DĂ©cembre 5, 2022
Par À Contretemps
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■ Bertrand LOUARD
RÉAPPROPRIATION
Jalons pour sortir de l’impasse industrielle

Éditions La Lenteur, 2022, 176 p.

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L’histoire du capitalisme industriel est celle de la destruction de l’autonomie collective et individuelle. Bertrand Louart, menuisier-Ă©bĂ©niste dans le collectif autogĂ©rĂ© de Longo maĂŻ (Limans), dĂ©construit « les illusions progressistes reposant sur la foi qu’une amĂ©lioration de la condition humaine rĂ©sulte nĂ©cessairement des avancĂ©es scientifiques et techniques, du dĂ©veloppement Ă©conomique et industriel Â». Il propose une perspective politique en dĂ©fendant la voie d’une rĂ©appropriation des arts et mĂ©tiers, d’une reprise en main de nos conditions d’existence « pour sortir de l’impasse oĂč nous enfonce la sociĂ©tĂ© capitaliste et industrielle Â».

Constatant qu’aujourd’hui les mouvements sociaux comme les associations non gouvernementales limitent leurs revendications Ă  la recherche d’un compromis et Ă  la demande d’une protection de la part de l’État, prĂ©servant ainsi son statu quo, il pointe l’impuissance Ă  critiquer la sociĂ©tĂ© industrielle du fait de notre dĂ©pendance complĂšte Ă  celle-ci. Si le mouvement des Gilets jaunes a rĂ©vĂ©lĂ© l’absence d’une force sociale capable de rĂ©sister Ă  la modernisation, il a Ă©galement mis en lumiĂšre qu’aucune dĂ©lĂ©gation de pouvoir n’est capable de rĂ©soudre les problĂšmes rĂ©els et que les peuples doivent reprendre leur destin en main. « Il est nĂ©cessaire non seulement d’occuper le terrain, mais aussi de construire de quoi y demeurer. Â»

Bertrand Louart rappelle comment, avec l’avĂšnement du capitalisme industriel, la subsistance de la sociĂ©tĂ© est passĂ©e des « mains collectives Â» des classes populaires aux « mains privĂ©es Â» d’une nouvelle classe dominante : la bourgeoisie commerçante, industrielle et financiĂšre, qui dĂ©tient les moyens de production. S’il bĂ©nĂ©ficie de nouvelles libertĂ©s l’individu a perdu en autonomie. Les communs ont Ă©tĂ©, tout d’abord, clĂŽturĂ©s ; la propriĂ©tĂ© privĂ©e, au sens moderne, inventĂ©e. Cela n’a pas Ă©tĂ© imposĂ© sans rĂ©sistance, Ă©meutes et insurrections pour dĂ©fendre ce que l’historien Edward P. Thompson a nommĂ© « l’économie morale Â». La nouvelle organisation dans les fabriques signifiait l’entrĂ©e dans un Ă©tat de dĂ©pendance et l’obligation de se vendre pour devoir tout acheter. « La promesse d’amĂ©lioration Ă©conomique rĂ©alisĂ©e Ă  marche forcĂ©e se fait au dĂ©triment de l’habitation populaire et au prix d’une dislocation de la vie sociale. Â»

À la connaissance empirique des matĂ©riaux, des techniques et des savoir-faire que les classes laborieuses mettaient en Ɠuvre a succĂ©dĂ© la connaissance scientifique, en grande partie « hĂ©ritiĂšre de la religion chrĂ©tienne Â» en ce qu’elle dĂ©valorise tout autant la perception humaine. « La mĂ©thode scientifique dĂ©finit un rapport de domination avec la nature dans la perspective d’en exploiter les ressources et potentialitĂ©s, de s’approprier sa productivitĂ© et sa puissance. Â» Les classes supĂ©rieures comprennent que, grĂące Ă  la science moderne, « la puissance matĂ©rielle peut devenir un instrument de pouvoir politique Â». Avec Les LumiĂšres, connaissances scientifiques et techniques doivent apporter l’émancipation politique et sociale, sous une forme idĂ©aliste et individuelle, indĂ©pendamment du contexte historique, culturel et social. L’usage des machines est restĂ© limitĂ© depuis l’AntiquitĂ©, la main-d’Ɠuvre Ă©tant abondante. Sa diffusion au XIXe siĂšcle a contribuĂ© Ă  modeler l’ensemble de la sociĂ©tĂ©. Il fallut inculquer aux ouvriers la discipline du travail industriel, rythmĂ©e par le temps abstrait de l’horloge. Ceux-ci, habituĂ©s Ă  la « culture du suffisant Â», furent poussĂ©s Ă  l’endettement qui les contraignit Ă  l’assiduitĂ© au travail. L’historien suĂ©dois Andreas Malm a montrĂ© comment le charbon s’est imposĂ© pour des considĂ©rations avant tout politiques : celui-ci pouvait ĂȘtre facilement transportĂ© vers les villes oĂč les entrepreneurs trouvaient plus facilement des travailleurs qu’à la campagne. « Le politologue britannique Timothy Mitchell analyse la transition Ă©nergĂ©tique vers le pĂ©trole comme un moyen de saper le mouvement ouvrier et d’établir un ordre international favorable aux grandes puissances coloniales et industrielles. Â» Quant Ă  l’industrie nuclĂ©aire, elle symbolise « le pouvoir de la technocratie sur la sociĂ©tĂ© Â» Cet exposĂ© historique est bien entendu plus dĂ©veloppĂ© et mĂ©riterait d’ĂȘtre retranscrit intĂ©gralement tant il fourmille d’informations et de rĂ©flexions. Par exemple, on apprend que, pendant prĂšs de trente ans au dĂ©but du XXe siĂšcle, le canton des Grisons, suite Ă  un rĂ©fĂ©rendum d’initiative populaire, a interdit la voiture individuelle ! Nous ne pouvons malheureusement que rapporter, ici, quelques jalons et inciter vivement Ă  une lecture intĂ©grale.

L’auteur explique ensuite comment le dĂ©veloppement des machines a privilĂ©giĂ© la puissance au dĂ©triment du rendement, comment les sociĂ©tĂ©s capitalistes et industrielles se sont orientĂ©es vers l’acquisition de plus de puissance plutĂŽt que vers la subsistance. « La guerre Ă©conomique n’est d’ailleurs rien d’autres qu’une guerre contre la subsistance autonome, qui dĂ©truit et dĂ©valorise tout ce qui permet de se passer de la marchandise et de l’argent. Â» « Ă€ l’opposĂ© de l’économie morale des sociĂ©tĂ©s de subsistance, qui redistribuaient l’abondance relative, l’économie politique du capitalisme repose sur la contrainte structurelle de la raretĂ© engendrĂ©e par la dĂ©possession de nos moyens de production et d’existence. Â» La promesse que le progrĂšs nous dĂ©livrera du labeur et de la douleur est « un des ressorts de l’adhĂ©sion des exĂ©cutants et des dominĂ©s Â».

De la mĂȘme façon, Bertrand Louart retrace la gĂ©nĂ©alogie de la critique du capitalisme depuis les deux conceptions du socialisme : marxiste et productiviste, anarchiste et coopĂ©rativiste. Il dĂ©nonce les imaginaires de certains intellectuels contemporains imprĂ©gnĂ©s d’industrialisme : le « lĂ©ninisme Ă©cologique Â» d’Andreas Malm, la rĂ©volution planifiĂ©e d’en haut de FrĂ©dĂ©ric Lordon. Il soutient que « le pouvoir politique, c’est-Ă -dire l’appareil d’État, est dĂ©pendant de la puissance matĂ©rielle, Ă©conomique et technologique, issue de l’industrie, et ne peut s’exercer que dans la direction de sa conservation et de son accroissement Â».

La complexitĂ© des instruments et la spĂ©cialisation des savoirs nĂ©cessitent une division des tĂąches dont la dĂ©mesure engendre « l’inconscience quant aux dĂ©terminations Â» et « l’irresponsabilitĂ© quant Ă  leurs consĂ©quences Â». La sociĂ©tĂ© capitaliste et industrielle exerce un chantage Ă  la dĂ©mesure dans le sens oĂč les problĂšmes qu’elle provoque devraient recevoir des « solutions globales Â», conçues et mises en Ɠuvre par les États, les grandes entreprises, les scientifiques et les experts. Cependant, ceux-ci prĂŽnent plutĂŽt l’adaptation et la fuite en avant par l’innovation technologique : « Ces organisations ne peuvent pas s’en prendre Ă  la racine des maux qu’elles prĂ©tendent combattre, car cela les amĂšnerait inĂ©vitablement Ă  s’en prendre aux fondements de “la libertĂ© du commerce et de l’industrie” qui constituent la base de leur puissance matĂ©rielle et de leur pouvoir politique ; elles peuvent seulement amĂ©nager le dĂ©sastre et gĂ©rer les nuisances. Â» Bertrand Louart propose au contraire d’établir un vĂ©ritable rapport de forces en faveur d’un changement social profond et radical, en s’inspirant de la rĂ©volution anarchiste espagnole de 1936-1937 : pour sortir de l’impasse, l’émancipation sociale gĂ©nĂ©rale doit partir du terrain de la vie quotidienne.

ConsidĂ©rant que le progrĂšs n’est que « la dynamique d’extension indĂ©finie du rĂšgne de l’argent, la colonisation de notre existence par les marchandises Â», qu’il est puissant car il fonde sa dynamique sur notre participation volontaire ou contrainte, intĂ©grant notre activitĂ© autonome en dĂ©truisant les conditions mĂȘme de notre autonomie, il le dĂ©signe comme « le premier obstacle Ă  une tentative d’analyse critique et d’émancipation Â». Il dĂ©fend et rĂ©habilite les pratiques de subsistance, c’est-Ă -dire la capacitĂ© de subvenir par soi-mĂȘme autant que collectivement Ă  ses propres besoins Ă©lĂ©mentaires, comme point de dĂ©part pour lutter contre l’envahissement de tous les aspects de la vie par les marchandises Â». « La dissidence doit s’organiser : confĂ©rer un contenu politique Ă  ses diverses activitĂ©s et, sur cette base, inviter tous ceux qui souhaitent dĂ©serter le monde tel qui ne va pas. Â» La rĂ©appropriation de la subsistance dĂ©bute par le partage et la mutualisation des pratiques et des outils, la crĂ©ation d’un rapport de forces locales par l’occupation de lieux, la nĂ©gociation de leur usage, l’expression publique de la volontĂ© collective d’expĂ©rimenter autre chose. Par la rĂ©appropriation des sciences, des arts et des mĂ©tiers, il compte favoriser la rĂ©union des trois sphĂšres de l’activitĂ© humaine identifiĂ©es par Hannah Arendt : le travail de notre corps, l’Ɠuvre de nos mains et l’action politique. « Ce que les sociĂ©tĂ©s de subsistance faisaient spontanĂ©ment du fait de leurs moyens limitĂ©s, la dĂ©marche de rĂ©appropriation doit s’efforcer de le faire en conscience, non pour Ă©tablir des seuils ou des limites Ă  ne pas dĂ©passer – comme le prĂ©conisent certains Ă©cologistes rĂ©actionnaires –, mais plutĂŽt pour atteindre une sorte d’équilibre dynamique ou de “juste proportion” susceptible de prĂ©server la libertĂ© de chacun et l’autonomie de tous. Â» LĂ  aussi l’analyse est infiniment plus complexe que ce que nous pouvons en rapporter. Afin d’illustrer cet exposĂ© thĂ©orique, l’auteur revient ensuite longuement sur son parcours, ses choix et ses pratiques. DestinĂ© Ă  des Ă©tudes scientifiques, il est trĂšs tĂŽt Ă©branlĂ© dans ses convictions par diffĂ©rentes lectures et rencontres, et va participer Ă  la rĂ©daction de brochures de critique sociale, la prĂ©paration et la rĂ©alisation d’actions de contestation, puis s’orienter vers la menuiserie et l’ébĂ©nisterie.

BouffĂ©e d’espoir parmi l’avalanche de rĂ©signation, cet ouvrage prĂ©cieux, publiĂ© par une des maisons d’édition les plus inspirantes du moment, contribuera assurĂ©ment Ă  nourrir des perspectives et Ă  motiver des bifurcations. Aussi dense et synthĂ©tique qu’indispensable !

Ernest LONDON [1]




Source: Acontretemps.org