Février 22, 2021
Par Archives Autonomie
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ESPAGNE. (Xena). — “Je regrette en ce moment que nos camarades du Chili et de l’Argentine soient absents. Mais il faut aller vite. Je commencerai par répondre aux interrogations du camarade délégué de la section Belge.

“Il demande si la face des choses en Espagne n’aurait pas été changée, si l’on avait aidé l’AIT à faire de la propagande. La CNT a fait ce qu’elle a pu, en ce domaine et elle continuera à le faire. Elle est bien disposée à propager mondialement les résultats de nos efforts, les réalisations de chaque minute. Cela sera d’autant plus efficace si l’AIT, son secrétariat et la CNT travaillent en affinité absolue. Mais je crois que, même avec un bon travail en ce sens, la situation fondamentale ne saurait être changée. Les délégués de Belgique et de Hollande sont d’accord pour exiger de nous, un exposé de nos projets. Je m’efforcerai de les satisfaire, et pour cela, je leur ferai une réponse spéciale, en Espagnol, demandant en outre à la Présidence d’assurer la traduction en français ou en espagnol de la résolution présentée par le camarade polonais, afin que nous puissions y répondre également. Ce que j’ai à dire au sujet des interventions du Chili et de la France sera réservé pour le moment où les délégations de ces deux pays seront présentes et au complet. Le délégué de la Suède a fait une large dissertation d’ordre théorique, en ce qui concerne la pratique, nous avons vu avec quelle prudence il procède aux réserves nécessaires, vu le manque d’informations. Sans une appréciation suffisamment claire et précise de la situation, les déductions théoriques ou philosophiques sont condamnées à la ruine. Elles sont logiques, mais elles s’élèvent sur une base fausse. Dans l’appréciation de départ des camarades suédois et hollandais, il y a une erreur énorme de même que dans l’intervention du délégué de la CGTSR.

“Le 19 juillet n’a pas été le déclenchement d’une révolution sociale. Une telle révolution nécessite une préparation, un programme, un but ; elle consiste à détruire et à remplacer les bases de la société actuelle, le capitalisme et l’Etat. En réalité, c’est une révolution fasciste qui avait lieu, nous nous trouvions en présence d’un coup d’État militaire. Ainsi, ce n’est pas la CNT qui avait ouvert le feu, donné un but précis, une orientation générale. Nous savons — et même les enfants espagnols savent, que la révolution se fait par le peuple en armes. Ce que firent les militants, les noyaux révolutionnaires, ce fut de descendre dans la rue avec les autres éléments antifascistes pour s’opposer au coup de force militaire. Les masses n’intervinrent pas autrement que comme mouvement syndical.

“Le résultat des premières rencontres était extrêmement incertain et confus. Une des plus grandes erreurs du syndicalisme international fut de généraliser une image fragmentaire de la situation espagnole. II a fallu des semaines pour savoir de quelle ville, de quelle route, de quelle force les factieux disposaient réellement ; car, au premier moment, la rébellion avait éclaté dans tous les principaux centres, et le rapport des forces dans chaque localité était encore mal connu. Bien loin d’avoir été une révolution accomplie à jour fixe, selon un plan organisé, le 19 juillet marque le départ de l’insurrection fasciste, qui s’est déclenchée un certain jour et n’est pas encore terminée. On n’avait pas l’idée, chez nous, de construire une nouvelle société, mais seulement d’aider le peuple à se défendre et de porter secours aux secteurs antifascistes des autres régions. Les gendarmes, les forces républicaines, les socialistes, de nombreux éléments considérés comme indifférents se trouvaient engagés dans la lutte contre la rébellion et nos camarades étaient bien loin d’être partout et toujours à la tête de cette action de résistance. Lorsqu’on veut analyser rigoureusement, il faut tenir compte de l’ensemble de la réalité. Celle-ci se caractérise, non par la révolution, mais par une insurrection fasciste, qui a tout écrasé dans certaines régions, y compris les républicains et les catholiques libéraux — et qui, dans d’autres provinces, a rencontré la résistance commune des ouvriers et de ces mêmes éléments libéraux et républicains. En résumé, le point de départ de la plupart des critiques qui nous ont été adressées est inexact ; nous n’avons à répondre que de nos actes, et non pas de l’activité (bien souvent déterminante) des éléments qui sont intervenus à nos côtés.

“Nous pouvons relater les faits accomplis, en dégageant la part que nous y avons prise, mais non pas détacher de l’ensemble notre rôle et nos perspectives personnelles, parce qu’il est impossible de négliger les secteurs qui ne sont pas d’accord avec nous, de même qu’il est impossible de s’en passer et à plus forte raison, de les détruire…

“Si nous avions voulu faire triompher nos vues particulières, il nous aurait fallu éliminer par la force des armes, ceux qui luttèrent contre le fascisme à nos côtés. Le bon sens indique qu’on devrait, au contraire, s’appuyer en tous lieux sur toutes les forces disponibles, sans en négliger ou en écarter une seule. Si vous en doutez, allez en Espagne et rendez-vous compte par vos propres yeux de ce que constitue le péril fasciste ! Il ne constitue pas seulement une menace contre la CNT on la FAI ! Il a entrepris la destruction du libéralisme, du marxisme, du mouvement ouvrier dans son ensemble et de toutes les traditions démocratiques et républicaines de la bourgeoisie ! Nous avons en face de nous un ennemi combattant tous les autres secteurs. Il faut que les éléments internationaux comprennent que nous ne devions pas, que nous ne pouvions pas nous entre-déchirer entre communistes, anarchistes, socialistes et républicains modérés. Je voudrais que la compréhension des camarades étrangers soit enfin ouverte aux véritables proportions que comportent dans l’ensemble de notre activité, la résistance du fascisme d’une part et de l’autre, les réactions inévitables entre les divers éléments du camp gouvernemental. Certes, il y a des tensions, des frictions, des luttes intestines plus ou moins sourdes — sur lesquelles votre attention a été appelée, — parce que nos camarades étrangers en ont souvent fait les frais ! Se baser là-dessus pour dire que nous ne valons rien, n’est une erreur énorme.

“Vous vous tromperiez d’ailleurs, si vous croyiez que nous ne nous défendons pas. Mais au-dessus de ces luttes. il y a une unité d’action qui ne peut être rompue, de part et d’autre, parce que ce serait un suicide.

“Nous ne sommes ni aussi avancés qu’on l’a cru, ni aussi affaiblis que certains tendent aujourd’hui à le croire. Le camarade Suédois pense qu’en Espagne, la révolution n’a pas su vaincre l’Etat, et qu’en conséquence de cela, l’Etat a vaincu la Révolution.

“Nous disons, nous, que la révolution ne s’est pas réalisée, elle n’a donc pu être vaincue. Une chose ne peut être vaincue, qui n’existe pas dans sa totalité. A l’heure actuelle nous ne luttons pas pour un fait accompli, mais pour des espérances, pour des perspectives ouvertes, pour des réalisations préalables. Ce sont ces réalisations préalables qui donnent un caractère social à la guerre que nous menons, et en font une guerre contre le capitalisme, non pas une guerre du capitalisme. Je veux citer quelques-unes de ces réalisations qui démontrent qu’il s’agit chez nous, des premières étapes d’une révolution en marche :

“1° Le joug de l’église a été ébranlé dans le pays tout entier et ceci est la condition préalable à toute émancipation des masses.

“2° Les paysans étaient dans une dépendance absolue, au jour le jour, en face des propriétaires fonciers, des usuriers, du clergé, etc. Ils se sont réveillés et ont réalisé ce que n’avaient pu leur apporter jusqu’ici la République : l’Administration directe, communale, de leurs propres affaires, sur un terrain débarrassé de la plupart des privilèges et des égoïsmes qui les paralysaient autrefois.

“3° Environ 50% de l’économie, tant agricole qu’industrielle, des provinces libres est entre les mains des travailleurs.

“4° Nous avançons chaque jour, pas à pas. Le prolétariat espagnol s’élève de la simple collectivisation des ateliers et des terres à leur socialisation harmonieuse, dans l’intérêt du bien-être commun et de la défense commune.

“Il y a donc une transformation en marche qui fait chaque jour des progrès, se construit de jour en jour, crée une nouvelle manière de vivre, avance constamment !

“Et peut-on nier que ce soit une révolution qui soit en marche ? Dans les pays capitalistes, l’évolution se poursuit avec de lents progrès. Ici, elle va beaucoup plus vite. Nous exerçons sur son orientation générale, une influence de plus en plus sérieuse, en accord avec nos propres possibilités. Pouvons-nous forcer la note ? Pouvons-nous accélérer le mouvement au delà de son rythme actuel sans en compromettre les résultats ? Qui parmi vous, oserait l’affirmer ? Nous vous demandons donc, en conséquence, de respecter l’œuvre constructive de la CNT, même si cette œuvre ne répond pas exactement à vos désirs et aux nôtres.

“Nous ne sommes pas venus ici discuter des principes qui nous sont communs, mais mettre fin à une diffamation des réalisations et des créations de la CNT et du peuple espagnol, tant dans le domaine social que sur le terrain de la lutte armée. La militarisation des forces populaires en Espagne est une autre question mal comprise à l’étranger, parce que l’on en a méconnu le sens véritable. On a semblé croire que nous pouvions choisir entre deux formules : 1° Sans militarisation, lutter contre les militaires, sur le terrain de la simple spontanéité des bandes irrégulières et sans discipline ; 2° Procéder de notre plein gré, à l’organisation d’un nouveau militarisme équivalent à celui de l’adversaire. En réalité, ce choix ne nous appartenait pas, d’abord, parce que les conditions de la lutte ont évolué d’une manière indépendante de notre volonté ; ensuite, parce que nous n’étions pas seuls et parce qu’il faut reconnaître que les communistes, bien qu’ils assassinent et emprisonnent parfois nos militants, sont aussi présents sur le front contre l’ennemi commun et représentent une force avec laquelle il faut compter. La guerre civile a traversé trois étapes, non pas voulues par nous, mais imposées par les circonstances. Première étape : la lutte de rues qui s’est terminée à notre avantage à Barcelone, Madrid, etc. Deuxième étape : formation de petites colonnes volantes, composées de camarades armés ou non, souvent sans vivres et sans munitions, qui allaient secourir les régions dominées par les rebelles et n’avaient en face d’elles, le plus souvent, que des irréguliers ou de simples avant-postes de l’armée adverse. Troisième étape : Nous nous sommes trouvés aux prises avec une force militaire regroupée, — organisée, équipée et renforcée par les puissances étrangères — et pourvue de moyens techniques supérieurs aux nôtres. Il devenait alors indispensable d’organiser un front défensif, et, derrière ce front, une industrie de guerre et une organisation du territoire en rapport avec les nécessités modernes. Je ne suis pas un technicien de la guerre, mais je dois reconnaître qu’on ne peut lutter contre une armée bien organisée et disciplinée sans instaurer une discipline, un commandement unique, une organisation économique de l’arrière.

“Cette nécessité s’est imposée à la fois à tous les secteurs antifascistes. Tous l’ont reconnue, tous l’ont réclamée et ont appliqué les solutions communes.

“On nous a objecté que le nouvel appareil militaire dépossédait le peuple et, particulièrement les syndicats, du contrôle de la force armée dont il faisait une organisation bourgeoise avec un contenu réactionnaire !

“Il faut considérer que nos militants, face à la nouvelle situation, étaient sans aucune préparation technique, et que par-dessus tout, il y avait des concessions mutuelles indispensables puisque les forces existantes avaient des orientations politiques diverses ayant également droit au respect et à l’existence.

“L’armée populaire espagnole n’est d’ailleurs pas identique à l’armée bourgeoise, bien qu’elle soit bourgeoise à 50, 60 ou 70%.

“Dans nos unités, il y a des délégués politiques. Il n’y en avait pas dans les armées qui se sont affrontées en 1914-1918. Sans doute, la lutte est aussi féroce qu’une guerre capitaliste traditionnelle ; elle revêt le même caractère de brutalité déchaînée, mais la CNT contrôle dans une certaine mesure et limite les attributions du pouvoir militaire au moyen de ses délégués et de ses techniciens.

“On nous demande des perspectives sur l’évolution de la guerre et de son caractère, mais il ne nous appartient pas de faire des prophéties. Tout ce que nous pouvons dire, c’est que le développement révolutionnaire est inséparablement lié au succès de la lutte actuelle, qui modifiera le rapport des forces à notre avantage et nous permettra sans doute de jouer dans l’avenir un rôle plus indépendant. D’une part, nous avons perdu des forces (et nous en perdons journellement) dans la personne des camarades qui tombent sur la ligne de front et dans les provinces occupées par le fascisme. Mais d’autre part, nous avons plus de sympathie que jamais dans la masse des travailleurs et des combattants, et c’est avec cela, non pas avec des livres, avec des théories, avec des idées — que l’on peut espérer conquérir une position de force prédominante.

“La révolution signifie le choc de deux forces coercitives qui luttent l’une contre l’autre. Aussi, lorsque De Jong demande si notre influence réelle est à la hauteur de nos possibilités, nous croyons pouvoir lui répondre que l’utilisation de nos forces est effective et que nous tenons le bon bout. Pour le reste, il serait vain d’exiger de nous, que nous tracions un plan et un horaire préalable de ce que les circonstances extérieures nous forceront ou nous permettront de faire, en Espagne et sur le terrain international. C’est plutôt à chaque section de nous dire dans quelle mesure et avec quelles forces elle est prête à lutter pour nous secourir, en réduisant au minimum les contraintes que font peser sur nous le blocus, les interventions étrangères, les menaces et chantages des puissances “démocratiques”, etc. Nous voudrions connaître à ce sujet, l’avis et la volonté des Centrales elles-mêmes, non pas seulement les opinions de quelques individus.

“Avant de partir, donnez-nous donc des précisions qui nous permettent de savoir en quoi nous pouvons compter sur vous — et pas seulement des suggestions sur ce que, d’après vous, nous avons ou aurions eu à faire !

“J’en arrive au problème de notre participation à la conduite de l’Etat. Cette participation n’était nullement préméditée. Et quand le problème s’est posé, vos scrupules ont été les nôtres. Nous avons pensé qu’utiliser les pouvoirs publics, de même qu’utiliser l’argent était un procédé bourgeois. On pourrait discuter pour savoir quelle section de notre mouvement se conduit de la façon la plus parfaite, eu égard aux principes, l’Espagne, la France ou une autre.

“Tout ce que nous pouvons dire, c’est que notre participation au gouvernement a revêtu une signification révolutionnaire, que c’est un gouvernement révolutionnaire qui fut constitué avec notre collaboration.

La contre-révolution en Espagne s’est organisée pour nous barrer la route du gouvernement et pour nous en éliminer. Et, sans doute, elle y a provisoirement réussi. Mais pouvions-nous attendre autre chose des communistes ? Nous ne pouvions pas espérer les voir agir autrement, pas plus que nous-mêmes, ne pouvons cesser d’être ce que nous sommes pour devenir des staliniens. Pouvions-nous espérer voir les républicains renoncer à défendre les intérêts de la bourgeoisie et se rallier à nos principes ?

“Non, pas plus que le contraire n’était possible. Ces divers éléments ont réussi à nous freiner, mais ils n’ont pu nous empêcher d’aller de l’avant.

“Nous les avons forcé à respecter et même à défendre l’œuvre de la Révolution. C’est qu’ils ont une base syndicale et doivent en tenir compte. Les ouvriers de la ville et des champs qui soutiennent les partis marxistes et républicains sont, au moins, les défenseurs des étapes déjà réalisées en matière d’aspiration et d’expérimentation collectives et les travailleurs pour la plupart, sont heureux d’avoir éliminé la bourgeoisie de la direction économique, là où la collectivisation est un fait accompli.

“Pas plus que l’armée populaire, le gouvernement de Barcelone n’est bourgeois dans le sens complet du mot. Il a perdu 80 à 90 % de sa force. S’il y avait des millions d’adhérents à la CGTSR et en Angleterre, on verrait bien ce que l’Etat Républicain espagnol pèserait dans la balance de l’Histoire ! Malheureusement, tel n’est pas le cas, et l’Espagne est isolée dans le monde, de même que nous serions isolés en Espagne si nous n’avions pas collaboré avec les autres partis gouvernementaux.

“Dans quel but sommes-nous entrés au Gouvernement ? Non pas pour faire de celui-ci un instrument des réalisations que nous considérions nécessaires dans l’ordre économique et social, (c’est l’affaire du prolétariat), mais pour gagner certaines positions de force, qui n’existaient pas au dehors. Si nous ne les avions pas prises, elles seraient tombées entre les mains de Moscou. A cette raison, s’en ajoutait une autre : Dans les forces qui défendent la République, nous comptions 300.000 ou 400.000 militants ou sympathisants, rassemblés avec les autres éléments antifascistes sous le commandement et dans les cadres de l’Armée Républicaine. Pouvions-nous les abandonner à la direction et au contrôle exclusifs des partis conservateurs et des politiciens communistes ? Nous ne le pouvions pas, et bien que nos scrupules nous aient retardés, il a bien fallu que l’organisation syndicale se prononce dans ce sens. Il n’y avait, ou bien qu’à s’en aller, ou bien qu’à prendre une place officielle dans la nouvelle organisation militaire et dans le premier cas, c’eut été la victoire de Franco. Quant à la crise qui a mis fin à notre participation, sa nature n’a pas non plus été comprise à l’étranger.

“Camarades théoriciens, vous avez fait une erreur historique ! Nous n’avons pas été chassés du pouvoir central. On nous a offert deux sièges. Nous en avons demandé trois. Et chacun restant sur ses positions, nous n’en n’avons eu aucun. A la Généralité, un cas analogue s’est produit. On ne nous a pas chassés, mais nous sommes partis de notre propre mouvement, parce que Companys a voulu introduire, dans le Conseil de la Généralité un parti qui n’avait rien à y faire et ne représentait rien sinon les traditions de la pire réaction anti-ouvrière et anti-syndicale. C’était pour nous, une question de dignité de ne pas supporter la présence, à nos côtés, de ce personnage, et puisque on tenait à nous l’imposer, nous sommes partis. Ne croyez pas surtout que nous ayons compté sur l’Etat, à un moment quelconque, pour faire œuvre révolutionnaire. Nous savons très bien que ceci n’est pas la tâche du gouvernement, mais celle du prolétariat et des paysans.

“Il appartenait à l’Etat, soit de légitimer les réalisations populaires, en leur donnant une consécration légale, soit de s opposer à ces réalisations, et de les attaquer plus ou moins ouvertement. L’Etat a légalisé certaines conquêtes des travailleurs, lorsqu’il y avait des ministres de la CNT. Il a cherché à prendre sa revanche contre elles depuis que nous n’avons plus personne au Gouvernement. Toutefois, il n’a pas détruit entièrement l’oeuvre accomplie et s’il veut le faire, il aura affaire à nous. Les réflexions du délégué français tombent à faux ; il évoque ce principe élémentaire de la destruction nécessaire des anciennes bases, en vue de reconstruire la société de fond en comble. Ce n’est pas ce problème qui se pose devant nous dans l’actualité, et ceci pour des raisons extérieures.

“A De Jong, nous répondrons également que nous sommes prêts à reprendre la marche en avant s’il peut s’engager devant nous à neutraliser les interventions extérieures, dont nous serions victimes en pareil cas, si le prolétariat international doit rester sur ses positions actuelles. Vous avez toujours dit, et nous-mêmes avec vous, que la révolution sociale ne peut avoir lieu dans un seul pays. Cette situation a été comprise de l’ensemble de nos militants, et lorsque Sch. ou Besnard font état de certaines déclarations extrémistes, ils ne citent ni la pensée de la CNT, ni celle de la FAI, mais ils se transportent sur le terrain des polémiques personnelles qui existent en Espagne, terrain qui ne doit pas être abordé dans un Congrès comme celui-ci. Nous ne nous occupons pas des divergences qui peuvent exister au sein des autres Centrales ; nous n’admettons pas non plus qu’on discute les opinions personnelles ou fractionnelles de quelques éléments hétérogènes. Nos bases idéologiques restent les mêmes et Sch. ne dit pas autre chose que ce que nous avons toujours enseigné et enseignons encore à nos adhérents. Nous restons plus fermes que jamais, plus optimistes que jamais, car nous avons essayé notre doctrine en petit et nous avons obtenu des résultats dans cette première grande expérience, préalable.

On nous a dit que le mutualisme, la coopération, l’institution d’une inspection du travail ne sont pas des choses nouvelles, mais ont été déjà introduits un peu partout. Aussi bien n’est-ce pas de cela qu’il s’agit ! Il faut considérer que la base n’est pas la même, et celle que nous voulons donner notre nouvelle organisation confédérale n’est autre que le municipe libre, ce qui modifie complètement le sens des institutions envisagées.

Les armes ? Il en est de cette question, comme de celle des prisonniers : nous y pensons continuellement, si nous n’en parlons qu’avec une extrême réserve. Permettez-nous donc de vous mettre en garde contre certaines exagérations, et croyez bien que ces questions nous touchent encore plus vivement que vous-mêmes bien que la complexité de la situation ne nous permette pas de les traiter ouvertement. De quoi s’agit-il en somme ? D’un millier et demi de syndiqués sous les verrous, alors qu’en d’autres périodes nous en avons eu 30 ou 40 mille ! Encore faut-il ajouter que les révolutionnaires ont parfois commis des fautes qui n’avaient rien de commun avec la révolution.

“En mai dernier, à la faveur des événements de Barcelone, une poignée de camarades étrangers s’était emparée d’une maison particulière et l’avait vidée de son contenu : machines à écrire, mobilier, vêtements, etc. Il a fallu nécessairement désavouer cet acte de désordre et en abandonner les auteurs à la vindicte publique.

“Avant de terminer, je voudrais demander à tous les délégués de ce Congrès de garder toujours présent à l’esprit un détail de quelque importance et qui semble le plus souvent avoir été oublié. Pensez toujours que l’Espagne n’est plus celle d’avant le 19 Juillet 1936 avec ses 12 régions confédérales. Il reste, hors des griffes ennemies, trois ou quatre régions entières et quelques tronçons de provinces. Nous ne sommes pas, aujourd’hui, en mesure de tenir une position internationale comme celle de l’Espagne avant 1936, encore moins comme celle de la Russie de 1917. Hitler, Mussolini, les mercenaires marocains et la légion étrangère du fascisme, campent actuellement sur notre sol, avec des appuis diplomatiques et des forces matérielles formidables. Raisonnez donc avec l’Espagne et la CNT d’aujourd’hui ! avec les possibilités économiques d’aujourd’hui ! avec les finances et l’industrie d’aujourd’hui — c’est-à-dire avec une industrie presque totalement séparée de ses matières premières !

“Nous sommes l’objet d’un boycott presque universel. Votre affaire est de le rompre, et non pas de rejeter sur nous la responsabilité de ses conséquences. Nous n’avons pas assez d’hommes pour l’agriculture, et à cause de cela, nous devons maintenir à tout prix des possibilités d’importation, sans lesquelles on risquerait de ne plus manger, ni au front, ni à l’arrière. Avant de nous convier à affronter d’autres aventures et d’autres difficultés, il serait bon de penser aux problèmes tragiques que nous impose l’heure présente ! Le peuple en armes, sans doute, est l’arbitre de sa propre situation ! Mais le peuple en armes, cela ne veut pas seulement dire des fusils et des canons. Il faut encore des munitions et des vivres et c’est ce que nous vous demandons de ne jamais oublier.”




Source: Archivesautonomies.org