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L’ABC Bélarus [2] a fait une rapide tournée en France cet automne. L’occasion d’une rencontre, et de proposer une interview sur la situation au Bélarus : les suites du mouvement de révolte de 2020 (à ce sujet, lire l’analyse critique de mouvement par le groupe anarchiste Pramen ), la féroce répression et ses conséquences contre lesquelles essaie d’œuvrer l’ABC Bélarus, l’impact de la guerre en Ukraine et l’engagement des anarchistes contre l’armée Russe.

La dictature déchaînant une répression sans précédent contre toute opposition politique, l’ABC Bélarus a besoin de soutien financier pour payer des frais de justice et permettre aux camarades incarcérés de cantiner. Les coordonnées pour un tel soutien sont trouvables sur leur site en lien.

Une rapide présentation de l’Anarchist Black Cross (ABC) Bélarus ?

L’ABC Bélarus a été créée en 2009 et s’est développée en tant que collectif après une vague de répression contre les anarchistes en 2010. Depuis, le groupe propose de l’assistance juridique, rassemble des fonds pour couvrir les frais de justice des militants et permettre à celles et ceux en prison de cantiner, écrit des textes sur l’anti-répression et les tactiques policières, et tente d’informer sur le prisonniers anarchistes d’autres pays. Actuellement, nous sommes débordés par la quantité de personnes que nous essayons d’aider (plus de trente), et nous nous concentrons sur la couverture de leurs frais de justice et l’aide financière aux familles des incarcérés.

Pouvez-vous faire un point sur le contexte répressif suite au mouvement de 2020 ?

La tactique répressive ainsi que les groupes visés ont changé du tout au tout. Auparavant, c’étaient les militants de longue date qui étaient visés, incarcérés plusieurs semaines, licenciés de leur travail ou, rarement, emprisonnés pour crime lorsqu’il y avait des preuves qu’ils ou elles avaient commis quelque-chose. À l’heure actuelle, nous avons l’impression que la police se venge sur toutes celles et ceux qui ne soutiennent pas le régime, avec des méthodes allant de la torture à l’humiliation publique – par exemple en filmant des vidéos de repentir par la force –, le harcèlement, l’arrestation de proches si vous êtes introuvable, la mise à l’orphelinat des enfants des contestataires et le fichage comme « familles à risque » des familles dissidentes.

À l’heure actuelle, plus de trente anarchistes et antifascistes sont poursuivis pénalement, et nous avons des échos d’autres prisonniers se revendiquant anarchistes, qui ont choisi l’action directe comme moyen de lutte. Quantitativement, on peut comparer cela avec les trente journalistes actuellement incarcérés au Bélarus ; parmi les groupes ayant une identité politique claire, les anarchistes sont probablement les plus réprimés.

D’autres collectifs anti-répression ont compté plus de 2400 prisonniers suite au mouvement de 2020. Ce compte n’est pas définitif, car beaucoup de personnes ont peur et ne contactent pas les groupes de défense des droits humains pour témoigner de leur répression. D’ailleurs, les associations de défense des droits humains étaient en premier lieu réticentes à reconnaître comme prisonniers politiques les contestataires « violents » ; cela a changé après une campagne des anarchistes pour la reconnaissance de toutes et tous.

L’État utilise de plus en plus la législation anti-extrémisme pour réprimer les dissensions. Plusieurs articles ont été ajouté au code pénal pour criminaliser les donations, le partage d’information, les publications de commentaires ou n’importe quel type d’aide au bénéfice d’une « association extrémiste ». Une association n’est pas une groupe auquel l’adhésion est clairement définie, cela peut être n’importe quel ensemble de personnes qui demandent un changement de régime ou vont à l’encontre des intérêts du Bélarus. Beaucoup de médias sont tombés sous ces articles, qui en gros criminalisent à la fois la production et l’exposition à du contenu protestataire. Le collectif anarchiste Pramen a été déclaré extrémiste, ce qui a entraîné l’incarcération de plusieurs camarades à des peines de cinq ans de prison pour avoir tenu une banderole avec l’adresse du site Pramen.io pendant une manifestation.

Les procès peuvent maintenant se tenir par contumace ; cela est dû au fait que beaucoup de militantes et militants ont fui le pays mais continuent à lutter de l’extérieur contre le régime. L’État condamne ces personnes à des peines de prison et à des amendes énormes, ce qui entraîne la confiscation de leurs biens. Par dessus ça, les « extrémistes » perdent leur nationalité bélarusse.

La guerre a marqué le début d’une vague de sabotage contre les voies-ferrées pour ralentir les transports de troupe et d’équipement russes. Au moins vingt personnes sont incarcérés pour terrorisme. En quelques mois, le parlement a passé une loi permettant la peine de mort pour les tentatives d’actes terroristes.


La plupart des anarchistes Bélarusses sont partis du pays après 2020. Quelles sont les activités politiques des groupes en exil ?

Il y a quelques villes où sont réfugiés les anarchistes Bélarusses, où l’on tente de s’organiser politiquement avec plus ou moins de succès. Comme beaucoup de Bélarusses partagent la même expérience de l’exil, il y a des diasporas soudées et politiquement actives dans beaucoup de pays. Les anarchistes militent au sein de ces diasporas, principalement pour conscientiser au sujet des prisonniers anarchistes au Bélarus, promouvoir les idées anarchistes et lutter contre la guerre. Il est moins fréquent que les anarchistes Bélarusses s’impliquent dans les luttes locales de leur pays d’accueil, mais cela changera probablement au fil du temps.

En ce qui concerne celles et ceux qui sont restés au Bélarus, arrivent-ils à agir politiquement ?

À notre connaissance, il reste peu d’anarchistes au Bélarus. Il est très dur d’y trouver une marge de manœuvre pour lutter, le contrôle du régime étant très serré. Depuis que la dictature est parvenue à écraser la contestation, elle trouve tous les moyens pour supprimer n’importe quel type de groupe politique. Basiquement, l’État mène une vraie chasse aux sorcières, et peut vous arrêter pour vous être associé à des anarchistes dans votre jeunesse. Cela rend impossible l’organisation d’actions quelles qu’elles soient.

Pouvez-vous faire un rapide état des lieux post-2020 de l’opposition à la dictature ? Trouvez-vous des terrains communs sur certains sujets ou actions ?

L’opposition ne semblait solide que pendant les six premiers mois de la contestation. Petit à petit, les politiciens ont été arrêtés ou exilés. L’opposition était aussi constituée de multiples groupes à l’initiative d’anciens sportifs, de policiers qui avaient changé de camp, et d’initiatives locales de la part de la population. Cependant, seule Svetlana Tikhanovskaïa, dont les actions étaient principalement diplomatiques, a réussi à gagner une vraie importance politique. La conséquence a été que pour ne pas perdre en influence, les autres groupes devaient collaborer et être reconnus par son équipe. En a résulté une conférence récente lors de laquelle d’anciens officiels de l’État, surtout des hommes – dont un ex-policier et un militaire –, ont créé un gouvernement de transition sensé organiser la cession du pouvoir au moment adéquat. Cette équipe n’a pas été élue, mais nommée. Tikhanovskaïa y est toujours présente, mais dans un rôle représentatif assez flou.

Nous n’approuvons pas cela, tout comme le fait que les initiatives populaires et auto-organisées qui ont mené la contestation sont maintenant oubliées et n’influencent pas les processus politiques. Beaucoup de groupes sont retournés faire du travail d’ONG, ce qui convient au « gouvernement de transition ». En tant qu’anarchistes, nous nous joignons aux revendications communes de libération de tous les prisonniers politiques et pour le départ de Loukashenko, mais nous ne soutenons pas le projet d’élection d’un nouveau gouvernement, même sans Loukashenko. De fait, le groupe anarchiste actif à Varsovie essaie de diffuser les idées anarchistes au sein de la diaspora, critique cette frange de l’opposition issue des élites, et exprime la position que le pouvoir doit revenir au peuple. Notre influence est peu suffisante, ceci dit.

Ces derniers mois les journalistes font fréquemment référence au groupe Bypol – constitué d’ex-policiers ayant déserté en 2020. Ce groupe est par exemple présenté comme étant à l’origine de la vague de sabotage contre les voies ferrées suite à l’invasion russe en Ukraine. Pouvez-vous nous parler de ce groupe, et de son importance réelle ou supposée ?

Bypol existait déjà en 2020, comme tentative de l’opposition Bélarusse en exil pour encourager les policiers à déserter et rejoindre une organisation sensée remplacer la police du régime si Loukashenko tombait. Alors que la contestation se développait, un certain nombre de policiers ont rejoint Bypol, mais dans des quantités insignifiantes. Deux ans plus tard, en 2022, la police est toujours massivement fidèle à Loukashenko.

A l’heure actuelle, Bypol est la principale organisation à pouvoir procurer une influence et du pouvoir politique aux policiers Bélarusses qui rêvent de postes importants après la chute du régime. Parmi d’autres portes-paroles et leaders de Bypol se trouve l’ancien chef d’une section de la police politique. Il nie toute implication dans la répression d’opposants au régime, mais des camarades le connaissent d’avant 2020, pour avoir mené des perquisitions et d’autres actes répressifs. Ce genre de personnes, si elles obtiennent des postes dans un nouvel État, œuvreront probablement pour que la police garde une influence considérable sur la politique du pays.

Concernant l’implication de Bypol dans la « guerre du rail » ou d’autres activités de ce genre, il est dur de savoir à quel point ils ont eut un rôle effectif de coordination. Autour de 2021, Bypol avait lancé un « plan de victoire » que vous pouviez rejoindre par un canal Telegram en y affirmant que vous vouliez participer à la révolution. Cette déclaration d’intention revenait à leur donner des informations très sensibles vous concernant ; selon nous, c’est une mauvaise idée de partager cela avec des policiers, même s’ils ne sont plus actifs, mais beaucoup de personnes ont tout de même rejoint ce plan. De ce fait, certaines personnes ayant saboté les chemins de fer étaient liées à Bypol d’une manière où d’une autre. Mais d’un autre côté, nous savons que beaucoup d’actes de sabotages actuels en Russie ne sont pas liés à des organisations centralisées, mais sont juste des actes individuels par des personnes ayant trouvé des tutoriels sur internet. Il y a ça aussi au Bélarus, c’est certain.

Dans leur analyse critique de la révolte de 2020, le groupe Pramen parle d’opposants libéraux ayant publiquement arrêté de lutter contre la dictature car ils craignaient une invasion russe si jamais Loukashenko se trouvait en difficulté. De plus, il y a l’exemple de l’intervention russe au Kazhakstan début 2022 sous le traité de l’OSTC, pour écraser la révolte en cours. Pouvez-vous nous parler de ce risque d’invasion ?

Dès 2015-2016, certains opposants s’affichaient contre une résistance active envers Loukashenko, après avoir vu ce que la Russie faisait en Ukraine suite à Maïdan. Leurs craintes était claires : si nous luttions trop pour nos libertés, la punition risquait d’être sévère. Les positions de certains libéraux et conservateurs au sein de l’opposition en 2020 étaient dans la suite directe de ces craintes. Et ces dernières étaient en partie fondées, car ce qui est arrivé au Kazakhstan début 2022 aurait pu se passer au Bélarus en 2020 : autour de la mi-août, Poutine avait concentré sa garde nationale à la frontière avec le Bélarus. La plupart des contestataires n’avaient pas pris cette menace au sérieux, même si certains affichaient leur volonté de prendre les armes en cas d’invasion. En rétrospective, nous voyons qu’à l’époque Loukashenko a usé d’une stratégie de désescalade du conflit, ce qui lui a permis de ne pas demander l’aide de la Russie, car cette aide ne lui aurait pas été gratuite.

Mais dans les années à venir, si Poutine reste au pouvoir, les menaces d’invasions russe d’autres pays de l’ex-URSS seront réelles. Cette réalité est petit à petit prise en compte par celles et ceux qui luttent contre Loukashenko – le fait que probablement, nous ne nous débarrasserons pas de notre dictature si Poutine reste au pouvoir. Si une nouvelle vague de protestation commençait et si Loukashenko échouait à la supprimer, nous aurions toutes les chances que l’armée Russe ou la garde nationale envahisse le pays. C’est une des principales raisons pour laquelle tant de volontaires Bélarusses se battent actuellement en Ukraine – la chute du Kremlin ouvrira des possibilités aux combattants pour la liberté au Bélarus, anarchistes inclus.

Dans Le Monde du 30 Octobre, l’ex-diplomate Pavel Slunkin affirme que plusieurs soldats bélarusses combattant contre l’armée russe en Ukraine dans le régiment Kalinowsky ont une opinion négative de Tikhanovskaïa, et la considèrent même responsable de l’échec de la révolte de 2020. Selon eux Loukashenko ne tombera pas pacifiquement, mais seulement si la lutte devient armée. Ce régiment est supposé être un interlocuteur privilégié du gouvernement ukrainien, car contrairement à Tikhanovskaïa, ils sont en opposition directe à Poutine et considèrent sa chute nécessaire à la libération du Bélarus. Que pouvez-vous dire du régiment Kalinowsky ? Êtes-vous en contact, avez-vous des affinités avec certains de ses membres ?

Ce régiment a été créé à l’origine par des combattants d’extrême-droite qui ont participé aux opérations au Donbass auprès du bataillon Azov. Pour les Bélarusses, ils représentaient – et représentent majoritairement encore – leur seul moyen pour aider l’Ukraine à lutter contre l’armée Russe. Beaucoup les ont donc rejoint, et il est donc maintenant compliqué d’affirmer que ce régiment a un vrai fondement idéologique. À l’heure actuelle, leur seul objectif politique affiché publiquement est la libération du Bélarus contre le régime de Loukashenko. Certains soldats du régiment disent que les discussions politiques ouvertes sont découragées par les chefs.

Pour paraphraser, si le régiment a été fondé par un groupe d’extrême-droite, il est faux de dire que tous ses membres sont d’extrême-droite. Beaucoup de personnes avec différentes idées politiques en font partie.

Mais en même temps, nous voyons avec appréhension que ce régiment essaie d’obtenir un certain pouvoir politique – en commentant les actions de Tikhanovskaïa et en se liant avec le gouvernement ukrainien. Il est très probable que les leaders du régiment ont un plan pour en faire un sujet politique et promouvoir des idées droitières.

Heureusement, il semble que pour le moment les Bélarusses n’acceptent pas leurs ambitions politiques. Beaucoup de discussions ont pour issue que personne ne souhaite une junte militaire à la place de Loukashenko. Donc si le régiment est soutenu à l’heure actuelle, ce n’est pas pour ses activités politiques. Mais nous considérons ces dernières comme un problème potentiel, c’est certain.

Dans l’analyse de 2020 par Pramen, il est écrit que le mouvement a été le lieu de multiples débats sur la décentralisation – allant du modèle Suisse aux théories communalistes – et que c’était un terrain sur lequel les idées anarchistes étaient exposées et discutées. Pouvez-vous parler de cela ? Est-ce que cet intérêt peut donner l’espoir d’initiatives d’expérimentation politique au cas où la dictature tomberait ?

Effectivement, différents modes d’organisation décentralisées ont été discutés en 2020, et beaucoup de réseaux organisés horizontalement, décentralisés, avaient vu le jour. Il y avait un fort mouvement « de quartier ». Les gens s’organisaient entre voisins, localement, créant des groupes au sein desquels émergeaient des actions politiques.

Il y avait aussi des initiatives libérales consistant à choisir des représentants dans différentes localités du pays et organiser des assemblées.

Cependant, au fil du temps et avec la lourde répression, ce mouvement a été quasiment éradiqué. Dans le pays, il est compliqué de s’organiser de quelque manière que ce soit ; hors du pays, c’est l’opposition libérale qui politiquement attire la plus grande part d’attention. Même si l’on trouve un peu partout d’importantes diasporas, elles essaient toutes de travailler avec l’équipe de Tikhanovskaïa plutôt que de suggérer des alternatives politiques.

À notre avis, si Loukashenko tombait maintenant, nous aurions très probablement un gouvernement libéral plutôt qu’une tentative d’organisation de la société de manière décentralisée, plus expérimentale, tout simplement parce que plus le changement est long à venir, plus la classe politique s’élitise. Beaucoup de personnes passent à autre chose ou sont arrêtées. Ceci dit, tout cela dépendra beaucoup des conditions de la chutes de Loukashenko, nous avons vu une grande capacité d’auto-organisation en 2020, et cela pourrait avoir un rôle important.

Pensez-vous que la région peut devenir autre chose qu’un vassal de la Russie ou une démocratie libérale type UE ? Y a t-il une partie de l’opposition qui critique à la fois ces deux modèles ?

Il est dur d’imaginer une révolution anarchiste ou socialiste anti-autoritaire au Bélarus ; même si les idées progressistes ont gagné en popularité au sein de la population dans les premiers mois du mouvement en 2020, de manière générale ce dernier gardait comme objectif majoritaire la libéralisation politique du pays. Beaucoup de personnes croient au capitalisme occidental, et cette croyance sera probablement un grand challenge pour celles et ceux qui luttent pour le progrès social. Mais en même temps, les évolutions d’une société sont influencées par l’activité des groupes politiques en présence. En 2020, les anarchistes n’étaient qu’une petite minorité au sein du mouvement, mais nos idées anti-autoritaires ont influencé beaucoup de personnes.

Le sort de la région n’est donc pas très clair, et dépendra aussi des militants anarchistes. Nos idées pourraient avoir du succès, ou alors nous pourrions échouer et laisser plus de place aux idéologies droitières et aux politiques libérales. Par chance pour nous, les libéraux et nationalistes Bélarusses n’ont quasiment aucune expérience d’organisation « de rue », alors que beaucoup de nos camarades étaient déjà expérimentés avant 2020, et le sont encore plus depuis le mouvement.

Le Canard Enchaîné écrivait à la mi-Octobre que Loukashenko gardait un canal de négociation avec la DGSE, en parallèle de son soutien à l’armée russe. Que pouvez-vous dire de sa stratégie dans le contexte actuel ?

Loukashenko n’est pas stupide, et comprend que le plan ambitieux de Poutine pour conquérir l’Ukraine en une semaine a échoué. Et plus le temps passe, plus la situation se clarifie – Moscou pourrait perdre cette guerre, et Loukashenko devra en gérer les conséquences. Plusieurs de ses diplomates essaient probablement de trouver un accord avec l’occident afin qu’il sorte de cette crise en un seul morceau. Il comprend que s’il y a un soulèvement en Russie à cause de la guerre, la même chose arrivera au Bélarus.

Auparavant il naviguait déjà entre Moscou et Bruxelles pour se maintenir au pouvoir et stabiliser la situation économique et politique du pays. Mais nous avons du mal à l’imaginer sortir de cette guerre sans y perdre son siège présidentiel.

Le plan de Poutine dans cette histoire n’est pas clair. Actuellement il profite du fait que l’armée Bélarusse n’est pas entrée en guerre, en envoyant ses troupes s’entraîner au Bélarusse (c’est ce qui se passe actuellement), les rangs d’officiers n’y étant pas décimés comme dans l’armée russe.

Dans le même article, une source de la DGSE pense qu’une révolte suivie d’une répression sanglante est bien plus probable à Minsk qu’à Moscou. Quelle est votre opinion ?

Nous serions plutôt d’accord avec cette analyse. Tout d’abord, au Bélarus le gouvernement est beaucoup moins soutenu par la population qu’en Russie. Loukashenko est vu comme ce qu’il est : un dictateur. Nous aurions tendance à dire que le culte de la personnalité et les mystifications qui entourent Poutine sont quasiment inexistants au Bélarus concernant Loukashenko.

De plus, nous avons l’expérience récente d’une révolte à grande échelle, et en avons tiré des leçons. Nous pensons que la prochaine fois, la population sera plus apte à la confrontation et à l’action directe. Le niveau de violence sera probablement plus haut des deux côtés de la barricade. La répression étatique est actuellement très efficace pour maintenir les gens dans la peur et l’inaction, mais une étincelle peut tout faire exploser. Si les Bélarusses sentent un affaiblissement de l’État, ils se révolteront de nouveau. Et le régime répondra avec une violence extrême – rien ne le retient, il a les mains libres. Mais savoir s’il sera capable de résister à une révolte reste une question ouverte.

L’Ukraine a été un refuge pour beaucoup d’opposants politique russes et bélarusses. Depuis quand cela est-il le cas ? Cela a-t-il consolidé les liens entre anarchistes des trois pays ? Qu’en est-il maintenant ?

À la fin des années 2000, les mouvements anarchistes des trois pays étaient assez inter-connectés. Cela était facilité par la langue – le russe est parlé ou compris dans chaque pays –, la porosité des frontières entre le Bélarus et la Russie, et l’absence de visas entre l’Ukraine et les deux autres pays. De plus, à l’époque, les anarchistes n’étaient pas tant réprimés, ce qui rendait possible la tenu de tout genre de festivals et de camps dans chacun des trois pays, avec des dizaines ou des centaines de participants.

Au fil du temps, la répression au Bélarus puis en Russie a poussé une partie des militants à émigrer. Beaucoup ont choisi l’Ukraine comme pays d’exil : là bas, les flics ne posaient pas problème – contrairement aux néonazis –, et il était facile de travailler au noir et d’obtenir un permis de résidence. Y vivre sans papiers n’était également pas très compliqué.

Après 2014 et le début de la guerre, les hommes russes entre 18 et 50 ans ne pouvaient entrer en Ukraine que sur invitation ou avec la preuve qu’ils rendaient visite à quelqu’un. Mais il était encore facile de passer illégalement la frontière ukrainienne à partir de la Russie ou du Bélarus, comme beaucoup l’ont fait. Certains camarades Russes ou Bélarusses se trouvaient en Ukraine quand la guerre a éclaté, et ont décidé de ne pas rentrer.

Actuellement, il est impossible d’entrer en Ukraine à partir de la Russie ou du Bélarus. Même en passant par d’autres pays, celles et ceux qui possèdent un passeport russe ou bélarusse sont refoulés des frontières Ukrainiennes, sauf, par exemple, en cas de permission spéciale ou d’invitation de la part de l’armée. Mais même si nous ne pouvons pas aller les voir sur place, nous restons individuellement en contact avec nos camarades en Ukraine, nous aidons à leur collecter des fonds et nous diffusons leur parole.

La participation d’anarchistes bélarusses à la guerre contre l’armée russe a t-elle été l’objet d’une décision collective, en tant que groupe politique, ou est-elle plutôt individuelle ? Y a t-il eu du débat sur ce sujet ?

Il y a certainement eu des décisions individuelles. S’il y a pu avoir des discussions en groupes restreints, il n’y a pas eu d’initiative organisée collectivement pour participer à la guerre en tant que groupe anarchiste bélarusse. Le choix de combattre n’est pas controversé parmi les anarchistes, et il n’y a pas vraiment eu de débat pour décider s’il s’agissait ou non d’une bonne décision dans cette situation.

Par contre il y a eu des discussions et des critiques sur le sujet de rejoindre ou non le régiment Kalinovsky, à cause de leur leadership de droite.

En Février 2022, Loukashenko a passé un référendum modifiant la constitution pour permettre l’hébergement d’armes nucléaires russes sur le territoire. Ces derniers mois, un « groupe commun d’armées » a été créé entre la Russie et le Bélarus. Pensez-vous que l’armée bélarusse risque d’intervenir en Ukraine, ou cela ressemble t-il à du bluff ? Dans ce dernier cas, pensez-vous que la situation puisse « déraper » et mener à une vraie intervention ?

Nous dirions qu’il y a toujours un petit risque que l’armée Bélarusse rejoigne les opérations militaires en Ukraine. Elle est déjà impliquée dans le maintien des chaînes de ravitaillement et elle héberge du matériel militaire russe, donc elle est déjà impliquée d’une manière.

En même temps, l’armée Bélarusse est assez faible et mal équipée. Il semblerait que tout cela soit plutôt une stratégie pour obliger l’armée ukrainienne à mobiliser des ressources sur leur frontière au Nord. Donc nous ne voyons pas quel serait l’intérêt d’une intervention de l’armée Bélarusse. Mais nous ne devons pas oublier sa contribution logistique.

Nous aimerions aussi pointer le fait que le peuple Bélarusse est actuellement sous un genre d’occupation. L’armée Russe se sent chez elle au Bélarus, et s’il devait y avoir des contestations de la part de la population, qui dit qu’elle n’aidera pas à les réprimer ? Il y a plusieurs cas d’arrestation de personnes ayant refusé d’aider des soldats russes, et plusieurs femmes ont été agressées sexuellement par ces derniers.

Des journalistes ont écrit récemment sur la possibilité d’une nouvelle crise migratoire à la frontière entre la Pologne et le Bélarus – et aussi avec les frontières entre Kaliningrad et l’UE. Comment voyez-vous la situation ? Quels sont les réseaux de solidarité sur le terrain ?

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En réalité, la vague migratoire de 2021 à la frontière n’a jamais cessé, elle est toujours là. Juste, l’État bélarusse n’aide plus les migrants en masse ; de plus, beaucoup de vols du Moyen-Orient à Minsk ont été suspendus, donc les migrants arrivent maintenant par les aéroports russes et passent la frontière vers le Bélarus, ou parfois directement vers la Lettonie. Il y a aussi beaucoup de francophones qui vivaient en Russie mais qui n’ont pas pu y rester après le début de la guerre, à cause de la crise. La Pologne a construit des murs frontaliers par endroits, mais les gens continuent à essayer de passer en petits groupes par les zones sans mur, voir même grimpent ces murs. Il y a de plus en plus de morts. Il y a des initiatives pour secourir les migrants, de la part de plusieurs ONG, des groupes No Borders ou de résidents de villages frontaliers. En majorité, la population Bélarusse, la diaspora exilée en Pologne et l’opposition restent indifférents à cette situation.

Des camarades ont filmé le documentaire « l’Arme à gauche, des révolutionnaire dans la guerre » :

Une opinion ?

Nous pensons qu’il s’agit d’un bon document ; même si nous ne vivons pas en Ukraine et ne prétendons pas connaître la réalité ukrainienne mieux que celles et ceux qui y sont, nous sommes solidaires de ce que disent les camarades dans cette vidéo. Nous pensons qu’il est très important de briser le mythe de l’armée russe luttant pour des « idéaux de gauche » contre les nazis, et celui selon lequel le peuple ukrainien se battrait pour défendre son État.

Comment vous aider ? Quels sont vos besoins urgents, et quelles peuvent être les autre formes de soutien à long terme ?

Actuellement, nous avons surtout besoin d’argent, mais pour en obtenir il faut aussi que circulent les informations concernant nos activités et notre situation. Les interviews comme celle-ci, les événements de soutien et les dons sont plus que bienvenus. Les coordonnées pour nous faire parvenir un don sont trouvables sur notre site abc-belarus.

De plus, nous essayons un nouveau mode de soutien, qui consiste à aider personnellement une personne incarcérée. Vous pouvez trouver les détails concernant les prisonniers et prisonnières anarchistes sur notre site, et décider de les soutenir de façon régulière. Nous vous dirons combien cette personne a besoin d’argent par mois pour couvrir ses besoins en prison, et vous pouvez vous organiser collectivement pour l’aider – ou individuellement en donnant régulièrement. Cela permettrait de décentraliser les opérations de soutien, et de nous soulager d’une énorme charge de travail. Si vous avez des questions, n’hésitez pas à nous contacter.




Source: Oclibertaire.lautre.net