Octobre 18, 2021
Par Lundi matin
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L’atelier paysan, cette “coopĂ©rative d’autoconstruction” qui cherche depuis plusieurs annĂ©es Ă  dĂ©velopper la rĂ©appropriation des savoirs et techniques liĂ©es Ă  l’agriculture, a fait paraĂźtre l’étĂ© dernier un livre important intitulĂ© Reprendre la terre aux machines. Il brosse un tableau Ă©difiant de l’impasse actuelle de l’agro-industrie : dĂ©sastre Ă©cologique, robotisation des activitĂ©s qui mĂšne Ă  un endettement Ă  vie des paysans, baisse de la qualitĂ© de la nourriture destinĂ©e aux plus pauvres, etc. C’est donc l’ensemble du systĂšme qui est Ă  revoir et comme ils l’écrivent, « Ce manifeste se veut une contribution Ă  l’émergence d’un large mouvement populaire pour l’autonomie paysanne et alimentaire. Â». Si le constat critique qu’ils Ă©tablissent clarifie la situation actuelle sur bien des points, il y aurait nĂ©anmoins Ă  redire sur les “solutions” qu’ils envisagent : ainsi de la SĂ©curitĂ© Sociale alimentaire, inspirĂ©e de Bernard Friot, ou de l’installation d’un million d’agriculteurs dans les dix prochaines annĂ©es qu’ils appellent de leurs voeux. L’échelle nationale, la tendance gestionnaire et le discours Ă©conomique qui transparaissent font parfois Ă©trangement penser Ă  des discours prĂ©-Ă©lectoraux.

Forts du constat que les alternatives paysannes s’avĂšrent totalement inoffensives face au complexe agro-industriel, que les consommateurs en changeant leurs habitudes alimentaires ne font que s’enfermer dans des niches crĂ©Ă©es par l’industrie et le marchĂ© et ne parviendront pas Ă  modifier la trajectoire, que les Ă©lites politique et Ă©conomique ne concĂ©deront de bouleversement qu’avec le surgissement d’un mouvement social, les membres de L’Atelier paysan proposent des pistes de rupture pour reprendre la terre aux machines, aux lobbies et au capital. « Ce manifeste se veut une contribution Ă  l’émergence d’un large mouvement populaire pour l’autonomie paysanne et alimentaire. Â» Il s’agit de remettre en cause le choix fondamental fait par les sociĂ©tĂ©s industrialisĂ©es au sortir de la Seconde Guerre mondiale de « produire la nourriture le moins cher possible, dans l’espoir que tout le monde le monde puisse se nourrir Ă  bas prix, et d’étouffer ainsi les revendications salariales et populaires  Â».


Ce systĂšme ne fonctionne pas du tout : environ 70 % des revenus des agriculteurs proviennent des aides nationales et europĂ©ennes, pourtant 14 % ne dĂ©gagent aucun revenu, et la population française n’a pas les moyens de l’alimentation qu’elle voudrait choisir. C’est pourquoi ils prĂŽnent « l’exigence de la dĂ©libĂ©ration politique et populaire dans la production de l’alimentation, dans les choix technologiques en agriculture, dans la rĂ©partition de la terre Ă  celles et ceux qui la travaillent, dans la distribution de la nourriture Ă  toutes et tous Â», en fixant pour objectif l’installation en France d’un million de paysans dans les dix annĂ©es Ă  venir.

Dans un large panorama historique de l’industrialisation de l’agriculture, ils traquent l’origine du « mĂ©pris du travail de la terre  Â», en Occident, jusque dans l’AntiquitĂ© et analysent l’imaginaire moderne et industriel de la dĂ©livrance par le ProgrĂšs, de la pseudo-Ă©mancipation des paysans en entrepreneurs agricoles : le « sacrifice des paysans  Â», avec leurs habitudes d’autosubsistance, leur polyactivitĂ©, leurs cultures orales non conformes aux canons de la rationalitĂ© moderne, a Ă©tĂ© rĂ©alisĂ© par l’ouverture vers les marchĂ©s, l’emploi d’intrants, le recours Ă  l’endettement, la dĂ©valorisation des semences paysannes, la sĂ©paration des tĂąches et la division du travail, l’emploi de machines de plus en plus puissantes, dont la moindre remise en cause sera considĂ©rĂ©e comme conservatrice, voire rĂ©actionnaire. Ils racontent comment le tracteur, « marqueur de rĂ©ussite  Â» qui « prĂȘte sa puissance Ă  celui qui le conduit  Â», marque aussi l’arrivĂ©e de l’endettement, comment l’agriculture est cantonnĂ©e Ă  une « position subordonnĂ©e Â» : « les gains de productivitĂ© obtenus par les outils et mĂ©thodes modernes doit servir Ă  faire baisser le prix des denrĂ©es alimentaires, pour libĂ©rer du pouvoir d’achat en faveur d’autres types de consommations, qui elles-mĂȘmes doivent tirer la croissance d’autres secteurs. Â» « Cercle vertueux fordiste Â» qui s’avĂšre ĂȘtre un « engrenage capitaliste  Â» : les machines achetĂ©es Ă  crĂ©dit obligeant Ă  produire plus, donc Ă  s’agrandir et Ă  s’endetter plus, en achetant des machines encore plus puissantes, etc. L’importance des coĂ»ts fixes et la nĂ©cessitĂ© de rĂ©aliser des Ă©conomies d’échelle provoquent la spĂ©cialisation et la monoculture. L’agriculture devient un dĂ©bouchĂ© et un fournisseur d’un certain nombre d’industries, intĂ©grĂ©e en aval par des firmes agroalimentaires qui les laissaient investir pour rĂ©aliser les contrats qui les lient, et en amont dans la chaĂźne de transformation et de distribution. Au terme d’une dĂ©monstration percutante, les auteur mettent en doute l’efficacitĂ© Ă©nergĂ©tique de l’agriculture. Son taux de retour Ă©nergĂ©tique (TRE) serait dĂ©risoire en incluant toutes les dĂ©penses d’énergie de la chaĂźne. Ils rappellent Ă©galement son rĂŽle central dans la dĂ©gradation des sols et l’effondrement plus gĂ©nĂ©ral du vivant.
Pour autant, l’agriculture industrielle ne tient pas ses promesses : « malgrĂ© des dizaines d’annĂ©es de pression Ă  la baisse sur les coĂ»ts de production, l’alimentation ainsi produite est Ă  la fois surabondante et hors de portĂ©e des plus pauvres.  Â» L’aide alimentaire ne cesse d’augmenter et, en 2020, en France, 26 millions de personnes dĂ©claraient ne pas avoir les moyens de manger comme ils le souhaitaient.

Les auteurs montrent comment les accords internationaux de libre-Ă©change signĂ©s depuis la fin des annĂ©es 1950 verrouillent structurellement la logique d’abaissement permanent des coĂ»ts de production. L’article 153 du traitĂ© de Lisbonne, par exemple, conduit Ă  une harmonisation par le bas des conditions sociales de production. L’article 101, au prĂ©texte de la « dĂ©fense des consommateurs Â» interdit formellement toute tentative concertĂ©e d’influer sur l’évolution « spontanĂ©e Â» des prix. « Les primes Pac perçues se volatilisent de la ferme sous forme de baisse des prix de vente. Â» De mĂȘme la logique oligopolistique sur le marchĂ© de l’agroĂ©quipement, dans le secteur des semences et de l’agrochimie, et la bureaucratie syndicale omniprĂ©sente et tentaculaire, confortent sans cesse la logique dominante. « La FNSEA et les JA n’ont jamais dĂ©fendu les intĂ©rĂȘts de tous les agriculteurs. Ils en ont organisĂ©, avec le concours des gouvernements successifs, l’élimination progressive tout en accompagnant de maniĂšre cynique les inĂ©vitables explosions de colĂšre.  Â» De plus la confusion est entretenue, par l’État et la FNSEA notamment, entre ces modes de production et le groupe social des agriculteurs, dĂ©samorçant le nĂ©cessaire dĂ©bat dĂ©mocratique en l’assimilant Ă  un « conflit identitaire Â» : on voudrait faire « porter la responsabilitĂ© des consĂ©quences Ă©cologiques ou sanitaires des politiques productiviste aux individus qui n’en sont que les exĂ©cutants Â», poussant ceux-ci Ă  s’identifier Ă  ce qui les dĂ©truit. Quant Ă  l’agriculture biologique, si son succĂšs commercial est indĂ©niable, elle reste un « segment de marchĂ© Â». « Charbonneau montre combien l’existence d’un secteur produisant une alimentation “de qualitĂ© garantie“ pour une minoritĂ© de la population est consubstantielle d’un ordre Ă©conomique et social inĂ©galitaire. À l’image des dignitaires du Parti communiste chinois se rĂ©servant les produits de fermes bio crĂ©Ă©es Ă  leur intention, les couches aisĂ©es des sociĂ©tĂ©s europĂ©ennes et amĂ©ricaines ont accĂšs Ă  une nourriture moins frelatĂ©e et nocive que celle destinĂ©e aux masses. Elles prĂ©servent ainsi leur santĂ© tout en satisfaisant leur besoin de distinction sociale, pendant que la course Ă  la baisse des coĂ»ts de production peut continuer sur le reste du marchĂ©.  Â» Enfin, l’aide alimentaire, qui concernait prĂšs de 7 millions de personnes en France en 2020, est devenue un dispositif structurel dont la fonction est d’ Â« Ă©couler les surplus d’une production agricole plĂ©thorique Â», grĂące Ă  la dĂ©fiscalisation des invendus des grandes surfaces et des dons industriels et agricoles : les dĂ©chets sont ainsi transformĂ©s en rĂ©ductions d’impĂŽt et en paix sociale, via les colis alimentaires. Ainsi l’agro-industrie doit-elle sa viabilitĂ© Ă©conomique au dĂ©veloppement de la pauvretĂ©. Les auteurs dĂ©noncent Ă©galement la prolifĂ©ration normative qui d’un cĂŽtĂ© Ă©limine les agriculteurs auxquels l’industrie se substitue, mais dont le dĂ©mantĂšlement augmente la profitabilitĂ© de celle-ci en rĂ©duisant ses coĂ»ts de production. En rĂ©alitĂ©, il n’y a pas de « bonne norme Â» ou de « mauvaise norme Â», mais des normes imposĂ©es par les pouvoirs dominants et des normes issues de l’usage populaire ou de la dĂ©libĂ©ration autonome.

Un chapitre est entiĂšrement consacrĂ© au « verrou technologique Â». Il prĂ©sente notamment les pratiques dĂ©veloppĂ©es au sein de l’Atelier Paysan, adepte de l’ Â« innovation par l’usage Â», et la logique que ses membres essayent d’entraver. Depuis les annĂ©es 1960, des incitations au suramortissement des machines, poussent les exploitants Ă  les revendre avant qu’elles soient usĂ©es pour en racheter de nouvelles. La loi Macron de 2015 les a encore renforcĂ©es. Et la fuite en avant vers le numĂ©rique et la robotique, si elle donne l’impression d’une rupture, s’inscrit bien dans une continuitĂ© historique.

Ils montrent ensuite comment les alternatives de l’agriculture, pour ĂȘtre indispensables n’en sont pas moins inoffensives. Par exemple, en vingt ans, Terre de liens a pu acquĂ©rir et prĂ©server 223 fermes, c’est-Ă -dire autant qu’il en disparaĂźt
 chaque semaine ! Si la part du bio dans la surface agricole utile (SAU) a doublĂ©e depuis 2015, les ventes de pesticides ne cessent eux aussi de progresser. Si ces producteurs s’assurent un meilleur revenu c’est que la course au plus bas prix de revient est provisoirement suspendue, limitĂ©e par une situation de sous-offre. Dans le cadre Ă©conomique actuel, « il n’y a pas d’alternative aux pesticides Ă  coĂ»t Ă©gal Â» et il n’y aura ni sortie ni diminution de leur usage. Le gouvernement français a autorisĂ© l’utilisation des nĂ©onicotinoĂŻdes pour les cultivateurs de betteraves pendant l’étĂ© 2020, suite Ă  la libĂ©ralisation du marchĂ© mondial du sucre qui a supprimĂ© les quotas et le prix minimal rĂ©glementaire, provoquant l’effondrement du cours. PlutĂŽt que de limiter ou d’empĂȘcher l’exploitation des travailleurs par des seuils de revenu, on transforme et privatise la question sociale en un problĂšme de conscience individuelle et de moyens financiers, en proposant que les « bonnes pratiques sociales Â» en agriculture soient soutenues par les consommateurs. Les auteurs mettent aussi en Ă©vidence le clivage de classe crĂ©Ă© par le bio, la dĂ©politisation entretenue par l’ Â« Ă©cologie sans conflit  Â» et les petits pas de l’ Â« Ă©thique colibriste Â», incapables de changer le systĂšme global.

Pour faire sauter ces verrous et atteindre leur objectif d’un million de nouveaux paysans installĂ©s en France d’ici dix ans, les auteurs prĂ©sentent leur stratĂ©gie. Ils insistent tout d’abord sur la nĂ©cessitĂ© de conjuguer trois efforts : un rapport de force, des alternatives et de l’éducation populaire, en prĂ©cisant qu’ils ne peuvent ĂȘtre menĂ©s conjointement par les mĂȘmes acteurs mais ne doivent pour autant pas s’opposer. La crainte d’ĂȘtre assimilĂ©s au souverainisme de l’extrĂȘme droite, ne doit pas empĂȘcher d’admettre que le traitĂ© de fonctionnement de l’Union europĂ©enne (TFUE) et l’action de la Commission europĂ©enne sont des obstacles essentiels Ă  tout projet de souverainetĂ© Ă©conomique, d’autonomie alimentaire et d’amĂ©lioration du sort des classes populaires : « on ne peut pas arrĂȘter le sacrifice des paysans, la croissance des pesticides, le recours Ă  des technologies toujours plus onĂ©reuses et destructrices [
] tant qu’on respecte la libertĂ© absolue de circulation des biens et de fixation de leur prix. Â»
Ils proposent en premier lieu de fixer des prix minimum d’accĂšs aux marchĂ© français qui, contrairement aux droits de douane, rendrait possible des coĂ»ts de production plus Ă©levĂ©s, donc de meilleurs salaires, dans les pays exportateurs. Conscients que cette proposition contrevient frontalement aux principes du libre-Ă©change et qu’une modification du TFUE nĂ©cessite l’improbable accord des 27 États membres, ils comptent sur l’actuelle pĂ©riode d’instabilitĂ© oĂč plusieurs pays s’affranchissent de rĂšgles centrales (accord de Schengen, Pacte de stabilitĂ© et sa rĂšgle des dĂ©ficits publics Ă  moins de 3 % du PIB, etc.) sans provoquer pour autant de rĂ©action sĂ©vĂšre, pour l’imposer, Ă  condition de construire un rapport de force politique.
Ils proposent ensuite de « socialiser l’alimentation, et donc la production agricole, Ă  travers la SĂ©curitĂ© sociale Â» telle quelle a fonctionnĂ© dans l’immĂ©diat aprĂšs-guerre. Il s’agirait d’allouer Ă  chaque citoyen un budget mensuel destinĂ© Ă  la nourriture choisie collectivement, reposant sur des cotisations sociales prĂ©levĂ©es sur la valeur ajoutĂ©e nationale. Ils en dĂ©taillent ensuite les grands principes et le possible fonctionnement.
Ils appellent Ă  un mouvement contre l’offensive robotique au moins digne de celui qui s’est Ă©levĂ© contre les OGM, Ă  un travail critique et un mouvement de « machine arriĂšre Â» dans la sociĂ©tĂ© en gĂ©nĂ©ral et dans l’agriculture en particulier.
Pour garantir un revenu aux projets paysans, ils prĂ©conisent de neutraliser la loi d’airain de la concurrence par la baisse des coĂ»ts de production, par un retour de l’artisanat, une relocalisation de l’économie, une communalisation.

Un manifeste enthousiasmant qui ouvre et détaille des pistes concrÚtes pour rompre enfin avec la logique agro-industrielle.

Ernest London
Le bibliothécaire-armurier

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Source: Lundi.am