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Réponse à un
camarade qui court au bord d’un fleuve
Du
refus de parvenir à Parasite de Bong Joon Ho
Point de vue image de classe (27)
Si
je trouve très honorable la notion de refus de parvenir, je ne peux pas
dire que je m’en revendique.
Ceci
pour plusieurs raisons :
Je
trouve ce terme assez flou. De plus, il faut être en situation d’aspirer à.
Cela n’a jamais été mon cas.
Cette
question du refus me semble appartenir à une forme de discours de l’ethos.
Je
ne peux pas dire qu’il m’est arrivé d’être mis en situation sociale de “réussir”
ou de “parvenir”. Ma provenance sociale m’inclinait plutôt à suivre sagement
les rails d’un certain conformisme et disons-le aussi d’un certain confort de
la reproduction de ma classe sociale et du renouvellement de ma force de
travail dans un milieu ouvrier immigré.
Il
ne s’agissait pas tant de parvenir que d’accéder à une vie sans heurts
ni cahots. Je ne voulais pas briser de plafond de verre, car je ne savais même
pas qu’il en existait un. C’était ainsi. Je n’aspire toujours pas à le briser,
car mon référentiel n’est pas celui-la. S’il s’agit de tenter de briser quelque
chose autant s’occuper sans tarder de toutes les voûtes célestes.
Je
considère également le concept de refus de parvenir comme une forme de pathos auto-persuasif.
Une forme laïcisée d’une posture christique typique de la petite-bourgeoisie ou
des transclasses (comme il est à la mode de le dire).
Fréquemment, il s’agit d’individus aux fonctions de pédagogues qui se trouvaient ou
se trouvent dans une posture coupable par rapport au labeur répétitif ouvrier
ou manuel.
Ils
s’autorisent de manière certainement bienveillante (même s’il faut toujours se
méfier de gens qui se cherche une conscience sur le dos des autres) à donner de
leur personne pour la “cause” ou à se fondre dans une forme de sentiment
océanique.
Qu’est-ce
que “réussir” pour ces gens-là ? Devenir employé de banque ? Fonctionnaire ou
maton ? Prof ou éducateur social ? Est-ce que les prolétaires n’aspirent qu’à
cela ? Par se biais là ?
Cette
morale déguisée en éthique n’a d’ailleurs eu aucune prise sur quoi que ce soit.
Pour s’en persuader, il ne suffit que de regarder d’une certaine manière et sur
un autre plan ce que sont devenus les établis issus de l’École Normal
Sup
. Ils ont témoigné puis se sont tirés fissa.
Il
y a aussi ceux qui jouent de leurs origines sociales pour mieux déminer les
attaques sur leur embourgeoisement. On se défend comme on peut.
Refuser
de parvenir quand on est soi-même dans une situation de confort (toujours
relatif) le plus souvent dans le cadre d’une profession symboliquement forte et
valorisante cela ne mange pas de pain. C’est un supplément d’âme. Une manière
de rester debout. Quelque chose pour exprimer qu’on n’a pas oublié, qu’on est
toujours solidaire … Quand même.
Ce
refus de parvenir, c’est aussi oublier un peu vite qu’il existe des solidarités
historiques dans les milieux ouvriers liées à la conscience de classe.
Conscience construite dans les luttes et l’entraide, mais aussi au travers d’un
certain conservatisme propice à reproduire l’existant (Qu’on veut au moins, moins pire que celui du
voisin) que l’on sait au moins certain, plutôt que de parier sur les lendemains
qui déchanteront plus certainement. Tout cela peut aussi virer à une morale du
ressentiment, comme être contre “les riches” ce qui en soi ne veut rien dire,
car cela peut-être aussi la voie royale
et boueuse qui mène directement vers le
funeste cul-de-sac du socialisme des imbéciles.
Le
refus de parvenir se situe donc à mon avis dans un rapport de conscience avec
soi-même. C’est une approche très individuelle des rapports sociaux qui ne
peuvent se décider ou se moraliser uniquement à cette échelle, sinon dans une
praxis collective et pas dans une optique où il s’agit de mettre à disposition
du « le peuple » pour le “servir”.
C’est pour cela que j’ai toujours
exécré la figure de l’intello bourdieusien (donc parvenu) qui se permet de venir parler pour
les “opprimés”. Je hais les porte-paroles surtout ceux à qui je n’ai donné
aucun mandat.
C’est
un rapport très intellectuel à la solidarité des prolétaires, d’individus
épargnés dans leurs parcours par la dureté de la concurrence du marché.
Le
prix à payer pour ceux qui refusent de parvenir, est moins lourd que pour ceux
qui ne font qu’aspirer à vouloir changer de situation. Quand cette “réussite”
est effective le plus souvent, il le paie le prix fort par l’isolement, pour d’autres
une minorité, c’est la rupture, mais ils peuvent la vivre sans remords et s’occupe
de le faire savoir.
Je
me suis toujours méfié des professions de foi éthiques et des sermonnages. La
vie se charge déjà de nous donner pas mal de leçons.
Un
peu comme le dernier film de Bong Joon Ho que suis allé voir il y a peu Parasite.
J’ai
particulièrement aimé ce point vue opportuniste et cruel sur les prolétaires.
On est bien loin de la common decency. Ce regard peut nous permettre d’éviter
d’essentialiser les prolétaires qui peuvent aussi se comporter affreusement, c’est-à-dire
faire et dire de la merde.
On
trouvera toujours des circonstances atténuantes à la bêtise, mais à ce jeu-là,
ce que nous dit le film selon moi, c’est que l’on peut aussi se condamner à
rester enfermés éternellement dans le vide sanitaire du capital.
Le
prolétariat, est-il condamné par sa situation d’exploité de s’affronter à d’autres
prolétaires ? De ne voir son rapport aux capitalistes que comme revanche,
roublardise ou truanderie ?
S’abstenir
de moraliser sera ma première démarche.
Mais
n’y a-t-il que le sentiment de « dignité » perdue ou bafouée dans la
grande déconfiture de nos aspirations « marchandes » qui nous fera nous retourner
contre nos maîtres ? J’espère sincèrement que non. 
Je ne refuse pas de parvenir je
refuse tout court
.


Article publié le 10 Juin 2019 sur Vosstanie.blogspot.com