Nous qui savons que l’opposition entre individu et collectif n’existe pas, nous qui considérons que chacun est intimement lié à celles et ceux qui l’entourent, que l’entremêlement des existences est au fondement de la vie à plusieurs, nous devons comprendre ce que la répression vient changer dans nos vies tant les nôtres ont été blessés, jugés ou encore emprisonnés. Ce qui suit a été écrit pour avancer dans cette voie. Il faut ici faire une remarque importante : dans ces lignes le regard est surtout porté sur des logiques de répression propres aux autorités publiques dans le cadre de mouvements qui prennent largement la rue. Ce ne sont qu’une partie des formes contre-insurrectionnelles : dispositifs de contrôle, favorisation de l’auto-censure, diversion sociale, appel à l’unité national, etc., sont aussi à prendre en compte, tout comme les motifs répressifs spécifiques aux luttes de travailleurs. Notons aussi que ce qui suit ne met pas en lumière la manière dont hommes et femmes sont touchés différemment. La tentative qui suit est donc largement incomplète.

Quelques formes principales :

Ainsi, on peut déceler différentes formes de répression étatique qui toutes visent des objectifs spécifiques. Les énoncer ici doit autant servir à identifier les formes qu’à tenter de les prévenir en aidant à les anticiper.

1. Ciblage des personnalités publiques

Dans les mois précédents on aura vu à plusieurs reprises des personnalités publiques du mouvement des gilets jaunes être victimes de formes de répressions ciblées : Jérôme Rodrigues mutilé, Éric Drouet interpellé et mis en garde-à-vue, Maxime Nicolle aka Fly Ryder interpellé et soumis à l’amende pour avoir manifesté malgré l’interdiction, etc. Ces figures du mouvement des gilets jaunes ont dû faire face à une attention particulière de la part des autorités, alors même qu’on les imagine mal mettre à bas une vitrine ou lancer des pavés sur la police, du fait même de leur médiatisation. Ici, le ciblage a pour objectif de forcer les individus moteurs à se prononcer moins fortement, voire à les obliger à lâcher la lutte par étouffement. Démarche qui part du postulat que leur abandon sera démobilisateur. On notera toutefois que cette tentative comporte un risque : celui de remobiliser fortement en créant un vif sentiment d’injustice.

2. Ciblage des différentes tendances

Ailleurs que dans le mouvement des gilets jaunes, on trouve des exemples qui devraient susciter notre intérêt. Ainsi, la lutte contre le centre d’enfouissement de déchets nucléaires de Bure est particulière en ce sens qu’elle a su trouver une manière de faire coexister des tendances diverses dans les pratiques et dans les tactiques de luttes. Aucune organisation ne s’étant dissociée des pratiques des autres tendances, les autorités ont alors tenté activement de fractionner le mouvement et de le vider de ses forces. Pour cela, une vaste opération judiciaire a été enclenchée et des dizaines de perquisitions et arrestations ont eu lieu, ciblant des membres de toutes les composantes : responsables associatifs, militants « radicaux », et jusqu’à l’avocate du mouvement. Chaque personne ciblée correspond à une des parties du mouvement, comme pour dire : vous êtes tous une cible potentielle. En définitive la stratégie est celle de la doctrine Garzón, du nom de ce juge espagnol chargé de la répression judiciaire contre le mouvement indépendantiste basque. Celle-ci consiste en l’extension des peines anti-terrorristes appliquées aux organisations armées comme ETA à l’ensemble du mouvement de soutien. Le principe étant condensé dans une sentence laconique : Todo es ETA, tout est ETA. À Bure, toutes les tendances sont donc accusées de faire partie d’une même association de malfaiteurs. Laquelle n’existe que dans l’esprit du procureur. Les buts recherchés par l’État sont multiples : signifier à tous que personne n’est à l’abri de charges lourdes, pas même les organisations citoyennes et non-violentes, et limiter ainsi les effets de soutien entre composantes tout en brisant les tissus de solidarité et les éventuelles coordinations entre composantes.

Là encore, les autorités prennent le risque de consolider les liens entre les différentes parties du mouvement, qui comprennent qu’elles vivent toutes la répression indépendamment des stratégies et des tactiques respectives. « On ne nous atomisera jamais » disaient les militants contre le centre d’enfouissement de déchets nucléaires.

3. Taper dans le tas

Cette forme est le prolongement de la précédente mais appliquée aux manifestations ou rassemblements. La police charge la foule, la scinde, la gaze avec ou sans provocation, le 1er mai 2019 à Paris en aura été une des illustrations récentes les plus évidentes. Là aussi, l’effet recherché est de briser les solidarités, actives et discrètes, celles, par exemple, de ces centaines de personnes plutôt pacifistes qui restent derrière les groupes qui vont au contact de la bleusaille, leur permettant de se fondre dans la masse si c’est nécessaire ; ou encore celles qui, sans soutenir activement les formes plus offensives, décident de manifester quand même, malgré le chantage à la « complicité », pour que des expressions diverses existent. Mais ces présences de masse gênent les autorités qui préfèreraient que tout soit bien clair, séparé et identifiable, que le cortège de tête soit bien devant avec un vide sanitaire entre lui et les cortèges syndicaux, par exemple. L’effet recherché est donc le même : montrer que tout le monde peut être touché, limiter les effets de soutien, décourager et faire peur. Et cela sans parler des opérations de renseignement menées lors des contrôles massifs.

Mais ici aussi, existe un risque pour les autorités : voir les foules s’organiser pour se défendre et le cas échéant riposter. La transmission des gestes de défense que l’on a pu voir ces derniers mois, avec une forte croissance du nombre de gens dotés banderoles, boucliers, casques et lunettes sont de cet ordre. Jusqu’au service d’ordre de la CGT qui riposte à une attaque de la Bac sur son leader avec la gazeuse familiale.

4. Répression à effet durable

Des différentes formes de répression il y en a dont la fonction même est de toucher dans la durée. Contrôle judiciaire, incarcération, blessure grave ou mutilante ont comme caractère commun de coincer durablement la personne ciblée, de la fixer là où elle ne pourra plus participer aux mouvements d’opposition, là où les siens devront placer leur énergie dans le soutien aux réprimés avant de continuer la lutte. Toute mobilisation sur la durée est confrontée à ce dilemme : quand l’énergie doit être réorientée sur l’anti-répression comment continuer à mettre la pression sur les autorités ?

Voilà pourquoi les prisonniers politiques basques sont éparpillés sur le territoire, voilà pourquoi de nombreux contrôles judiciaires empêchent les contrôlés de se voir, voilà pourquoi des mesures d’interdictions de territoires sont prononcées : « mettez-vous là et ne bougez plus. » Et de tout évidence ces peines ne s’appliquent pas qu’aux réprimés mais aussi à toutes leurs relations proches.

Dans un cas plus individualisant (parce que touchant moins la communauté du condamné), les peines de sursis participent aussi de cette volonté de fixer le réprimé.

Casser les liens, individualiser :

En cibler un pour en toucher cent, en blesser cent pour en effrayer mille. Voilà en quelques mots l’essentiel du principe actif de la répression des mouvements. Ce qu’on voit des exemples précédents c’est la manière dont l’État structure la répression en s’appuyant sur les liens qui tiennent ses opposants ensemble pour répandre la peur et rétablir la normalité rompue par le mouvement.

Ces liens sont divers et de nombreuses natures car tout mouvement est un milieu complexe. Il y a ce qui tient le mouvement dans son ensemble, ce qui donne le sentiment de faire partie d’un tout, il y a ce qui tient les gens d’un même territoire, ce qui tient les gens d’une même orientation politique, ce qui tient les gens d’une même condition sociale, ce qui tient les amis entre eux, etc. mais aussi ce qui tient les gens qui se détestent, car l’opposition affirmée entre différentes composantes d’un même mouvement est encore une part du commun : on partage ce qui nous sépare, les liens ne sont pas tous joyeux. Par conséquent, lire le mouvement implique de comprendre la complexité de l’entremêlement des ensembles sociaux qui le traversent et de la superposition des liens qui s’y sont tissés.

La répression se joue donc à plusieurs niveaux, on pourra dire macro et micro pour aller vite. Le niveau macro est presque un plan préventif, le pouvoir tente d’identifier, ou de créer, des lignes de fracture pour rompre les ensembles, décomposer un mouvement qu’il sait multiple. Ainsi, Macron et les siens ont hurlé à la violence tout en promouvant les composantes « responsables » des gilets jaunes pour tenter de segmenter le mouvement par pans entiers, pour favoriser les dissociations et les clivages internes, particulièrement quand ceux-ci traversent déjà le mouvement. L’opération des autorités consiste donc à défaire la complexité des liens pour faciliter sa gestion, en s’appuyant pour cela sur les fractures déjà existantes. Il ne faudrait pas pour autant tomber dans l’unanimisme et le toussensemblisme. Il y a des fractures qui doivent être assumées et des pratique qui doivent être combattues dans nos espaces de lutte, ainsi les pratiques fascistes et les discours antisémites qui ont parfois existé au sein du mouvement des gilets jaunes.Le niveau micro, lui, est celui qui touche aux corps, qui fait sauter de petits éclats du mouvement à chaque coup de boutoir : telle personne se fait casser la jambe dans une charge et ne peut plus conduire pour aller travailler, telle personne incarcérée ne peut plus s’occuper de ses proches, telle autre voit ses enfants envoyés aux services sociaux, etc. Autant de situations où la vision générale manque, où on se recentre sur son noyau de proches et où notre participation au mouvement devient plus compliquée. C’est précisément là qu’il faut insister sur la teneur des liens. Aussi, comprenons le bien, si l’une des nôtre a le bras cassé par un coup de matraque ce n’est pas seulement elle qui est visée, c’est nous. C’est sa vie qui sera changée, mais c’est aussi la nôtre. Et la manière dont nous agirons pour l’accompagner dans cette épreuve — nécessairement commune — affectera notre manière d’être ensemble par la suite.

Diluer la peine, répartir la charge :

Mais ce nous-là était peut-être inexistant avant la répression et une communauté spontanée (ce que Blanchot appelait l’« amitié renouvellée », la « camaraderie sans préalable ») se fait évidente lors d’une charge policière. Même sans se connaître, ceux qui sont pris ensemble, battus ensemble, coincés ensemble, témoins ensemble de la mutilation du voisin, vivent une expérience commune qui tisse tout de suite un lien entre les présents. Et il nous semble plus qu’opportun de venir assumer ce lien et de le faire exister au-delà de l’expérience traumatique.

Lorsque cette amie a perdu son doigt au passage d’une clôture alors que la police poursuivait un bout de cortège, c’est une dizaine de personnes qui l’entouraient. Ce sont autant de gens qui ont vécu ensemble ce moment, qui l’ont aidée sans se connaître, qui se sont retrouvés en fin de journée pour boire un verre ensemble, impossible qu’ils étaient de retourner de suite à leur normalité. Sans cette prolongation du partage, si cette communauté affective spontanée avait été dispersée, chacun se serait retrouvé seul face à l’expérience traumatique, incapable d’expliquer et de transmettre aux proches le choc vécu. Mais ils ont également pris des nouvelles de la blessée à chaque fois qu’ils ont pu, car l’expérience, même si elle est commune, n’est pas équivalente, ne touche pas tout le monde de la même manière.

Alors, il faut comprendre que l’État joue de manière double : pour toucher la foule, il essaye d’abord de comprendre les liens qui la composent, puis il tente de la segmenter, jusqu’à, enfin, individualiser ses cibles. Et si c’est bien une communauté qui est touchée il n’y a qu’une seule personne qui porte les blessures, il n’y a qu’une seule personne face au juge.

À travers l’individualisation de la peine apparaît aussi l’incommunicabilité du vécu et surgit souvent le sentiment d’être démunis face la situation. Et les cas sont nombreux où le blessé ou l’incarcéré se retrouvent isolés dans la posture de victime de la répression, instituée de la sorte par les autorités (qui voit d’ailleurs plus souvent le réprimé comme agresseur que comme agressé) mais aussi par son entourage qui en fait un martyr, qui isole son cas pour illustrer la violence. Dans ces deux cas, l’individualisation est forcée et opère une dépossession du réprimé par l’extérieur. On décortique son passé, ses faits, gestes et dires, on le met au centre des regards, on le dépossède de ses moyens de se reconstruire en le figeant dans une figure d’affligé.

Gageons qu’il y a une autre attitude à adopter, qui consiste précisément à s’appuyer sur la communauté pour répartir la peine ; sans oublier la singularité du réprimé mais sans la coincer malgré elle dans cette figure affligée. Est-il mutilé ? Il faudra l’aider à accueillir cette blessure et à adapter sa vie à la mutilation, mais il faudra aussi soutenir les plus proches dans ce quotidien qui ne peut être que collectif. Est-il incarcéré ? Il faudra aller le voir, lui fournir une aide pour toutes les démarches administratives, mais aussi alléger ses proches en s’occupant à l’occasion de leurs enfants ou en les relayant dans telle ou telle tâche. De plus, la publicisation d’une violence subie par quelqu’un devrait toujours se penser à partir de la capacité de soutien effectif que la communauté peut apporter au réprimé en diluant autant que possible la charge. Car soutenir ne se résume pas à signer une déclaration ou être présent à une manifestation (gestes qui sont bien sûr importants) et les caisses de solidarité pour payer les frais de justice ou les prothèses jouent aussi un rôle de premier plan facile à mettre en place quand on ne fait pas partie des premiers cercles de ceux touchés par la répression. Soutien psychologique et aide matérielle sont aussi importants que d’éviter de rajouter de la charge supplémentaire ou de concentrer cette charge sur une ou deux personnes : ne pas les affliger de remontrances (« tu n’aurais pas dû aller dans cette manifestation »), limiter autant que possible de charger un réprimé de la peine que l’on a à le voir réprimé, ne pas l’enfermer dans cette figure de la victime affligée, etc.

Diluer la peine et répartir la charge, donc. La dé-concentrer pour qu’elle se fasse ressentir le moins possible. Partir du point central et la diffuser vers l’extérieur, à travers les différentes strates de la communauté.

Puisqu’il s’agît de lutte :

Les différentes attaques sur les mouvements ont deux objectifs principaux : défaire les liens tissés et immobiliser, notamment par la peur. Fuir face à une charge par peur ne peut évidemment pas être blâmé, mais c’est lui faire atteindre son objectif que de ne pas trouver le moyen de transformer cette peur en colère. Et c’est Maurice Grimaud, préfet de Paris en 1968 qui le dit à ses hommes : « Dites-vous bien et répétez-le autour de vous : toutes les fois qu’une violence illégitime est commise contre un manifestant, ce sont des dizaines de ses camarades qui souhaitent le venger. » Ce qui n’est vrai, du moins peut-on le supposer, qu’à la condition que la colère prenne le pas sur la peur.

Aussi, quoi que certains trouveront cette observation anecdotique, nous voilà surpris du peu de chants graves nés de l’intense répression vécue ces derniers mois. Nombreuses sont pourtant les luttes dures qui ont su s’appuyer sur des chansons solennelles pour faire porter largement, et accueillir au sein des mouvements, les douleurs vécues. La semaine sanglante, le chant des partisans, le chant des sardinières, Santa Barbara bendita, The Wind That Shakes the Barley, autant de chansons nommant la dureté des conditions de vie ou de la répression, soudant les rangs de leurs chanteurs respectifs. Les nôtres font défaut.

Si nous nous attardons brièvement sur ces chansons, c’est que chanter à plusieurs est l’un des premiers gestes de ceux qui se disent nous. Et si, de notre point de vue, cela a de l’importance, c’est que nous considérons que la première forme d’anti-répression c’est de ne pas être isolé.

Il y a quelques années, certains des nôtres, poursuivis par les autorités, disaient : « C’est une infirmité constitutive du pouvoir que d’ignorer la joie d’avoir des camarades ».

« Mais nous, nous chanterons longtemps ensemble. » ajoutons-nous aujourd’hui.


Article publié le 23 Juin 2019 sur Lundi.am