L’absence d’éclats le reste du temps ne veut pas dire que la lutte n’est pas constante. « Tous les jours, c’est un combat permanent pour la survie, mais le silence est de rigueur pour notre paix », s’exprime ainsi Anna Lagréné-Ferret, née en 1942 dans un camp nazi en Belgique. Sur les « aires d’accueil des gens du voyage », sur les terrains privés dont des Voyageurs sont propriétaires ou sur les terrains occupés illégalement, les Voyageurs, les Manouches, les Roms, les Sinté, les Yéniches, les Gitans font l’objet d’une surveillance ininterrompue. Cette surveillance est le fait d’administrations « spécialisées dans les gens du voyage » : policiers, gendarmes, assistantes sociales, éducateurs, gestionnaires d’aire d’accueil, gardiens d’aires d’accueil, etc. Pourquoi ? « Parce qu’on veut conserver les Voyageurs, qu’on veut nous conserver comme ça, en éternels assistés », explique Marius Lussi, né en 1935, neveu d’un des libérateurs de la ville de Grenoble en août 1944. 

Les Voyageurs — ou les « gens du voyage » selon la catégorie officielle définie par le droit — sont les victimes d’un système fondé sur une forme subreptice d’assignation à résidence : la contrainte administrative est l’outil d’une politique de sédentarisation. Face à elle, les Voyageurs ont mis en place des tactiques quotidiennes et discrètes de résistance non-violente, qui se métamorphosent de temps à autre en coups de force soudains. Pour comprendre ces tactiques, il faut rappeler la façon dont s’est exprimée une volonté de contrôle des « Nomades, puis des « Gens du voyage », dans le cadre de la République française. Car c’est bien dans ce cadre répressif vieux de plus d’un siècle que les résistances se construisent, se transforment et se perpétuent. 

Le Mans. 25 mars 2019© Valentin Merlin

L’encampement nomade 

En 1907, une question retentit à la Chambre des députés : « À quoi reconnaît-on un romanichel ? [1] » Personne ne la contesta. Les députés se contentèrent de proposer des critères qui en disaient plus long sur leurs propres préjugés que sur les populations concernées : « C’est un nomade qui ne fait rien » ; « Ils vont dans le Midi l’hiver et dans le Nord l’été » ; « Ce sont des gens sans nationalité déterminée par un état civil régulier, sans profession et sans domicile. » Un député ajouta : « On reconnaît les Romanichels aux signes suivants : il y a d’abord un signe de race que vous connaissez comme moi. » Mais comme il aurait été contraire à la Constitution de mettre en avant un tel « signe de race », les parlementaires s’entendirent pour créer de toutes pièces une nouvelle catégorie administrative, celle de « Nomade », qui identifie les « romanichels » à un mode de vie itinérant, supposé le leur. Mais, ils introduisirent explicitement dans la loi l’idée de la dangerosité des individus que l’on voulait viser par cette catégorie : on peut lire ainsi que c’est une « idée exacte que le nomade est, presque toujours, un malfaiteur  [2] ». Puisque cette population était réputée dangereuse, les députés en conclurent qu’elle devait faire l’objet d’une surveillance permanente : la loi du 16 juillet 1912 ordonna ainsi à tous les « Nomades » de plus de 13 ans de faire viser, à chaque fois qu’ils faisaient halte dans une commune ou qu’ils en repartaient, un carnet anthropométrique. Ce carnet nomade individuel se doubla d’un « carnet collectif » dans lequel étaient enregistrés tous les membres d’une même « famille », qui étaient tenus de voyager ensemble. 

Le contrôle des « Nomades » sous la Troisième République était une surveillance de la « famille » ou de la « tribu », car pour le législateur et l’administration française les relations qui unissaient les « Nomades » et les « Gens du voyage » étaient rabattues sur le seul lien familial. Or, il n’y a pas de meilleur moyen de priver un groupe de la reconnaissance de ses compétences politiques que d’en faire une « tribu ». Sans surprise, deux des stéréotypes dominants qualifient les « Gitans » d’être « tous cousins » et « de se connaître tous ». Depuis la Troisième République, lorsqu’un incident médiatique concerne un « Nomade » ou l’un des « Gens du voyage », les pouvoirs publics l’expliquent à l’aide d’un jargon familial qui dépolitise immédiatement l’événement. Si les Voyageurs se révoltent, c’est pour défendre un fils ou un frère, par consanguinité ou solidarité organique, mais pas pour défendre leurs droits ou lutter contre une injustice. 

Ainsi, grâce à cet enregistrement transgénérationnel du « Nomade » et de ses enfants, avant même que ne soient votés les pleins pouvoirs à Pétain le 10 juillet 1940, l’interdiction de circulation des « Nomades » fut décrétée le 6 avril 1940. Dans plus de trente camps d’internement en zone occupée et en zone libre seront internés une dizaine de milliers de « Nomades », tandis que les 30 000 autres seront assignés à résidence et disséminés sur le territoire de la France occupée. Les assignés, privés du droit de circuler et donc de pratiquer des activités rémunératrices souvent itinérantes, ont perdu pendant les années de la guerre tous leurs biens : leur clientèle, leur fortune, leurs animaux, leurs biens mobiliers, leurs roulottes qu’ils durent parfois brûler pour se chauffer. Les internés furent confrontés à la brutalité des camps de concentration français, au « gnouf », à la faim, au froid, à la déportation et à la mort de ceux qu’ils aimaient. 

Le Mans. 25 mars 2019 © Valentin Merlin

Face à cette situation, les Voyageurs réussirent à mettre en place des réseaux de solidarité, d’évasions et, dans de nombreux cas, à participer à la résistance armée. Ainsi la voix d’Angèle Siegler, 20 ans en 1941, s’élève-t-elle du camp de concentration de Choisel (Loire-Atlantique) : « Vous avez le sang pourri, tas de vaches ! Nous ferons une révolution dans le camp et je m’en fous d’attraper dix ans de bagne ! [3] » Se rebellant lorsqu’ils étaient enfermés dans les camps, les Voyageurs assignés à résidence furent aussi les premiers à s’opposer au Service du Travail Obligatoire et à rejoindre massivement les maquis des lieux où ils étaient en résidence forcée. La présence de ceux-ci parmi les libérateurs et celle des autres dans des camps de concentration n’a toutefois pas empêché le gouvernement provisoire en 1944 de maintenir l’interdiction de circulation et l’internement des « Nomades » jusqu’en juillet 1946. 

L’histoire ne s’arrête pas là. Dans un télégramme de juillet 1946 qui met fin à l’assignation à résidence et à l’internement des « Nomades » sur le territoire français, le Ministère de l’Intérieur enjoint aux préfets de « profiter de certains résultats heureux » de la politique visant les « Nomades » pendant la guerre. Il demande, en outre, que soit appliquée de nouveau avec grande sévérité la loi du 16 juillet 1912. Mais la plupart des « Nomades » ne purent pas reprendre la route, les années de guerre les ayant considérablement appauvris, les privant très souvent de leur habitation et de moyen de transport. L’ouverture des camps français est un moment particulièrement indigne de l’histoire nationale : alors même que beaucoup n’ont plus ni chaussures, ni roulottes, les « Nomades » sont obligés de présenter leurs carnets anthropométriques quotidiennement. Petit à petit, certaines familles vont quitter les lieux d’assignation sans indemnisation de ce qu’ils ont perdu. Les autorités ne se soucient pas de ceux qui ne sont pas rentrés des camps nazis. 

En mars 1949 est instituée une Commission interministérielle pour l’étude des questions intéressant les populations d’origine nomade. Il est convenu que cette instance aura comme point d’aboutissement « la sédentarisation volontaire de la plupart des intéressés ». Dans une note, les membres de cette commission écrivirent que « les massacres […] (les Allemands ont envoyé au four crématoire ou ont utilisé pour des expériences médicales de nombreux Tsiganes) ont fait apparaître le danger de ces mesures trop souvent inhumaines et d’ailleurs inefficaces [4] ». La nécessité de la répression des « Nomades » est réaffirmée et le génocide des Tsiganes est analysé comme une dérive de politiques répressives « inefficaces ». Cette même commission propose alors de substituer à ces dernières « une politique plus compréhensive tendant à la fois à permettre le développement humain normal des Tsiganes et à faire disparaître pour les populations au milieu desquelles ils vivent les inconvénients inhérents à leur présence ». C’est dans un tel contexte d’hostilité étatique que les Voyageurs, les Manouches, les Roms, les Sinté, les Yéniches et les Gitans ont repris le fil de leurs vies après six années d’enfermement ou d’assignation. 

Au cours des années 1960, le Ministère de la Santé publique et de la Population ordonne une grande enquête sur « les conditions de vie des populations d’origine nomades ». Cette enquête avait pour but de rassembler des idées sur la meilleure manière de « hâter l’évolution dans un sens de sédentarisation des Nomades ». L’idée qui eut le plus de succès consista à proposer la création de « centres de stationnement aménagés susceptibles d’aider à la sédentarisation et au reclassement dans la société ». Ces centres devaient être dotés d’écoles « spéciales » — car « si le petit nomade est intelligent, il est habitué à une vie sans contrainte » —, mais aussi d’ateliers « qui favoriseraient l’évolution des métiers ambulants » et d’un dispositif de surveillance permettant « d’assurer mieux la sécurité publique (fin des chapardages, amélioration de l’état sanitaire) ». Cette enquête annonce sans aucun doute les « aires d’accueil des gens du voyage » contemporaines. 

Quelque temps après cette enquête, la loi du 16 juillet 1912 fut abrogée. Par la loi du 3 janvier 1969 le carnet anthropométrique fut remplacé par le « carnet de circulation » qui devait être visé tous les trois mois par les forces de l’ordre. Parallèlement, bien que la liberté de circuler soit un droit constitutionnel, les arrêtés municipaux d’interdiction de stationnement devinrent de plus en plus fréquents au fil des années 1970. C’est dans ce contexte restrictif que dans certaines communes, comme à Laval en 1968 ou à Angoulême en 1973, furent ouverts les premiers « centres de stationnement pour gens du voyage ». D’autres expériences furent menées, par exemple au Plan-de-Grasse en 1966, où fut créé le « Hameau tzigane », conçu comme un lieu de sédentarisation. Les rapports préfectoraux le qualifiaient alors de « cellule mère » d’un projet en trois étapes : « période de conditionnement, période de pré-socialisation, période de socialisation ». Cette expérience n’a bien sûr jamais été présentée en ces termes aux habitants qui durent s’acquitter d’un loyer pour résider dans un lieu surveillé. 

En même temps que la loi Besson I du 31 mai 1990 inscrivit pour la première fois dans un texte législatif l’obligation de construction d’une aire d’accueil pour les communes de plus de 5000 habitants, elle obligea les « gens du voyage » à résider dans des lieux qu’ils n’avaient pas choisis. Alors que la Troisième République avait instauré une surveillance individuelle et familiale des déplacements du « Nomade », la Cinquième République a, quant à elle, mis en place une surveillance collective par le contrôle de l’espace et la définition des lieux de vie autorisés aux « gens du voyage ». Dans le lexique administratif, cette transformation s’est traduite par le remplacement du singulier « nomade » par le pluriel « gens du voyage » : la Cinquième République ne s’intéresse plus seulement aux déplacements de la « famille » des Nomades, mais au contrôle des lieux de vie de « groupes résidentiels ». Or, quoi de plus aisé pour contrôler un groupe que de lui assigner une résidence surveillée ? 

Des aires d’accueil vont progressivement être mises en place sur l’ensemble du territoire français. Les « gens du voyage » sont forcés à stationner sur des « aires d’accueil » afin de « favoriser leur adaptation aux contraintes qu’implique la vie sociale ». Ces aires d’accueil furent pensées par le législateur comme des lieux d’« action sociale » où le triptyque de l’intégration (santé, scolarisation, insertion professionnelle) devait régner : à la fonction d’hébergement des caravanes, on ajoute la présence d’assistantes sociales, d’éducateurs ou, encore, de la protection médicale infantile afin d’adapter un public jugé rétif. Stationner sur des aires d’accueil implique non seulement une résidence contrainte, mais implique aussi de se soumettre à l’observation et aux sollicitations constantes des médiateurs et des travailleurs sociaux, sans parler du passage fréquent des forces de l’ordre. 

Aire d’accueil des gens du voyage de Saint-Menet. Marseille 13011. 2018 © Valentin Merlin

S’ajoutent à ce dispositif d’encampement nomade deux conditions d’application disparates mais convergentes : l’emplacement des aires d’accueil dans des lieux à l’environnement dégradé et la gestion de ces mêmes aires d’accueil par des sociétés privées ou publiques dont les pratiques se sont très rapidement révélées problématiques pour les habitants. Les lieux choisis pour construire les aires d’accueil ont été majoritairement des endroits délaissés, inexploitables pour d’autres usages : proximité d’autoroutes, de route départementale à haute fréquentation, de transformateurs électriques, d’usines (parfois classées Seveso), de voie ferrée, de déchetteries, etc. Alors même que l’intention déclarée du législateur était de mettre en place une politique destinée à améliorer la santé des « gens du voyage », les collectivités locales ont choisi très souvent pour les aires d’accueil des localisations fabriquant des inégalités sanitaires et environnementales. On ne s’étonnera donc pas que dans un rapport de 2009 parrainé par l’OMS, mais rédigé en partenariat avec les collectivités locales, il soit écrit que si les « gens du voyage » sont atteints de certaines pathologies, c’est en raison de leur mode de vie, et plus particulièrement, du fait qu’ils vivent en caravane sans que l’environnement à très haut risque dans lequel on les force à vivre ne soit jamais mentionné [5].

Outre un niveau généralement élevé de pollution, les aires d’accueil présentent le plus souvent une situation sanitaire et environnementale interne dégradée liée à leur mode de gestion. Dans les années 1990 des entreprises « spécialisées » dans la réalisation et la gestion des aires d’accueil ont vu le jour. Les nouvelles politiques publiques d’inspiration néo-libérale encourageant la délégation de service public, les villes ont concédé à quelques entreprises le quasi-monopole du marché public des aires d’accueil. Alors que ces entreprises n’ont de compétences qu’en BTP et en gestion administrative, certaines se présentent comme des « spécialistes des gens du voyage », soit de la population de ces aires. Une entreprise de ce type, L’Hacienda, explique ainsi que sa « gestion participe à un principe essentiel : la responsabilisation du Voyageur ». D’où de telles entreprises tiennent-elles leur légitimité ? Vago, par exemple, s’est fait connaître grâce à un logiciel de gestion des fluides (eau et électricité). La délégation de service public a été déterminée par une technique informatique de contrôle, de gestion et de paiement des fluides, dont les intérêts économiques en jeu sont évidents. À titre d’exemple, la holding New Deal Concept, dont fait partie Vago, laquelle se présente comme « spécialiste de gestion des aires d’accueil », avait un chiffre d’affaires de 14 000 000 d’euros en 2014, dont 11 000 000 étaient dus à l’activité de la société Vago. Les analystes financiers anticipaient en 2015 que le chiffre d’affaire de la holding atteindrait près de 30 000 000 d’euros avant 2020 [6]. Car non seulement les « gens du voyage » sont forcés de résider dans des terrains désignés, mais ils doivent en plus payer un prix non négligeable pour y résider. 

Des batailles invisibles 

Aux dispositifs légaux qui restreignent les libertés et qui contraignent les « gens du voyage » à vivre dans des conditions difficiles s’ajoutent des menaces sourdes qui ne se confient qu’à mi-voix. Mais le partage de la vie en caravane sur des aires d’accueil a vite fait d’y confronter l’ethnologue et de lui permettre de les désigner et de les analyser précisément.

Le premier type d’intimidation se rencontre lorsque des habitants critiquent l’entretien ou la gestion d’une aire d’accueil. Les gestionnaires excellent dans l’art de trouver des raisons d’expulser ceux qui se plaignent trop ouvertement : dépassement de la durée de stationnement, motifs comptables, imputation de dégradations, accusation de pratiquer une activité non réglementée sur l’aire, etc. Grâce à des règlements qu’ils peuvent interpréter comme bon leur semble, les gestionnaires de l’aire d’accueil ont un pouvoir discrétionnaire sur les habitants. Quand ils parviennent à expulser les habitants qui se sont opposés à eux, certains de ces gestionnaires les inscrivent sur une liste noire de personnes indésirables. Cette pratique de blacklistage est bien connue, mais tout à fait illégale. Elle met pourtant régulièrement un certain nombre de « gens du voyage » dans l’impossibilité d’accéder aux conditions légales de stationnement, puisque les aires d’accueil leur sont devenues inaccessibles [7]

Les tensions peuvent prendre des proportions plus graves encore, lorsque les gestionnaires effraient les « gens du voyage » par l’annonce d’un déferrement devant la justice. Il n’est pas rare qu’en représailles aux réclamations d’habitants, certains gestionnaires déclarent qu’ils pourraient alerter la « police » ou la « brigade financière ». Pour de multiples raisons, les « gens du voyage » n’ont pas beaucoup de chance de convaincre un tribunal même lorsqu’ils sont dans leur bon droit [8]. Combien de Voyageurs connaissent quelqu’un qui a passé plusieurs mois, voire plusieurs années en prison, pour un crime ou un délit qu’il n’avait pas commis ? Les Voyageurs savent aussi que l’aménagement de peine quand on vit en caravane n’est pas possible pas plus que le port d’un bracelet électronique. L’intimidation par la menace d’un procès en justice est donc un moyen très efficace de dissuader les « gens du voyage » de réclamer leurs droits. 

Cependant, le moyen de pression le plus violent sur les « gens du voyage » est de les atteindre par leur qualité de parent. Il est facile de faire pression sur les « gens du voyage » en surveillant de façon rapprochée les relations qu’ils entretiennent avec leurs enfants. Combien de Voyageurs ont-ils connu à un moment ou à un autre la peur extrême de se voir retirer leurs enfants ? Cette crainte est telle qu’il ne suffit de peu de chose pour la réactiver, par exemple un médiateur d’aire d’accueil passe sur le terrain un mercredi après-midi et remarque à haute voix que les enfants sont encore en pyjama. De telles remarques suffisent parfois pour que les habitants quittent subitement leur lieu de vie. Comment faire alors quand on est « gens du voyage » et que l’on habite une caravane, aussi bien tenue soit-elle, pour convaincre les services sociaux que l’on est un bon parent ? Tout le monde sait que la menace diffuse se concrétise parfois : l’enfant est placé. 

Face à un tel régime de contrôle et d’encampement, les Voyageurs ont conçu des tactiques de résistance subtiles pour faire acte de désobéissance sans faire courir de risques à leurs familles ou perdre leur liberté. La première forme de résistance est le renversement par le rire dès que les autorités administratives ou policières ont le dos tourné. Parfois la transgression est plus ouverte et plus rusée : il arrive qu’un contrôle d’identité se transforme en farce codée, à l’insu des forces de l’ordre, notamment grâce à l’usage du manouche ou du romanès. Avant 1960, nombreux étaient les procès-verbaux qui déclinaient l’identité de Monsieur Minch (chatte) ou de Madame Gaitcho (sperme). La seconde forme de résistance est plus directe : pour protester contre l’état de délabrement du terrain ou l’absence de sanitaires fonctionnels, il arrive que, les uns après les autres, les habitants cessent petit à petit de payer l’aire d’accueil sur laquelle ils sont stationnés et finissent par partir sans régler leurs dettes. Enfin, la résistance est quelques fois ouverte : décider du blocage d’une aire d’accueil et manifester à l’entrée en empêchant les gérants d’accéder à leurs bureaux. Cela a été le cas dans la commune de Castelsarrasin en 2016 où les Voyageurs bloquèrent l’aire d’accueil pour protester contre l’instauration d’un badge obligeant le prépaiement des fluides. Munis de banderoles : « Non au Badge. On est pas des chiens », les habitants réussirent à tenir l’aire pendant quelques heures. 

Auprès du grand public, la stratégie la plus courante et la plus visible est celle du blocage de la circulation (« l’opération escargot ») par un convoi de caravanes. En bloquant l’accès à une route ou en ralentissant la circulation, les Voyageurs manifestent parfois contre l’absence d’aire d’accueil ou d’aire de grand passage dans une commune qui les jette de fait dans l’illégalité, avec toutes ses conséquences. En effet, si un certain nombre de Voyageurs ont renoncé au voyage pendant les mois d’hiver, ils comptent sur les mois d’été pour reprendre la route. Le stationnement des caravanes étant problématique dans la plupart des communes de France, les Voyageurs se constituent en de grands collectifs durant la saison estivale. Ils voyagent ensemble afin de s’imposer par le nombre auprès des autorités locales qui ne répondent que très rarement à l’annonce plusieurs mois à l’avance d’un passage dans leur commune. L’ouverture de « places » sans droit ni titre apparaît alors comme la seule alternative. Chaque été, des blocages ont lieu un peu partout en France pour manifester contre l’absence d’endroit légal où faire halte. Le plus souvent, la presse locale ne relaie que la voix (ou les actions) des maires qui se plaignent de « l’invasion » ou de « l’occupation sauvage » de tels terrains par des « gens du voyage ». 

Enfin, quand il se s’agit plus seulement de trouver une place où séjourner, mais de pouvoir honorer la mémoire de quelqu’un qui doit être enterré ou de faire face à la mort d’un proche par les forces de l’ordre, lesdits « gens du voyage » se soulèvent. Lorsque Luigi Duquenet fut tué par un gendarme lors d’un contrôle routier en juillet 2010, les Voyageurs prirent d’assaut la ville de Saint-Aignan et sa gendarmerie. 300 militaires furent déployés dans la petite commune et la répression fut violente. En août 2015, des Voyageurs bloquèrent l’autoroute A1 près de Roye pendant plusieurs heures pour protester contre le refus de libération provisoire d’un fils pour assister aux funérailles de son père. En octobre 2015, à Moirans, la circulation des trains fut interrompue pendant plus de douze heures à la suite du blocage de la gare par des Voyageurs, pendant que des détenues de la prison d’Aiton en Savoie refusaient de rentrer dans leurs cellules. Les Voyageurs manifestaient leur colère après le refus de la justice d’autoriser qu’un jeune homme, emprisonné, n’assiste aux obsèques de son frère. Le gouvernement réagit alors comme s’il s’était agi d’un véritable siège et envoya sur place son ministre de l’Intérieur. À ces trois épisodes emblématiques pourraient s’ajouter des confrontations à Pau en juin 2017, au Mans en 2019, et dans beaucoup d’autres endroits moins médiatisés, comme à Castres en mars 2018 où des Voyageurs proclamèrent leur indignation face à la décision du maire de leur couper l’accès à l’eau.

Si la révolte éclate quand il n’y a plus rien à perdre, d’autres stratégies de résistance font appel au droit et à la négociation avec les autorités locales lorsque l’espoir demeure. Un collectif de femmes de l’aire d’accueil d’Hellemmes-Ronchin à Lille s’est créé en 2014 pour protester contre les conditions de vie qui leur sont faites. Leur aire d’accueil est encastrée entre une usine de béton, une entreprise de concassage et des champs. Elles demandent à ce que l’aire soit relocalisée, mais depuis la création du collectif rien n’a été encore entrepris en ce sens par la Métropole lilloise. Cette stratégie a été adoptée par les habitants de l’aire d’accueil de Petit-Quevilly (Rouen) qui ont subi les premiers l’incendie de l’usine Lubrizol. En portant plainte et en sollicitant la Métropole de Rouen, ils espéraient une relocalisation en urgence qui n’a toujours pas eu lieu trois semaines après l’incident. « Nous, on gagne jamais. On n’aura jamais raison » témoigne alors une habitante de l’aire [9].

Alors que des associations d’aide aux « gens du voyage » soutiennent depuis plus de trente ans la création des aires d’accueil, la résistance au long cours des Voyageurs reste invisible. Toujours ou presque, si l’on pense aux poings de Christophe Dettinger et aux impopulaires opérations escargots. Car lesdits « gens du voyage » redoutent que la défense de leurs droits se retourne contre celui ou celle qui aura osé dire « Assez ». La fuite ou le silence semblent être jusqu’ici les deux seules possibilités s’offrant à ceux qui n’aspirent qu’à vivre paisiblement. « On court tant qu’on peut » fut la dernière phrase qu’Angelo Garand dit à sa sœur avant d’être abattu par le GIGN en mars 2017 [10].

L’encampement est un dispositif matériel encadré par les contrôles administratifs, sanitaires, policiers, etc. Dans le cas des « gens du voyage », il est perversement caché par son nom : aire d’accueil. La lettre du mot ne doit plus faire illusion. Dès que les « gens du voyage » de Petit-Quevilly ont entendu la chronique de Claude Askolovitch qui parlait d’eux en des termes qu’ils ont trouvé justes [11], ils ont osé porter plainte pour mise en danger de la vie d’autrui et s’adresser officiellement au gérant de l’aire d’accueil, la Métropole de Rouen. Pour que leur lutte puisse s’amplifier jusqu’à détruire les encampements des « gens du voyage », il faut aussi que des forces se manifestent de l’autre côté des grillages et des barrières automatiques. Allez sur les aires d’accueil, allez voir où la France garde « ses Gitans » ! 

Rouen, octobre 2019

Lise Foisneau

Postdoctorante, Romani Studies Program, Central European University

Docteure en anthropologie de l’Université Aix-Marseille (IDEMEC)

 


Article publié le 21 Oct 2019 sur Lundi.am