Juin 16, 2022
Par Zones Subversives
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La France de 2022 reste marquée par la montée du libéralisme autoritaire dans un contexte de gestion de la pandémie et d’élections nationales. Néanmoins, depuis 2016, s’observe un nouveau cycle de lutte qui peut permettre de réinventer les stratégies de résistance. 

La France de 2022 apparaît particulièrement inquiétante. La montée de l’extrême-droite se traduit avec la présence de deux candidats fascistes aux élections présidentielles. De plus, la gauche républicaine collabore avec des syndicats de police dans une manifestation fasciste. Le populisme de gauche ne semble pas davantage rassurant.

Revue Lignes n°67 lance le thème « Résistance et organisation ». Plusieurs intellectuels apportent leur contribution à ce sujet de réflexion. Leurs interventions se penchent sur la France de 2022, marquée par un contexte électoral, mais aussi par un cycle de lutte qui a permis l’émergence de nouvelles formes d’organisation.

 

                     Revue Lignes N°67 - Résistance Et Organisation   de Collectif Collectif  Format Broché

 

Face au libéralisme autoritaire

 

Jean-Loup Amselle analyse la politique du président Macron. Il observe une thanatocratie dans la gestion de la pandémie. Le pouvoir privilégie le bon fonctionnement de la machine économique plutôt que le ralentissement de la pandémie. Malgré les confinements, les ouvriers doivent continuer de se rendre au travail. « Car toutes les enquêtes sérieuses le montrent, le Covid 19 est avant tout une maladie de pauvres, entassés dans des logements insalubres, dans les transports en commun ou sur leurs lieux de travail », précise Jean-Loup Amselle.

Mais cette gestion sanitaire révèle un biopouvoir. Les dépenses du gouvernement profitent surtout aux entreprises. En revanche, les hôpitaux et la protection sociale continuent de subir des coupes budgétaires. Le télétravail, la vente en ligne et l’intelligence artificielle se développent et contribuent à réduire davantage le nombre d’emplois. « Le capitalisme va donc devoir se débarrasser d’une multitude de jeunes inutiles, soit en les réduisant au RSA, d’ailleurs de plus en plus difficile à obtenir et à conserver, soit en leur offrant des stages non payés ou des bullshit jobs selon l’expression de David Graeber, payés quelques centaines d’euros par mois », analyse Jean-Loup Amselle.

Le compromis fordiste des Trente glorieuses peut laisser place à une « guerre de tous contre tous » à la Mad Max. Des guerres peuvent éclater autour de l’eau, des terres agricoles, des vaccins. Les riches se réfugient dans des quartiers protégés et envisagent même de se fuir sur Mars. Ce monde ressemble aux dystopies de science-fiction comme Blade Runner, Terminator ou Robocop. Face à l’effondrement, les niches et les alternatives locales se multiplient. La crise de la démocratie représentative limite l’illusion de changer la société par les urnes. Les bureaucraties syndicales semblent intégrées à l’Etat. L’effondrement du marxisme, avec l’essoufflement des luttes des années 1968, laisse place à l’idéologie postmoderne.

 

Manuel Cervera-Marzal analyse la stratégie de Jean-Luc Mélenchon pour combattre la montée de l’extrême-droite. Au milieu des années 1990, le Front National de Jean-Marie Le Pen abandonne son programme néolibéral pour s’élargir et se tourner vers les classes populaires. Marine Le Pen accentue cette stratégie et fonde le Rassemblement National qui se présente comme « le premier parti des ouvriers ». En réalité, la majorité des ouvriers qui ont longtemps voté à gauche se tournent désormais vers l’abstention. En revanche, les ouvriers de droite ont basculé vers l’extrême-droite. Le think tank Terra Nova lance un rapport qui considère que la gauche doit abandonner une classe ouvrière qui ne partage plus les mêmes valeurs.

Contrairement au Parti socialiste, Jean-Luc Mélenchon adopte la stratégie inverse et se tourne vers la classe ouvrière. Il estime que la gauche a trahi les intérêts ouvriers mais qu’un nouveau discours doit s’imposer. En 2012, Jean-Luc Mélenchon décide de s’adresser aux « fâchés pas fachos ». Il considère que les classes populaires subissent le chômage et la mondialisation. Le vote d’extrême-droite est avant tout perçu comme protestataire. Mais, en 2012, Jean-Luc Mélenchon ne cesse d’attaquer Marine Le Pen, jusqu’à se présenter contre elle aux élections législatives. En revanche, en 2017, Jean-Luc Mélenchon n’attaque pas directement l’extrême-droite mais préfère cibler la gauche. François Ruffin accentue cette stratégie et ne critique pas les idées racistes de Marine Le Pen.

S’adresser aux électeurs d’extrême-droite suppose de comprendre leurs préoccupations. Néanmoins, cet électorat considère que l’immigration et l’insécurité restent les problèmes majeurs, devant le chômage et la précarité. Cette population vote pour l’extrême-droite avant tout pour des idées racistes. Il semble donc illusoire de vouloir l’orienter vers la gauche. Seuls Nicolas Sarkozy et la droite sont parvenus à récupérer les voix des électeurs d’extrême-droite en 2007. Depuis 2019, Jean-Luc Mélenchon modifie à nouveau son discours. Il n’hésite plus à dénoncer le racisme et les violences policières. Il se confronte à Eric Zemmour de manière frontale. Il s’appuie sur l’électorat traditionnel de la gauche qui a été déçu par la politique de François Hollande.

 

Notre-Dame-des-Landes : la négociation sur les terres de la Zad a progressé

Perspectives de lutte

 

L’historienne Sophie Wahnich revient sur le contexte électoral. La présence de l’extrême-droite au second tour des présidentielles s’impose comme une routine depuis 2002. Le barrage devient plus poreux et laisse passer des idées racistes, encore davantage chaque année. Le mandat présidentiel se traduit par l’oubli de l’histoire révolutionnaire, notamment de la Révolution française. L’histoire du mouvement ouvrier est également oubliée. L’extrême-droite propose une lecture identitaire de l’histoire. La présence d’Eric Zemmour permet la défense de la France éternelle et de la tradition de Vichy.

La gauche semble désormais ralliée au néolibéralisme. L’élection présidentielle vise à donner les pleins pouvoirs à un homme. « En prétendant s’appuyer sur le peuple, il capte sur lui les passions politiques, et dépolitise en retour les rouages de la démocratie », observe Sophie Wahnich. Les contre-pouvoirs, les syndicats, les associations sont écrasés. Le président ne s’appuie pas sur le peuple, mais sur l’appareil d’Etat avec ses technocrates et ses hauts-fonctionnaires.

Le mouvement de grève de 1995 débouche vers la victoire de la gauche plurielle. Le fameux débouché politique des mouvements sociaux se révèle particulièrement décevant. Mais un nouveau cycle de lutte émerge en 2016 avec le mouvement contre la Loi travail qui s’oppose à la domination patronale. Les rituels électoraux ne provoquent que de la désaffection et le régime n’inspire que du dégoût. Les échecs de la gauche au pouvoir, jusqu’à François Hollande, apparaissent comme des trahisons électorales.

Rosa Luxemburg reste indispensable pour penser l’organisation. Elle s’appuie sur l’auto-organisation du prolétariat pour transformer la société. Mais également sur le parlementarisme pour favoriser la liberté d’expression. Néanmoins, le monde des partis a disparu et le contrôle des députés par la population reste une chimère.

 

La ZAD de Notre-Dame des Landes repose sur l’occupation de terres. Cette pratique de lutte permet d’empêcher la construction d’un aéroport. Néanmoins, l’Etat parvient à chasser les zadistes de ce territoire. « On atteint ici la limite du squat ou de l’occupation. Celle-ci est indéniablement une stratégie efficiente, un excellent moyen de défendre un territoire face à un projet dévastateur, peut-être même le meilleur. Mais elle peut en revanche se muer en impasse quand elle devient une fin en soi », analyse la brochure Prises de terre.

Les occupations isolées permettent de résister de manière temporaire, mais sans remettre en cause la propriété et permettre l’accès au foncier de manière pérenne. Seul un mouvement d’ampleur peut favoriser une véritable réappropriation des espaces. « La fin est ailleurs. Elle réside dans la réquisition communale de l’ensemble des terres et des bâtiments, dans la restitution de la Terre au monde », souligne la brochure. Les occupations doivent se multiplier et se propager pour construire un véritable mouvement révolutionnaire.

Certains zadistes acceptent de négocier avec l’Etat pour continuer à vivre sur leurs terres. Ce qui émousse la conflictualité. « Maintenant que l’Etat nous a concédé le soin et l’usage d’un fragment de bocage, le danger qui nous guette est celui de nous laisser nous y enfermer comme dans une réserve, tandis que l’Empire continue de ravager le reste du monde », questionne la brochure. L’exemple du marronnage est évoqué. Des esclaves fuient les exploitations pour former les communautés autonomes. Ils attaquent les plantations mais se font également chasser. Néanmoins, des accords de non-agression sont passés pour cesser le conflit. Les chasses des marrons cessent, mais leurs communautés doivent également arrêter d’accueillir de nouveaux esclaves.

Les négociations permettent de geler une situation sans perspective d’amélioration. Au contraire, des communautés marronnes parviennent à s’organiser avec les esclaves des plantations pour lancer la révolution haïtienne. « Comment résoudre ce dilemme au présent ? Comment amener des lieux de vie collectifs à la campagne à se jeter corps et âme dans une offensive révolutionnaire ? », interroge la brochure.

 

Le festival Zadenvies relance les luttes pour l'écologie et contre la 5G

 

Débats stratégiques

 

Le dernier numéro de la revue Lignes propose de nombreuses contributions littéraires et politiques. Certains articles pensent une intervention dans le contexte politique en France. Ces textes posent des questions et ouvrent le débat stratégique plus qu’ils ne viennent conforter les certitudes militantes.

Jean-Loup Amselle dresse un constat sombre de la situation en France. La gestion de la pandémie renforce les tendances autoritaires de l’Etat français et la logique néolibérale. Il évoque également quelques impasses stratégiques. Le syndicalisme s’est enfermé dans la bureaucratie et l’intégration à l’Etat. Il défend des postes de permanents davantage qu’il ne tente de s’implanter dans des secteurs précarisés. L’alternativisme insiste sur le mode de vie à l’échelle locale sans s’inscrire dans une transformation de l’ensemble de la société. Le postmodernisme insiste sur les micro-résistances et sur les luttes sectorielles, spécialisées et cloisonnées. Ce qui empêche également de penser un mouvement global de transformation sociale.

Manuel Cervera-Marzal présente les virages stratégiques de Jean-Luc Mélenchon pour s’opposer au fascisme. Néanmoins, ce combat contre l’extrême-droite reste englué dans une logique électoraliste. Jamais il n’est proposé de s’appuyer sur des révoltes comme les Gilets jaunes qui permettent de politiser les classes populaires par la lutte plutôt que par le discours. Jamais il n’est évoqué les solidarités concrètes avec les immigrés pour lutter contre les politiques racistes et la chasse aux migrants.

Sophie Wahnich dresse également un constat sombre, avec la montée de l’extrême-droite. Mais elle évoque également les échecs de la gauche et des stratégies de résistance. Le schéma d’un mouvement social qui porte une traduction politique avec un nouveau gouvernement ne semble plus efficace. Le mouvement social de 1995 porte au pouvoir la gauche plurielle. Mais le gouvernement finit rapidement par décevoir et par réprimer les mouvements sociaux. Un nouveau cycle s’ouvre depuis 2016. Mais il débouche vers l’élection du président Macron plutôt que vers un changement de politique gouvernementale.

 

Néanmoins Sophie Wahnich reste attachée à la stratégie qui tente de combiner les urnes et la rue. Dans cette optique, une montée de la contestation sociale porte un gouvernement qui lance des réformes sociales. La conquête du pouvoir institutionnel permet de soutenir les mouvements sociaux plutôt que de les réprimer. Pourtant, ce modèle stratégique semble purement théorique. Peu d’exemples historiques peuvent s’observer. Dans le contexte du Front Populaire et du mouvement de grève de 1936, les partis et les syndicats finissent par appeler à la reprise du travail. Les négociations sociales doivent avant tout permettre d’empêcher une révolution par la propagation et le durcissement de la grève. Les exemples de l’Amérique latine, de Syriza en Grèce ou de Podemos en Espagne révèlent l’impasse de cette stratégie de la rue et des urnes. La gauche radicale finit par se mouler dans la logique institutionnelle. Les gouvernements ne s’appuient pas sur les mouvements sociaux pour imposer des réformes sociales contre l’inertie de l’appareil d’Etat. Au contraire, les gouvernements de gauche perçoivent les mouvements sociaux comme une menace qui peut les éjecter du pouvoir.

La brochure Prises de terre s’appuie sur les luttes contre les Grands Projets pour penser une alternative politique. Cette démarche permet d’articuler luttes locales et mouvement global. La brochure pointe bien les limites de l’alternativisme. D’une part, les occupations de terres doivent se confronter à l’Etat. La stratégie de la fuite en dehors des lois et des institutions semble illusoire. Ensuite, ces occupations peuvent s’enfermer dans un entre-soi qui s’adresse uniquement à une population jeune et diplômée. Ce qui ne permet pas de véritable changement de mode de vie pour le reste de la population. La brochure revient sur la stratégie du marronnage qui consiste à la fois à prendre des terres, mais aussi à porter l’offensive aux côtés des esclaves. L’exemple des zadistes qui animent les manifestations nantaises s’inscrit dans cette démarche.

Néanmoins, cette approche insurrectionnaliste occulte la question épineuse de l’exploitation dans les entreprises. La fragmentation du monde du travail et la précarité rendent difficiles de s’opposer au patronat au quotidien. La stratégie de la fuite et de la désertion semblent découler de cet échec. Néanmoins, il semble également important de porter la lutte contre la hiérarchie des entreprises et des administrations pour défendre et améliorer des conditions de vie pour la majorité de la population. Alors que les marrons luttent contre l’esclavage, les déserteurs zadistes se confrontent peu au problème de l’exploitation aux côtés des salariés.

 

Source : Revue Lignes n°67, « Résistance et organisation », 2022

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Pour aller plus loin :

Vidéo : Pablo Pillaud-Vivien, Manuel Cervera-Marzal : « Mélenchon 2022, c’est la dernière cartouche du cycle populiste », diffusée sur le site de la revue Regards le 1er octobre 2021

Vidéo : Le populisme de gauche est-il une stratégie durable ?, diffusée sur Mediapart le 29 septembre 2021

Vidéo : Manuel Cervera-Marzal et Judith Bernard, Enquête sur La France insoumise, diffusée sur le site Hors-Série le 25 septembre 2021

Radio : émissions avec Manuel Cervera-Marzal diffusées sur France Culture

Pierre Girier-Timsit, « En 2017, Mélenchon n’a en aucun cas abandonné la gauche, sa culture, son histoire, son identité » – Entretien avec Manuel Cervera-Marzal, publié sur le site Le Vent Se Lève le 13 novembre 2021

Manuel Cervera-Marzal, Fin de cycle pour le populisme de gauche ?, publié sur le site du journal Libération le 25 juin 2020

Manuel Cervera-Marzal, Le tournant populiste : salut ou tombeau de la gauche ?, publié sur le site d’Attac France le 1er octobre 2019

Vidéo : Jean-Loup Amselle, La racialisation du débat politique, diffusée le 8 octobre 2015

Vidéo : Intervention de Jean-Loup Amselle dans l’Université d’Automne 2015 de la LDH

Radio : émissions avec Jean-Loup Amselle diffusées par France Culture

Vidéo : Intervention de Jean-Loup Amselle dans l’Université d’Automne 2018 de la LDH

Vidéo : Jean-Loup Amselle, Entretien avec Rokhaya Diallo, diffusé sur sur Mediapart le 6 décembre 2014

Vidéo : Catherine Tricot et Pierre Jacquemain, Sophie Wahnich : « Le risque c’est qu’il n’y ait plus personne pour défendre une démocratie qui n’en est plus une », publié sur le site de la revue Regards le 26 avril 2021

Vidéo : D’une Révolution à l’autre, avec Sophie Wahnich, diffusée sur Mediapart le 21 juillet 2017

Vidéo : Sophie Wahnich & la revue Vacarme : La démocratie prise en étau, enregistrée au Théâtre du Rond-Point le 9 février 2018

Vidéos : conférences de Sophie Wahnich diffusées sur Canal U

Radio : émissions avec Sophie Wahnich diffusées par France Culture

Articles de Sophie Wahnich publiées sur le site de la revue Vacarme

Prise de terre(s). Que se passe-t-il sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes depuis l’abandon du projet d’aéroport ?, paru dans lundimatin#209, le 23 septembre 2019

Cécile Rialland-Juin, « Le conflit de Notre-Dame-des-Landes: les terres agricoles, entre réalités agraires et utopies foncières », publié sur le site de la revue Norois en 2016

Héloïse Leussier et Jérémie Lusseau, À Notre-Dame-des-Landes, une première victoire pour préserver les terres agricoles, publié sur le site Reporterre le 28 octobre 2019




Source: Zones-subversives.com