion du camp antinuclĂ©aire et antiautoritaire Ă  Bure on avait commencĂ© Ă  discuter de la COP et de ce qu’on pourrait faire pendant cette pĂ©riode. Tout le monde s’accordait pour dire qu’il ne fallait pas mendier aux responsables de la catastrophe climatique des solutions qu’ils se rĂ©vĂ©laient depuis des annĂ©es incapables d’offrir, et on pouvait rĂȘver de manifestations de masse, notamment parce que des gens Ă©taient prĂȘts Ă  dĂ©ferler de toute l’Europe pour ça.

DĂ©but novembre, une apparition publique dissidente semblait pouvoir prendre forme, mĂȘme si les dispositifs policiers annoncĂ©s Ă©taient plus que consĂ©quents.

Le 13 novembre, plusieurs commandos ont fait feu Ă  Paris, tirant sur les terrasses de plusieurs cafĂ©s, prenant en otage et/ou tuant les spectateurs du Bataclan. On a tendance Ă  l’oublier mais au mĂȘme moment, des kamikazes essayaient de rentrer au Stade de France Ă  Saint-Denis (s’ils Ă©taient rentrĂ©, il y aurait eu beaucoup plus de victimes) et Salah Abdeslam Ă©chouait ou renonçait Ă  se faire sauter dans le XVIIIe arrondissement.

Le soir mĂȘme, F. Hollande instaurait l’état d’urgence. Je me souviens m’ĂȘtre dit : « merde, comment on va faire nos manifs ? Â».

Puis dans les jours qui ont suivi, plutĂŽt que de parler de l’inconnu qui surgissait dans nos vies – qui Ă©taient ces types qui avaient tuĂ© ? – on parlait du connu : l’état d’urgence, dont on savait par rĂ©flexe qu’il fallait ĂȘtre contre. Ça nous arrangeait bien. Je crois n’avoir discutĂ© avec presque personne des attentats eux-mĂȘmes que ce soit avant, pendant ou aprĂšs les rĂ©unions qui prĂ©paraient MĂȘme pas COP (une sĂ©rie de rencontre qui se sont tenues Ă  Paris 7 avant la tenue de la COP 21). Je me souviens par contre d’un camarade appartenant Ă  un groupe affinitaire fort actif qui se ventait d’ĂȘtre sorti « foutre le sbeul Â» le soir du 13. Je me souviens que personne ne lui avait fait remarquer que c’était vraiment n’importe quoi.

Le 22 novembre il y a eu la premiĂšre manifestation Ă  se tenir pendant l’état d’urgence, une manifestation de soutien aux migrant.e.s dont la date avait Ă©tĂ© fixĂ©e avant le 13 novembre. Les organisateurs avaient nĂ©gociĂ© pour annuler le parcours mais maintenir un rassemblement statique. Le dispositif policier Ă©tait trĂšs faible, et on a rĂ©ussi Ă  partir en cortĂšge. C’est le Bastille-RĂ©publique le plus rapide de ma vie. C’est un souvenir de stress mĂȘlĂ© de bonheur. Cette manifestation a eu une importance considĂ©rable : elle a permis d’affirmer avec force qu’on ne respecterait pas l’état d’urgence.

Il y a un moment extrĂȘmement prĂ©cis auquel je n’ai pas arrĂȘtĂ© de penser depuis, et que je veux raconter ici comme une parabole, c’est Ă  dire comme un truc qui me permet d’illustrer mon propos : c’est le moment oĂč depuis le boulevard Beaumarchais, on a essayĂ© de partir vers la droite par la rue du Chemin Vert. La rue Ă©tait Ă©troite, les flics Ă©taient donc en mesure de faire une ligne pour la bloquer (contrairement au boulevard qui Ă©tait trop large pour eux). On a forcĂ© un peu. Puis un camarade est arrivĂ© et a dit : « hĂ©, peut-ĂȘtre que de faire une sauvage en direction du Bataclan, c’est pas la meilleure idĂ©e ? Â».

Non, ce n’était pas la meilleure idĂ©e de foncer vers le Bataclan. Le camarade en question avait compris la situation, compris que les policiers traumatisĂ©s (et je les comprends) par leur soirĂ©e du 13 ne lĂącheraient rien sur ça, que nous ne pourrions compter sur aucun soutien des gens du quartier, complĂštement traumatisĂ©s par ce qui avait eu lieu sous leurs fenĂȘtres (et je les comprends). Je crois qu’il avait aussi compris que s’il Ă©tait nĂ©cessaire de faire partir cette manifestation, il y avait aussi une autre nĂ©cessitĂ© plus sous-terraine, moins fermement affirmĂ©e dans nos textes : celle de tenir compte des attentats comme Ă©lĂ©ment du rĂ©el ayant changĂ© la donne dans bien des vies, sur bien des aspects.

Le 29 novembre, nous sommes environ deux mille Ă  avoir voulu maintenir la manifestation contre la tenue de la COP21. Cette manif devait partir de la place de la RĂ©publique, qui Ă©tait devenue, comme quelques mois plus tĂŽt aprĂšs les attentats de Charlie Hebdo doublĂ© des attentats antisĂ©mites, le lieu oĂč des gens venaient pleurer les mort.e.s du 13 novembre.

Je ne reviendrai pas sur le déroulé de la manifestation et de sa répression. Pour ça il y a le super film 317.

Et je ne dis pas que nous nous trompions radicalement. Nous avions raison pour tout ce qui relĂšve de la critique du capitalisme vert.

Mais bordel, avec le recul, pour celles et ceux qui Ă©taient lĂ , je me demande comment c’est possible que certain.e.s d’entre nous (dont moi) ne se soient pas rendu compte il Ă©tait maladroit de vouloir aller Ă  la manif du 29 exactement comme nous y serions allĂ© s’il n’y avait pas eu les attentats. Chacun y allait de son analyse sur l’état d’urgence, que ce soit Ă  l’oral ou Ă  l’écrit. Mais personne ne prenait la peine de faire rĂ©fĂ©rence Ă  ce que les djihadistes disaient d’eux-mĂȘmes.

Il est Ă©vident que l’erreur que je dĂ©cris n’a pas Ă©tĂ© commise par l’ensemble des gens qui s’opposaient Ă  la tenue de la COP. D’abord parce que sinon, nous aurions Ă©tĂ© plus nombreux sur la place. Et on pourra aussi me rĂ©torquer que manifester place de la RĂ©publique ne voulait pas dire ne pas compatir avec la douleur des victimes, qu’il n’y a pas d’incompatibilitĂ©. C’est vrai. Mais alors la question que je me pose, c’est : qu’est-ce qu’on a fait pour ĂȘtre clair sur le sujet ? Pour qu’il soit clair que nous voulions maintenir la manifestation ET prendre acte de l’existence d’un rĂ©el danger relatif Ă  Daech ET respecter les victimes et leurs proches ? On s’est beaucoup moquĂ© des gens qui envoyaient leurs chaussures manifester Ă  leur place (et ces chaussures ont reprĂ©sentĂ© une sĂ©rieuse base de projectiles pour se dĂ©fendre contre les flics qui nous nassaient), mais nous, qu’avons nous eu Ă  nous proposer Ă  nous-mĂȘme pour pouvoir adapter nos plans au rĂ©el ? Je ne dis pas que la manifestation ne devait pas se faire, je dis qu’elle aurait pu se faire ailleurs, autrement. Et que la faire ailleurs, ou autrement, n’aurait peut-ĂȘtre pas Ă©tĂ© un signe de faiblesse, mais un signe de force et de luciditĂ©.

Je me mets Ă  la place de quelqu’un.e qui regarde la tĂ©lĂ© le 29 en fin de journĂ©e. On lui montre des gens en noir lancer des bougies. Il se dit bon, c’est pas possible, autant de gens habillĂ©s tout en noir ne peuvent pas ĂȘtre aussi bĂȘtes et mĂ©chant.e.s que le dit BFM TV. Donc ille cherche Ă  comprendre qui on est. Ille cherche les sites qui publiaient des appels Ă  maintenir la manifestation du 29. Il atterrit sur Lundimatin, sur Paris-lutte.info, entre autres sites. Ille s’aperçoit que ce sont des sites Ă  jour, avec plein de publications hebdomadaires ou quotidiennes. Presque tous les articles rĂ©cents parlent de l’état d’urgence. Mais dans aucun de ces textes ille ne trouve les mots « attentat Â», « Daech Â», ou encore « victime Â». Ille se dit qu’un.e historien.ne du futur qui chercherait Ă  comprendre le mois de novembre 2015 Ă  partir de Paris-luttes et Lundimatin ne pourrait tout simplement pas comprendre que des islamistes, de nationalitĂ© française pour la plupart, ont Ă©tĂ© propulsĂ©s depuis la Syrie oĂč ils avaient reçu une formation militaire et ont tuĂ©s plus de 150 personnes. En fait, il ne trouve pas pourquoi nous avons manifestĂ© malgrĂ© les attentats. Il dĂ©couvre que des attentats, nous ne parlons pas

(Je mentionne toutefois quelques exceptions comme le texte PassĂ©s le choc et la frayeur et le texte Ne cĂ©dons pas Ă  la peur. Pour le premier des deux, il y a toutefois beaucoup Ă  dire sur la phrase “D’autre part, nous considĂ©rons que les attaques du 13 novembre ont peut-ĂȘtre ciblĂ© “la France” mais c’est le prolĂ©tariat qui a Ă©tĂ© ici principalement touchĂ©, Ă  travers ses lieux de vie et de loisir.” comme si pour condamner il fallait que l’acte prenne un sens dans nos grilles de lecture, alors que la dichotomie bourgeoisie/prolĂ©tariat n’a strictement aucun sens dans l’idĂ©ologie de Daech. A l’inverse, le texte La guerre vĂ©ritable paru sur lundimatin affirme que c’est “la petite-bourgeoisie cognitivo-communicationnelle, l’éclate, la drague, le salariat branchĂ©, l’hĂ©donisme du trentenaire cool” qui ont Ă©tĂ© attaquĂ©s et donc grosso modo qu’il n’y a pas une larme Ă  verser sur les victimes. Je ne renvoie pas les deux textes dos Ă  dos parce que le premier a la vertu de sentir avec les gens qui souffrent lĂ  oĂč le deuxiĂšme propose une vision surplombante et froide des Ă©vĂ©nements qui me glace. Mais je tiens quand mĂȘme Ă  relever que dans les deux cas, il y a une sorte de forçage pour faire rentrer les victimes dans une seule catĂ©gorie, et que ce forçage relĂšve, selon moi, du dĂ©ni.)

En tout cas, absolument aucun des nombreux textes parus sur Lundimatin ou Paris-luttes.info ne citaient le communiquĂ© qu’avaient publiĂ© les frĂšres Clain (deux Français convertis Ă  l’Islam et partis faire le djihad en Syrie) pour revendiquer les attentats au nom de l’État Islamique. Ce communiquĂ© est public, il est sur la page Wikipedia consacrĂ©e au 13 novembre. Les deux frĂšres n’ont pas dĂ©clarĂ© avoir voulu tuer du bourge comme le fantasmaient certains d’entre nous. Ils ne parlaient pas de pillage des ressources syriennes dans une analyse marxisante. Ils ne s’offusquaient pas de la violence systĂ©mique dont ils avaient Ă©tĂ© victimes. Ils disaient avoir voulu tuer des « idolĂątres dans une fĂȘte de perversitĂ© Â», ou encore « des croisĂ©s Â». Mais de ça, pas un mot dans nos automĂ©dias. Comme si nous avions refusĂ© de prendre en compte cette partie de la rĂ©alitĂ©, parce qu’elle nous aurait trop Ă©branlĂ©.

Entre les revendications de Daech et nous, notre ennemi prĂ©fĂ©rĂ© est venu faire Ă©cran : l’État. On a Ă©crit qu’on Ă©tait contre la rĂ©cupĂ©ration des attentats par l’État, mais souvent, ça a permis de ne pas chercher Ă  penser les attentats eux-mĂȘmes.

Cinq ans plus tard, je me dis que cette omission n’est pas seulement une erreur morale qui a empĂȘchĂ© Ă  certains d’entre nous d’exprimer ou de ressentir de la compassion pour les victimes, beaucoup plus proches de nous que ce qu’on voulait croire (si vous en doutez, je vous conseille de lire le Journal d’un rescapĂ© du Bataclan, paru il y a peu. Christophe Naudin, qui a survĂ©cu au Bataclan, y raconte sa colĂšre et son sentiment de solitude face au dĂ©ni d’une grande partie de la gauche. Pour ma part, ça m’a Ă©mu.). C’est aussi une erreur stratĂ©gique, un dĂ©ni qui nous a permis d’éluder une conclusion que nous ferions mieux de ne plus Ă©luder : nous faisons partie des potentielles victimes. FĂ©ministes ou pro-fĂ©ministes, trotskistes Ă  l’ancienne, encartĂ©s ou non, nous sommes aussi dans le viseur. Les djihadistes ne sont pas plus des islamo-gauchistes que des islamo-fascistes : ce sont des islamistes tout court, qui au fil des annĂ©es ont structurĂ© des cadres de pensĂ©e. Ils veulent soumettre la totalitĂ© de l’espace social (privĂ© ou public) Ă  un systĂšme de rĂšgles religieuses. Et nous faisons partie de cette totalitĂ© qu’il s’agit de soumettre. Les français ayant rejoint Al Nosra ou Daech en Syrie n’ont pas particuliĂšrement cherchĂ© Ă  sympathiser avec nos homologues anarchistes ou communistes sur place. Mais je crois que c’est ça, ce que nous ne voulons pas voir : nous voyons trĂšs bien ce qui nous sĂ©pare de la bourgeoisie, de l’État ou des forces nationalistes rĂ©actionnaires. Mais Daech, cette force que nous n’avons pas choisi d’affronter, ne raisonne pas en ces termes, et aussi dĂ©boussolant que cela puisse paraĂźtre, elle place dans la seule et mĂȘme catĂ©gorie « d’idolĂątre Â» la bourgeoisie et les communistes/libertaires/anarchistes/etc.

Bien sĂ»r nous sentons – et nous avons raison de le sentir – que dire que Daech et consort reprĂ©sentent un danger nous fait courir le risque de donner de la force Ă  l’État et aux nationalistes fascistes. Mais je suis convaincu que ne pas vouloir le dire nous fait courir le risque de ne pas le penser, et aussi le risque d’ĂȘtre perçus comme Ă  cĂŽtĂ© de la plaque par des gens qui nous sont a priori bienveillants.

Comme toute force politique, les djihadistes ont leurs stratĂšges, leurs intellectuels. Et la meilleure façon de comprendre qui ils sont, c’est de lire leurs textes, de savoir comment ils se reprĂ©sentent le monde. En ne faisant pas ce travail, nous laissons Ă  des forces rĂ©actionnaires le soin de le faire.

Comme Ă  toute force politique consĂ©quente, des gens s’intĂ©ressent Ă  nous, se tĂątent Ă  nous rejoindre. Et si ils veulent savoir ce que nous pensons des forces politiques qui ont tuĂ©s le plus ces derniĂšres annĂ©es en France (du moins intentionnellement), rien. Ils se heurtent Ă  un vide thĂ©orique.

Cinq ans aprĂšs 2015, je suis fatiguĂ© de voir que le mĂ©canisme se rĂ©pĂšte. Qu’on confond trop souvent le rĂ©el avec les lois de l’État, Ă  force d’avoir les yeux rivĂ©s dessus. Il y a une forme de confort : ça permet de ramener l’inconnu Ă  du dĂ©jĂ  connu. Un virus fait des ravages sans prĂ©cĂ©dent dans le monde et menace de mener Ă  une saturation des hĂŽpitaux en France ? Ne parlons pas de lui, parlons plutĂŽt de l’État d’urgence sanitaire, parce que dedans il y a État, et ça, on connaĂźt.

Un prof se fait dĂ©capiter ? Ne parlons pas des Ă©laborations idĂ©ologiques ni des structures bien rĂ©elles qui permettent de recruter un quasi enfant-soldat (18 ans) et de le couper suffisamment de ses affects pour qu’il ait les nerfs de dĂ©tacher la tĂȘte du tronc d’un type qu’il ne connaĂźt pourtant pas.

Je ne dis pas qu’il ne faut pas aussi lutter contre les forces rĂ©actionnaires qui tendent Ă  profiter de l’horreur pour faire passer leurs lois racistes. Que les choses soient claires : l’islamophobie existe, et elle est en train de se structurer, et les personnes dĂ©signĂ©es comme pro-islam (les Musulman.e.s en premier lieux) en font de plus en plus les frais. Mais je dis qu’on ferait bien de ne pas se focaliser, toujours, sur l’État, parce qu’il existe des phĂ©nomĂšnes qu’il faut penser Ă  partir d’eux-mĂȘmes plutĂŽt qu’à partir de ce qu’en dit l’État. Parce que si demain l’État s’effondre comme beaucoup d’entre nous le souhaitent, les partisans de Daech ou d’Al-Qaeda ne s’effondreront pas avec lui, de mĂȘme que le systĂšme immunitaire des humain.e.s n’entamera pas une soudaine mue salvatrice qui fera disparaĂźtre le coronavirus.

Et aussi parce que les victimes du djihadisme ne sont pas des idĂ©es ou des concepts, mais des gens bien rĂ©els dont il faut savoir entendre les cris de douleur quitte Ă  parfois changer nos plans pour « mĂ©nager et respecter la douleur des familles Â». Les mots ne sont pas de moi, ils sont du rappeur MĂ©dine qui explique pourquoi il a renoncĂ© Ă  jouer au Bataclan fin 2018. Fin novembre 2015, j’aurais aimĂ© savoir faire preuve de la mĂȘme pudeur, du mĂȘme discernement que lui. Parce que franchement, cinq ans aprĂšs, je vois de l’entiĂšretĂ© et du courage dans le maintien de la manifestation du 29 novembre place de la RĂ©publique, mais aussi une part de dĂ©ni et d’absence de recul stratĂ©gique.




Source: Paris-luttes.info