Racisme : et si on commençait par dire la vérité au sujet du Bloc

Mise en contexte

C’était le 17 juin dernier, en soirée. Alors que le chef du NPD, Jagmeet Singh, s’apprêtait à déposer une motion à la Chambre des communes reconnaissant la présence de racisme systémique au sein de la Gendarmerie royale du Canada (GRC), il qualifiait le député du Bloc Québécois, Alain Therrien, de « raciste ». Pourquoi? Parce que ce dernier avait refusé, au nom de son parti, de consentir au dépôt de cette motion fortement symbolique. Il faut savoir que cette motion incluait quelques piliers novateurs visant une révision des budgets de la GRC pour mieux combattre le racisme systémique apparent dans ses rangs. Refusant alors de s’excuser pour ses propos, le président avait alors expulsé M. Singh de la Chambre des communes. Je me souviens, à ce moment, d’avoir ressenti de la colère et de l’indignation devant le comportement un peu enfantin des députés bloquistes, tandis que ces derniers avaient insisté pour faire valoir cette expulsion au lieu de bien vouloir débattre de la question.

Deux longues semaines acrimonieuses au Parlement fédéral et de vives accusations de part et d’autre s’ensuivirent. Yves-François Blanchet, chef du Bloc Québécois, n’y est ensuite pas allé de main morte, accusant notamment le chef néodémocrate « d’avoir créé une “grave” crise sociale et d’être responsable d’un déferlement de “haine” »[]. Cela m’a semblé complètement mensonger et inutilement vindicatif. Dans le but de répondre à certaines critiques, M. Blanchet a récemment publié un texte dans Le Nouvelliste, dans lequel il défend ses actions et accuse encore une fois de mauvaise foi Jagmeet Singh, un député que j’apprécie particulièrement. Ce texte est truffé d’affirmations qui me paraissent infondées : voilà pourquoi j’ai jugé bon d’écrire une réponse en bonne et due forme au chef du Bloc Québécois.

Ma réponse

Sincèrement et en tout respect Monsieur Blanchet, le jeu de la victimisation auquel vous vous adonnez dans les médias est pitoyable et plus que malvenu en ces temps où partout au Québec et au Canada, les gens devraient faire front commun pour reconnaître et combattre ce qui est une évidence d’une brûlante actualité : le racisme systémique. Voici, en quelques points précis et dans l’ordre, des répliques directes à vos affirmations à mon avis erronées et injustes. Je me limite ici aux points qui me semblent les plus évidents.

Je vous cite :

1 – Premier chef de parti souverainiste à avoir clairement reconnu et expliqué auparavant ma perception du racisme systémique, et sans juger ceux qui expriment des réserves légitimes, j’ai accepté de donner un tel appui.

Monsieur Blanchet, vous me permettrez d’emblée de douter très sérieusement de vos affirmations au sujet du racisme systémique, dans la mesure où votre attitude et vos pratiques antérieures, en tant que chef du Bloc Québécois, ne sont pas du tout cohérentes avec votre position. Mentionnons ici, pour illustrer mon propos, les comportements et/ou propos racistes et islamophobes que vous avez laissé certains de vos candidat·e·s tenir lors des dernières élections. Je cite l’auteur et spécialiste en droit, Frédéric Bérard : « ajoutons à ceci les propos islamophobes de quelques candidats bloquistes à la dernière élection, notamment – Claude Forgues, ayant fait circuler sur Facebook une vidéo avec une mention “L’islam est une maladie”; Lizabel Nitoi, ayant diffusé une publication dénigrant l’intelligence des musulmans sous prétexte de “consanguinité”; Valérie Tremblay, qui écrivait que “le voile, c’est le début. Après c’est : tu fais à manger et tu la fermes”; Caroline Desbiens (maintenant députée), qui craignait que les femmes soient bientôt obligées de se mettre un voile afin d’aller au IGA sous peine de se voir jeter en prison, et qui vantait, dans la même veine, Marine Le Pen. Juste ça.  »[]

Les sanctions que vous avez imposées? « Pas d’expulsion des candidat·e·s concerné·e·s, comme la décence l’aurait exigé. Plutôt une insignifiante publication à la formulation quasi identique sur les réseaux sociaux dont la sincérité était risible – chacun allant même jusqu’à accuser le Journal de Montréal d’avoir “considéré” leurs propos comme étant racistes. »

Mais est-ce vraiment là un comportement digne d’un chef qui prétend reconnaitre et agir pour empêcher que des propos racistes ou islamophobes circulent dans les rangs de son parti? Je ne le pense pas, non. Comment penser alors que vous pourriez vraiment, sur le plan national, reconnaitre le racisme systémique et mettre beaucoup d’énergie à le combattre, alors que vous avez un comportement aussi déplorable? J’ai de sérieux doutes sur vos prétentions, Monsieur Blanchet. Pourtant, je ne demande qu’à être convaincu.

2 – L’idée (de la motion de M. Singh contre le racisme systémique à la GRC) peut être valable, mais à quoi bon convoquer des témoins en comité si les conclusions sont dictées à l’avance?

Bien franchement, en quoi le fait de déposer une motion qui échafaude les principes premiers d’un examen des pratiques de la GRC et de son racisme systémique apparent (que la commissaire de la GRC a elle-même reconnu!) empêcherait le comité de faire ses propres recommandations par la suite? Il s’agissait d’une motion et non d’un projet de loi, Monsieur Blanchet, et vous le saviez. Or, vous avez agi comme si le comité n’allait pas statuer à partir d’une position semblable à celle de la commissaire de la GRC elle-même, alors que c’est pourtant limpide.

3 – Le chef du NPD a alors éclaté dans une colère vindicative et a décrété que pour avoir exercé un simple privilège conforme aux règles parlementaires, Alain Therrien et les élus du Bloc Québécois étaient racistes.

Faux. Votre action, Monsieur Blanchet, a largement dépassé le fait d’« exercer un simple privilège parlementaire ». Le chef du NPD (tout comme moi lorsque j’ai assisté à cet échange singulier) a été blessé et frustré de voir votre parti refuser ce qui aurait dû faire l’unanimité et consensus à la Chambre des communes. N’aurait-il pas dû être normal et très facile de reconnaître la présence du racisme systémique dans la GRC et d’énoncer ainsi des principes fondamentaux, dans le cadre d’une motion, pour amorcer dès maintenant la lutte contre ce phénomène si préoccupant? Chantel Moore, Rodney Levi, Regis Korchinski-Paquet, Ejaz Choudry; ces noms-là ne sont-ils pas suffisants pour reconnaitre la problématique et l’urgence de la situation, Monsieur Blanchet?

4 – Entre ce qui pouvait paraître une colère spontanée en après-midi — et aurait pu se régler avec des excuses — et un point de presse qui faisait un indigne procès du Québec, il est clair que le NPD et son chef ont choisi d’en faire une stratégie partisane.

Vous me semblez tellement de mauvaise foi ici.

D’une part, la personne partisane dans cette histoire, Monsieur Blanchet, c’est vous (et votre parti). Vous avez en effet décidé de rejeter une motion pourtant si simple et si fortement symbolique qu’on en vient à se demander si vous n’avez pas simplement voulu éviter de froisser votre base partisane. Pourquoi alors ne pas avoir proposé une motion plus adaptée à vos visées (si celle du NPD ne vous convenait pas) ou demandé un délai avant de l’accepter, question de mieux l’étudier, étant donné que M. Singh n’avait pas respecté l’échéancier habituel avant le dépôt?
D’autre part, pourquoi toujours y voir un affront fait au Québec, alors que le racisme systémique existe partout au Canada de même qu’à bien des endroits dans le monde? Est-ce vraiment faire le procès des Québécois·e·s que de dénoncer le racisme systémique dans la GRC, une institution policière précisément canadienne?

5 – Dans la foulée, et même si son propre leader parlementaire niait que le Bloc Québécois ou Alain Therrien soient racistes, le premier ministre Trudeau déplorait que le Bloc Québécois ne dénonce pas le racisme systémique, se faisant l’écho d’une stratégie de division du NPD, tout en sachant que sa propre affirmation était fausse.

En quoi être sincèrement outré par votre refus vraiment honteux d’une motion si simple et si porteuse de symboles, en ces temps où de nombreuses personnes noires et autochtones sont mortes aux mains d’agent·e·s de la GRC, serait de la partisanerie et une stratégie de division? Décidément, vous me semblez confondre bien des choses. À ma connaissance, M. Singh n’agit pas de façon partisane dans ce dossier. J’ai seulement vu la colère et l’authenticité d’un homme issu d’une « minorité visible », alors que de votre côté vous faites dans la basse stratégie politique, la démagogie et les discours de victimisation.

6 – Le parti de M. Singh, en grave difficulté, compte ainsi réaliser des gains au Canada. D’ailleurs, au prix d’une stigmatisation grave et de menaces à la sécurité physique de députés n’ayant rien à se reprocher, il a aussitôt mis en ligne une opération de financement.

Votre mauvaise foi ici, Monsieur Blanchet, est franchement crasse. Comment banaliser à ce point la question du racisme systémique et caricaturer autant la position adverse en affirmant qu’il ne s’agit que de simple stratégie politique, alors que c’est manifestement vous qui y recourez?

7 – Enfin, en ne sanctionnant pas davantage le geste malsain du chef du NPD, la Chambre des communes informe ses élus que si une insulte grave et dommageable est proférée, il suffit de ne revenir prendre la parole que le lendemain et l’éponge est passée. C’est l’ensemble des institutions parlementaires et la dignité des élus, tous partis confondus, qui paiera le prix de cette caution des pires attaques contre celles ou ceux qui croient qu’un Québec différent, généreux et français a le droit de prospérer et de s’exprimer.

Je pense plutôt que ce sont tous les parlementaires qui devraient avoir honte de la réaction exagérée de votre parti dans cette affaire et face aux comportements réactionnaires de division que vous suscitez actuellement dans le débat public. Vous et vos députés avez demandé à un collègue néodémocrate issu lui-même d’une minorité visible, engagé avec sincérité dans la lutte au racisme systémique qu’il a lui-même subi, de sortir de cette chambre. L’ironie de la chose est aveuglante. Tout ce qu’il a fait ou presque, pourtant, c’est voir dans vos comportements et le rejet de cette motion l’attitude propre aux personnes blanches privilégiées empreinte de préjugés, capables de refuser, sans autre état d’âme, une motion simple et forte qui se voulait un premier pas dans le combat contre le racisme systémique dans la GRC.

8 – Cette crise révèle que de nouveau les Québécois devront affronter, à leur façon, l’enjeu très réel du racisme, et c’est ce que nous allons faire.

Ironiquement et peut-être malheureusement, Monsieur Blanchet, le parti fédéral qui défend le plus les personnes racisées au Canada est un parti fédéraliste : le NPD.

Vous m’avez profondément déçu au cours des dernières semaines, Monsieur Blanchet, et cette déception ne repose pas sur des prétentions erronées, mais bien sur des faits.

Bonne journée et bon été à vous.


Article publié le 17 Oct 2020 sur Onjase.org