Juin 28, 2021
Par Lundi matin
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La science ne connait pas la crise. Elle ne subit ni l’événement sanitaire, ni le désordre climatique. Elle certifie les discours et les hommes, elle produit les connaissances et les vaccins. Ceux qui prétendent à une pensée crédible se battent alentour pour être labellisés. Et peu importe les remous causés par les ego, tous ont la conviction d’agir pour le bien commun.

C’est peut-être pour cette raison que les scientifiques se permettent parfois d’aller à l’encontre du pouvoir. Ce fut notamment le cas quand plus de mille chercheurs de diverses disciplines publièrent un appel à la rébellion : constatant que les politiques ne font rien pour la planète, ils en appelaient plus que jamais à rejoindre la désobéissance civile menée par les associations écologistes [1].

Ce type de prise de parole se fait souvent à grand renfort de chiffres. Il s’agit d’être pris au sérieux, alors on s’applique à s’exprimer de façon cohérente, en termes quantitatifs et répétables sous conditions de laboratoire. Il s’agit de montrer que la pensée ne s’enfonce pas en elle-même, et qu’elle parle du réel. Il s’agit de faire preuve de sa santé mentale pour ne pas être ostracisé, accusé de complicité de complotisme ou renvoyé à la masse des peurs irrationnelles.

Certaines choses clochent pourtant dans l’attitude scientifique. On prétend que l’effort de recherche est anonyme et collectif, mais on laisse courir le mythe du génie (si le nom de Raoult est trop polémique, on évoque celui de Pasteur). On revendique une neutralité morale, mais on prétend immoral de s’en passer (vous voulez qu’on se passe des acquis de la médication ? des vaccins ? vous voulez que meurent les gens ?). On revendique une neutralité politique, mais on voudrait que les leçons de réel soient écoutées par les dirigeants.

On revendique aussi une neutralité sociale, mais après avoir demandé aux citoyens de sauver la recherche [2], on leur demande d’obéir à la science pour sauver la planète. On refuse d’être orienté par le public, mais quand un danger pointe on s’empresse de dire qu’on fait ce qu’on fait parce que « les gens » le veulent, et on rappelle que la société est libre de s’emparer des résultats des recherches (ou alors on revendique plus de crédits pour dépasser l’écueil).

Ainsi l’irruption des chercheurs sur la scène de l’activisme écologique produit-elle un message étonnant, et qu’il faut peut-être s’appliquer à mieux comprendre si nous voulons y faire écho avec tout notre cœur, notre corps et notre conscience. Autrement dit s’il est urgent de répondre à l’appel de la science, il est tout aussi nécessaire d’inviter les scientifiques à répondre de la science.

La Science Nitouche

Nous vivons sous l’ordre moral de la science. Contre la religion qui déclarait mauvaise la connaissance du bonheur et du malheur, les modernes ont imposé une culture où toute connaissance est considérée comme un bien. L’ignorance empêchait les hommes d’atteindre le bonheur, les progrès des connaissances devaient les y aider. Et ils ne perdent plus une occasion de rappeler les 400 ans de succès de la méthode expérimentale et déductive, ou présenter le dispositif expérimental de Galilée comme une glorieuse manière de lutter contre la théologie.

Pour cette culture, la connaissance est une lumière qui élève l’homme. Elle a permis d’éviter l’obscurantisme ou la fausse connaissance (la métaphysique, les pseudosciences), elle tarit encore les sources des pensées et des actions mauvaises. Et plus positivement, elle a permis un élargissement de la conscience au-delà des savoirs immédiatement utiles, jusqu’à un savoir de la nature qui permet à l’homme de s’en rendre « comme maitre et possesseur ».

Il ne faut voir aucun mal à ce projet, car comme l’écrivait Descartes cette maitrise « n’est pas seulement à désirer pour l’invention d’une infinité d’artifices, qui feraient qu’on jouirait, sans aucune peine, des fruits de la terre et de toutes les commodités qui s’y trouvent, mais principalement aussi pour la conservation de la santé, laquelle est sans doute le premier bien et le fondement de tous les autres » [3]. La preuve, on a fait des vaccins. Savant : sauveur.

On a certes pu constater certaines déviances au fil du temps : Oppenheimer avoua par exemple qu’avec Hiroshima, la physique avait connu le péché. Mais on en a seulement déduit que la connaissance ne devait pas être mise entre les mains de n’importe qui, qu’il était nécessaire d’éviter la version méchante du savant fou. Autrement dit on a instauré le règne de la Sainte Limite : il fallait tenir en laisse les applications de la science, mettre des limites au technicien. Car finalement, c’est lui qui s’était voulu effectivement « maître et possesseur de la nature », ce n’était pas vraiment le scientifique [4]. Les préceptes moraux allèrent bon train, il fallut se souvenir que « science sans conscience n’est que ruine de l’âme » [5].

On a donc bien pris soin de tracer une limite entre la science et la technoscience. Et plus subtilement, on a pris soin de laisser entendre que la science n’avait pour sa part aucunement besoin de limites externes : elle est parfaitement autonome, elle a une puissance morale propre, elle sait se tenir. Après que Kant a montré qu’en passant au crible d’une pensée philosophique la science pouvait conquérir une nouvelle légitimité [6], la science de la science a plus récemment mis en évidence sa dimension morale intrinsèque [7]. Alors qu’une certaine critique avait tendance à vouloir dénoncer celle-ci pour mettre en doute sa prétendue neutralité, on a alors pu assumer celle-ci à bon compte (sans avoir à se réformer).

Ainsi la science s’apparait-elle raisonnable en elle-même, pas seulement rationnelle et rendue raisonnable par des limites extérieures. Autrement dit elle dispose d’une ceinture de chasteté : l’objectivité. Bien sûr que la coupure épistémologique n’existe pas telle qu’on a pu la présenter jadis (version « national-rationalisme » à la Bachelard, dixit Latour), mais l’effort et le processus d’abstraction maitrisé au nom de l’objectivité produit des résultats que Latour le constructiviste ne peut lui-même contester ! Bien sûr que la coupure science/technique n’est pas telle qu’on a voulu l’imaginer (la technique s’appuie sur la connaissance de la structure moléculaire de la matière, et réciproquement la science s’appuie sur la technique pour expérimenter), mais la science physique n’a quand même pas grand-chose à voir avec la pensée de l’ingénieur !

Ainsi la science peut-elle continuer à faire comme si elle perpétuait l’Immaculée Conception : elle résulterait d’un désir de connaitre sans sujet, et qui suit une méthode ex nihilo référencée au modèle mathématique. En un mot elle se présente comme valeur, et serait donc insensible : en plus d’être intouchable, elle serait irréductible à ses effets tangibles. Et elle serait aussi très importante. Par exemple, très importante pour la santé des milieux organiques et géologiques.

D’ailleurs après avoir répété à l’envi que toute critique sérieuse et efficiente nécessitait elle-même une approche scientifique, une participation à la Valeur Science pour dire et faire le réel [8], on a récemment parié sur le fait que beaucoup verraient que les progrès de la science sont sans commune mesure avec l’absence de progrès inhérente à la critique de la science (il faut bien le dire, on pourrait réécrire ce qui a été formulé il y a 50 ans [9]). Alors on peut laisser dire du mal de la recherche, tant le raisonnable reste au service innocent du rationnel.

C’est ainsi à la puissance de la Sainte Science que s’adossent aujourd’hui bon nombre de ses apôtres. Il leur est aisé de se prémunir contre toute remise en cause. On se plaint de la science ? On ne devrait pas, c’est le signe d’un obscurantisme moyenâgeux. D’ailleurs LA science, cela n’existe pas ! Il n’y a que des sciences [10]… Et puis quand quelqu’un qui ne connait pas grand-chose vient faire la leçon aux connaisseurs, cela laisse à désirer… En plus nous avons déjà assez à faire avec nos recherches, les virus, l’écologie et les attaques de Latour [11].

La Maitresse du Monde

Rien de surprenant à ce que l’orgueil de la science ait ressurgi à l’occasion de la crise sanitaire. Soudain, le respect de la personne est apparu moins important. Il a fallu que tout le monde écoute « ceux qui savent ». Il a fallu que ces derniers sachent prendre des décisions : le conseil scientifique a donné des ordres aux médecins (plus que des conseils). Et finalement, on a célébré en grandes pompes les noces de diamant de la technique et de la science en accueillant un rejeton des plus modernes : le vaccin du laboratoire « bioNtech » (sic).

Où est donc la Sainte Limite ? Disparue. Faut-il alors croire qu’il n’y a pas de limites qui tiennent, que « tout ce qui peut être fait sera fait » (loi de Gabor), et que ceci ne relève pas seulement de la logique technicienne mais aussi de l’imaginaire scientifique ? Sans aucun doute. Il y a une sorte de méganoïa de la science : sous ses airs de ne pas y toucher, elle propose des limites excitantes ; elle pousse à toujours progresser, toujours dépasser l’état des connaissances. Ceci est d’autant plus facile que la connaissance en question se joue à un niveau micro, moléculaire par exemple, qui résulte du réductionnisme scientifique et se fait incidemment creuset du rationalisme calculateur qui hante l’imaginaire occidental [12].

Ceci n’est pas sans conséquences sur la façon de « gérer » la santé. On nous a bien fait comprendre que nos sens étaient par trop subjectifs, que nous ne pouvions connaitre notre santé. Il fallait faire des mesures pour savoir. L’horizon de sens fixé par les technocrates ne consista plus alors qu’en une inflexion des courbes, comme lorsque la CPAM œuvrait pour diminuer les chiffres des arrêts de travail (soit dit en passant, en convoquant des médecins coupables de faire mentir des statistiques qui disent ce que devrait être le monde s’il fonctionnait bien). Voici donc révélé qu’avec la science, toute la vie est un calcul (sauf que si vous êtes malades, c’est de votre faute, dans le sens où c’est une atteinte à l’ordre anticipé).

Quid des milieux de vie ? Idem. La sacrosainte objectivité fait son œuvre. Les avancées de la physique et de la chimie avaient déjà fait des dégâts (exploration intime de la matière jusqu’à la fission nucléaire, utilisation systématique des intrants pour cultiver la terre), la biologie avait semblé légitimer l’invasion du vivant (une recherche peut être dite « non invasive » quand un objet est introduit dans le corps d’un animal [13]), la technique statistique participe aujourd’hui à l’homogénéisation du monde. Née fin 19e à l’apogée du scientisme, elle cherche à évacuer les « outlier » (cas hors normes pourtant observés) afin que tournent les modèles mathématiques, et que toute chose soit égale par ailleurs… Il en résulte un effectif écrasement des savoirs situés et singuliers (touchant à l’entretien des milieux autant que des corps) [14], comme il avait fallu écraser la ZAD pour rendre inimaginable l’autre du calcul.

Alors avec la révolution numérique en cours, il faut craindre le pire. La science devenue science des data s’accompagne d’une « médecine P4 » (personnalisée, prédictive, préventive, participative) et autres expédients comme le pass sanitaire et la carte génétique sur I-phone. Et l’IA n’aura pas de limites, il n’y aura pas de nature qui tienne ! Le projet est d’augmenter les êtres humains pour les adapter à un monde qui se disloque, plutôt que tenter de préserver un milieu où s’épanouir.

Bien sûr, on prétend faire tout cela au nom de l’écologie. Plus on est dans le laboratoire (où l’on cultive des cellules pour leur inoculer des virus et les étudier), moins on est sur le terrain et moins on dérange le vivant. Qu’importe la déconnexion d’avec le sensible, qu’importent les appareils connectés, la connaissance s’accumule ! Bientôt la science n’interprétera plus la nature, elle la fera découler de ses méthodes salvatrices. Pourvu seulement que le nouveau monde ne s’échappe pas prématurément du laboratoire…

Alors que penser d’un appel proprement scientifique à l’activisme écologique ? Devons-nous nous empêcher de croire que les scientifiques s’arrangent parfois bien du fait que la science soit la maitresse du monde ? Que la science produit du pouvoir, donc séduit les puissants ; et que si elle est l’amante des puissants, elle les sert peut-être autant qu’elle tire les ficelles dans leur ombre ? Que puisque sa méthode est une recherche de maîtrise, elle risque de permettre aux dominants de maitriser le monde ?

Comment comprendre que les scientifiques se refusent à être comptables du fait que la science est la clef de voûte de notre société, et que les dominants ont intérêt à ce que l’on pense qu’on ne peut se permettre d’y toucher ? Comment comprendre qu’ils prétendent souvent ne faire que produire du savoir, et se désolidarisent si vite de son utilisation par les politiques ? Comment comprendre qu’ils puissent dire que leur appel n’engage qu’eux, jamais l’institution scientifique, encore moins la valeur de la science ? Comment comprendre qu’ils disent parfois que LA science, ça n’existe pas, sans dire précisément contre quelle pratique scientifique ils se portent ? Comment comprendre qu’ils pensent n’avoir pas assez de temps pour répondre à leur propre appel parce qu’il leur faut répondre aux appels à projet [15] ?

Le Drame de Connaitre

Souvent, penser la science consiste à prendre en compte les conditions matérielles du prétendu immatériel de la Valeur Science (de Marx à Latour). Mais c’est mal pris par les chercheurs, et surement inutile pour comprendre leur étonnant appel à l’activisme écologique. Tentons donc ici une autre approche : considérons les conditions existentielles (elles-mêmes immatérielles) de l’acte de connaitre. Celles-ci passent habituellement sous le radar parce que l’« on » n’existe pas vraiment. Peut-être est-il alors judicieux d’écouter la confession de la personne de science, l’expression du refoulé de la recherche. Dans cette perspective, il est possible d’évoquer d’abord une histoire banale…

Elle a étudié une discipline scientifique au terme d’un bac S, il s’est accroché et a fini par décrocher un sujet de thèse imposé. Elle est restée polie, il a fait du guiliguili, illes ont réussi à intégrer un laboratoire. Depuis on suit un protocole pour cerner une réalité, on fait des manipulations en prenant soin de noter rigoureusement la technique de récolte des données et d’analyse, on obtient des résultats pour intervenir dans un séminaire et construire un article. On subit aussi le management scientifique, qui prend parfois la figure du harcèlement : le patron donne des ordres contraires, prétend que ce n’est pas publiable et publie la même chose. On ne dit trop rien, on sait que c’est publier ou périr, et que publier requiert l’aval du patron. Alors on s’accroche, on publie parfois. Mais il n’y a pas de joie, il faut repartir de l’avant avec la peur au ventre. On sait qu’on est un rouage, mais on prend sur soi : ça doit quand même servir à quelque chose de faire avancer la recherche…

Il y a une faille plus profonde : le retournement de la culture du secret. On était fier d’en être. On avait le sentiment d’être dans le secret des hommes qui sont dans le secret des choses. On avait la conviction de découvrir des réalités cachées et mystérieuses (en tout cas invisibles à l’œil nu). Mais au fil du temps, on s’aperçoit qu’il y a bien des choses que l’on ne comprend pas : on doit bien avouer qu’en dehors de son domaine on est démuni, et qu’on ne comprend ni les autres domaines, ni l’ensemble de ce qu’est la recherche, ni ce que fait le technicien de son laboratoire, encore moins ce que fait le statisticien à qui on confie des données.

Un doute vient alors à l’esprit : l’implacable logique de la pensée rigoureuse n’était peut-être qu’un spectacle, une source de plaisir qui laissait illusoirement croire qu’elle avait à voir avec les choses. D’ailleurs les mathématiques sont le modèle de la science alors qu’elles n’en sont pas une puisqu’elles ne cherchent pas à décrire le monde : elles sont seulement une pratique dirigée par l’interdit de contradiction, et qui n’a pas de signification (il est finalement interdit de savoir de quoi l’on parle). On commence alors à comprendre ceux qui deviennent Data Scientist : c’est toujours mieux que Trader, et cela permet de rendre concrète une pratique trop abstraite. Secret de polichinelle : le langage scientifique va partout parce qu’il est vide [16].

On prend peu à peu conscience d’un certain drame de l’acte de connaitre : il s’agit de quitter une relation naturelle. C’est le projet de Sciences Humaines qui met la puce à l’oreille : quand un sujet chercheur rencontre un sujet non chercheur pour produire des énoncés à son sujet, un vertige s’immisce dans la relation de connaissance puisque le sujet non chercheur est libre de répondre comme il veut ; on s’aperçoit donc que l’acte de connaissance requiert un acte réflexif, à partir duquel le chercheur se prononce sur son lien à ce qu’il va connaitre, et l’on voit nettement qu’il s’agit de transformer un sujet en objet pour les besoins de la connaissance (sans demander pourquoi l’autre sujet n’a pas lui-même produit ce discours). Ainsi la science consiste-t-elle à interrompre un certain infini de la relation, ainsi la science est-elle violence.

On se rappelle peut-être que le mathématicien Grothendieck avait tiré la sonnette d’alarme : affirmant que la prolifération mathématique ne révèle aucune autre réalité que celle du vide dynamique, il dénonçait la violence de toute prise de forme [17]. Or on voit que non seulement la science se perpétue en technique préhensive, mais qu’elle a précisément inventé la nature qu’elle étudie de façon à ce qu’elle ait horreur du vide [18]. Cette nature n’a plus rien à voir avec la nature sensible, infiniment continue malgré le vide qui l’habite, et l’on constate que puisque la continuité est essentielle à la vie et que la science veut continuer son propre bonhomme de chemin dans une continuité rompue, elle cherche à retrouver celle-ci par le numérisme. Autrement dit elle approuve les Data Scientists qui recollent les morceaux d’un monde éclaté en plurivers par ses disciplines.

En tout cas on a assurément conscience de la violence faite à la vie dans et par les laboratoires. Car c’est par eux que se produit l’appropriation financière des organismes. C’est surtout en leur sein qu’émergent des connaissances liées à la torture des êtres vivants. Et en l’occurrence, il n’y a aucune limite : si le visage d’autrui est censé interrompre mon intéressement, dixit Levinas, ce n’est pas le cas de celui d’un singe en cage ou d’une souris génétiquement modifiée. On s’interroge sur la santé mentale de ceux qui pensent et pratiquent les expériences sur les animaux [19], évidemment, et l’on finit par se dire que l’acceptation de la souffrance résulte d’un acte moral et existentiel conscient.

Quand le trouble est trop profond, on se retourne vers ceux qui prétendent donner sens à ce projet de connaissance moderne. On culpabilise en entendant leurs premiers arguments (vous voulez que meurent les gens ?), mais on apprend vite qu’il n’y a pas grand-chose qui sert effectivement la santé ou l’écologie [20]. On élargit alors la perspective et on rencontre une bêtise sans limite : ils déclarent que toutes les productions sont bonnes, mais que l’opinion est contre, cette idiote, et qu’il faut faire la science des idioties humaines pour la redresser (par exemple, signifier que son essentialisme est délirant). Nouvelle extension du domaine de la science, où Sciences Humaines riment avec Ressources Humaines. Et il y a pire : on les entend dire qu’« il faut réhabiliter la quête d’un confort plus élevé », même si aujourd’hui « se posent les conditions pour verdir cette quête » [21]. Violence du confortisme, retour de flamme théologique : les pronoïaques brûlent d’impascience et maudissent les décroissants.

Voici donc que le drame de connaitre meut en prise de conscience tragique. Le besoin de publier a rendu aveugle, mais on ne peut plus oublier de se demander pourquoi et pour quoi on fait de la science. La connaissance sert à légitimer des atrocités et personne ne veut rien en savoir ? On brandit des mesures là où émergent des questions éthiques ? On veut rééduquer un public déjà sommé d’avoir confiance en l’expertise scientifique ? Tout cela n’est-il pas finalement le signe d’un rapport malade de l’homme au monde ?

On a compris qu’en se posant comme observateur anonyme d’objets anonymes, on participe à l’élaboration d’un monde anonyme, et qui ne répond plus qu’aux scientifiques. On a compris que la science fait système, et que la vocation de la science est de faire système. On a compris que le système est chapoté par la science économique (nomothétique, qui dit ce que devrait être le monde s’il allait comme il faut : bien calculé [22]), tant il est aisé de rapprocher commerce et santé [23], crédits et écologie.

On a compris que la science est un projet politique, et que c’est sa façon de produire de l’information qui est vouée à assurer la stabilité sociale. On a compris que la science est une religion, et que ce serait un déni de grossesse de prétendre encore à l’Immaculée Conception. On ressent que l’on va accoucher d’un monstre si on continue, alors on appelle à l’aide. Save Our Souls, sachant que nos âmes sont dans la nature. On s’avoue qu’un langage sans sujet est impossible (d’ailleurs c’est qui ce « on » ?), alors on essaie de parler en notre nom : désobéissez pour l’écologie, il faudrait que nos connaissances guérissent de leur drame… Save Our Souls, nous appelons à la rébellion citoyenne.

L’urgence de pourparlers

Il est étonnant d’entendre un appel à changer le monde de la part d’une science qui déclare qu’elle ne peut rien changer puisqu’elle ne fait que constater. Étonnant d’entendre que c’est la faute d’un système politique qui précisément porte sa parole, à défaut de la suivre. Étonnant d’entendre des scientifiques appeler à la rébellion sans engager leur institution… Certes, rien ne sert de médire, et il faut penser à point : s’ouvrir à l’urgence, être empathique et courageux. Mais avant de répondre à ses attentes, il peut paraitre bon de convertir la science à la nature.

Il y a évidemment des précautions à prendre avant d’engager les pourparlers : arrêter de dire que la science ne pense pas, éviter de la traîner sur le plan ontologique (qu’elle méconnait sciemment), cesser de faire la leçon avec une épistémologie à la papa. Mais réciproquement, on peut être en droit d’attendre que les scientifiques ne demandent pas de colmater la brèche avec une ontologie ad hoc, quand la recherche se lézarde et qu’elle a besoin d’un peu de philosophie muée en science humaine pour se refaire le conatus. Qu’ils acceptent surtout qu’il s’agit d’accoucher la science, et que si un monstre menace de naître parce qu’elle a été violée par la bêtise, il s’agira de l’avorter.

Ces précautions étant prises, nous pourrions partir de l’idée qu’il ne suffit pas que les choses soient dites pour qu’elles soient faites. Il s’agirait par exemple de cesser de croire en l’efficience de la critique, ou de s’enorgueillir du sérieux de la science pour prétendre à une contre-expertise efficiente, tout autant que rejeter la faute sur l’autre, comme lorsque l’on dit que les politiques sont coupables d’inaction (plutôt que se dire que les chiffres ne servent à rien quand d’autres n’y obéissent pas).

Nous pourrions aussi envisager de repenser ensemble la relation du sensible et du rationnel. D’abord en voyant que la pratique de la science peut être un vecteur de sensibilisation : collecter des données implique des démarches physiques, publier des résultats peut convertir certains regards. Peut-être même en acceptant, plutôt que de se contenter d’en appeler à la reconnaissance de l’ancrage de la raison dans le sensible, de donner un statut rationnel au sensible (au point où nous sommes de l’inversion du rapport sensible/rationnel, il y a d’ailleurs nécessité). Mais il faudra réciproquement parler des modes d’abstraction et de leur émergence à partir du monde de la vie ou des agencements naturels [24].

Nous pourrions en tout cas affirmer qu’il est insuffisant de dire qu’il ne faut pas laisser un mode de véridiction écraser les autres : car on feint parfois de tolérer la variété des approches pour mieux installer son hégémonie (vive le pluralisme, tant que les autres savoirs ne nuisent pas à notre puissance). Peut-être penserons-nous alors, paradoxalement, que le modèle scientifique s’impose parce qu’il n’est pas réellement partagé, et qu’il convient de sortir la science du laboratoire pour qu’elle devienne une force parmi d’autres [25]. Nous pourrions même espérer que les scientifiques disent qu’ils ne font que de la science, et qu’ils osent parfois se désolidariser de certaines pratiques et institutions pour démolir le mur entre « ceux qui savent » et les autres [26].

Au terme des pourparlers, s’ils réussissent, la question « qu’est-ce que connaitre ceci ? » suivra légitimement, chaque fois, la question « qu’est-ce que ceci ? ». Accepter d’y répondre, ce sera une façon de ne pas faire comme si les savoirs résultaient de l’opération du Saint Esprit, ou d’un accueil passif oublieux des actions méthodiques. La connaissance apparaîtra non plus comme une information mais comme le résultat et le support d’une pratique. Mieux : comme une façon de vivre qui se retourne sur une façon de vivre. Elle n’apparaitra plus comme une représentation inoffensive (Science Nitouche), mais comme participant de et à ce qui est, par conséquent comme pouvant être source de choses mauvaises.

Viendra alors un nouveau de contrat de connaissance. Ni épistémologie philosophique traquant l’irrationalisme, ni science des conditions des sciences, le geste sera gnoséosophique. C’est-à-dire qu’il visera une certaine sagesse du connaitre. Il incitera par exemple à faire avec du non-savoir plutôt qu’obéir à l’impératif de maîtrise. Il fera douter de l’ordre qui enjoint de savoir avant d’interpréter : la succession infinie des interprétations sera au contraire signe de réalité, sans qu’il soit besoin de nier la nécessité du drame de connaitre, de l’interruption provisoire de la continuité [27]. C’est-à-dire qu’il ne sera pas établi par des sujets déjà enseignés par la science, mais consistera à proposer une autre économie morale que celle qu’impose notre temps.

Peut-être le contrat noïaque incitera-t-il aussi à penser à différentes échelles (ne jamais se cantonner au cellulaire ou au moléculaire par exemple) et à entrer en résonance avec un réel singulier et profond plutôt qu’avec le seul universel. Peut-être inclinera-t-il à créer une relation de connaissance où celui qui connait s’assumera pleinement sujet, disponible à être transformé par la connaissance qu’il produit (plutôt qu’enclin à faire des leçons de réel en vertu de l’absence de biais subjectif) [28]. Ceci ne rendant d’ailleurs pas caduque le discours d’objectivité, malgré trente ans de déconstruction : « objectif » ne signifiera plus « inverse du subjectif » mais « ce qui peut répondre aux objections » [29].

Au moins pouvons-nous croire que cette perspective gnoséosophique rendra envisageable la décroissance cognitive. Au moins pouvons-nous croire qu’elle invitera à laisser parler les corps et les milieux, plutôt que les envahir avec du numérique pour les gouverner par des données indifférentes à leur existence subjective, plutôt que de les soumettre à l’information scientifique avant de prétendre les assumer par le produit de cette opération (les médicaments et les intrants). Au mieux pouvons-nous espérer qu’elle rappellera qu’« il ne faut pas parler du corps, mais parler au corps » [30].

Bref : il faut répondre aux appels des scientifiques, mais leur proposer d’honnêtes pourparlers. Pourvu qu’ils acceptent, et que nous nous entendions. Sans quoi notre enthousiasme risque de baisser, notre désir de révolution écologique s’évanouir. Car la science sans conscience n’est que ruine de l’arbre, et nous ne pourrons accepter longtemps d’agir sous forme de mesures.

[2Cf l’association Sauvons la recherche (SLR) créée en décembre 2003.

[3Descartes, Discours de la méthode (1637), 6e partie.

[4On a aussi pu distinguer le scientifique de l’artisan en insistant sur l’art du premier (l’idée de démarche artistique est une métaphore souvent utilisée pour expliquer ce que sont la recherche et la connaissance). Dans L’économie morale des sciences modernes, Loraine Daston signale même que puisqu’on cherche à éliminer toute trace d’intervention humaine dans les observations, on privilégie le recrutement d’assistants ignares et aveugles autant qu’on utilise des automates, et que l’on distingue bien ceux-ci du chercheur en personne.

[5Rabelais, Pantagruel. Ce qu’il y a d’étonnant, c’est que l’on cite cette formule en oubliant qu’elle invite à se tourner vers Dieu. Il est par contre très intéressant de noter que là où pourrait poindre une déficience à l’endroit de la limite morale, la limite sanitaire peut prendre le relais : voir Mary Douglas, De la souillure. La Découverte. 1992.

[6Celle-ci tient à certaines conditions de domaine : tant qu’elle ne se répand pas au-delà de l’expérience sensible, la démarche scientifique est autorisée.

[7Loraine Daston, L’économie morale des sciences modernes. La découverte. 2012.

[8Insistant sur le constat des dérives de la science, beaucoup ont voulu la réformer, voire la révolutionner, mais ont très vite découvert que ceci impliquait, plus que la méthode et les institutions scientifiques, de changer la société entière, ce qui impliquait de s’appuyer sur la science. Les approches marxistes se sont par exemple portées contre la division du travail, censée rendre les scientifiques aveugles, mais ont avancé en scientifiques.

[9La lecture d’Impascience et Survivre est une expérience troublante : il est possible de recopier tel quel les propos critiques. Elle permet aussi de se rappeler de « l’Appel des 400 physiciens » (1975, contre le nucléaire).

[10Cette objection très répandue est difficile à expliquer. Une hypothèse : elle est le fruit de scientistes repentis.

[11Bruno Latour n’a cessé de rappeler qu’il cherchait à décrire plus que dévaluer les pratiques scientifiques concrètes. Mais apparemment, c’était déjà beaucoup trop pour certains.

[12Voir Jean-Marc Royer, Capital et mode de connaissance scientifique moderne : un imaginaire en partage, Lundi Matin 277 (mars 2021), où l’auteur montre qu’il en va d’un réductionnisme sans limite qui n’aura jamais à répondre que de lui-même.

[13Par exemple, voir Matte, Développement d’une méthode rapide et non-invasive de cathétérisme jugulaire chez le porc : un outil de recherche accessible à l’industrie.

[14Foucault signalait déjà la mise en discipline des savoirs hétérogènes par la science (disqualification, normalisation, hiérarchisation).

[15Alors qu’ils avaient pendant longtemps eu tendance à répondre aux questions que seules leurs méthodes permettaient de traiter, ils semblent aujourd’hui répondre aux questions choisies en amont par les crédits qui leur sont promis, et qu’ils doivent gagner. Croient-ils que ce n’est pas si grave, tant que la connaissance s’accumule ?

[16Dans L’économie morale des sciences modernes, Loraine Daston signale la « portabilité » de la quantification.

[17Voir J.Fradin, Mathématique et Apocalypse. La révolution Grothendieck. LM 272 (jan 21).

[18En plus de la référence à Grothendieck, on peut se rappeler du concept de « dénaturant » proposé par Neyrat dans La part inconstructible de la terre (Seuil, 2016). Il s’agit de rappeler la négativité immanente à la nature, qui n’est pas rupture de la continuité sensible mais possibilité du retrait singulier, de l’éternel détour, et qui va contre l’idée que tout soit interconnecté.

[19Ouvrir les crânes, brancher des électrodes, inoculer des virus, enlever les petits et sédater… Voir Audrey Jougla, Profession : animal de laboratoire. Autrement, 2015.

[20Dans Profession : animal de laboratoire, Audrey Jougla évoque que la moitié des expériences de biologie fondamentale accroissent les connaissances théoriques sans avoir d’applications, que la presque totalité des médicaments testés au préalable sur l’animal échouent sur l’homme, que dix-huit mille personnes décèdent des effets secondaires de médicaments testés sur les animaux, que des problèmes évidents sur les hommes sont niés parce qu’ils n’ont pas été montrés sur les animaux (cancer, amiante, cirrhose), que l’argent du Téléthon sert à acheter des animaux, que seulement 2 à 3 % va à la recherche pour le cancer.

[21Ferghane Azihari dans l’émission d’Arte : « l’écologie, ennemie du progrès ? ». Audrey Jougla donne aussi la parole aux défenseurs du système : « l’homme a depuis toujours cherché dans son environnement des moyens pour survivre et améliorer sa condition de vie. L’expérimentation animale va dans ce sens également. Il ne s’agit pas d’un mal nécessaire mais juste d’un sens naturel » ; « l’intelligence humaine est assimilable à la griffe et à la dent du chat qui mange la souris. Et quand l’homme utilise le monde vivant pour accroitre sa connaissance, il est dans une démarche qui est totalement légitime au plan biologique » ; « nous œuvrons pour le bien de l’humanité, et l’humanité n’est pas capable de le reconnaitre ».

[22Voir Jacques Fradin, Qu’est-ce que l’économie ? Lundi Matin.

[23Dans Profession : animal de laboratoire, Audrey Jougla parle de « maladies à vendre » et de « médicalisation des états d’âme ».

[24Voir par exemple Eduardo Kohn, Comment pensent les forêts. Zones Sensibles. 2017.

[25Délaboratoiriser c’est en un sens aller contre Bruno Latour (Pasteur : guerre et paix des microbes, 2001), qui décrit une extension : par le laboratoire, la science se dote d’une intériorité (comme intériorité pure de la raison) ; puis elle le porte sur le terrain et y fait entrer ce qui est au-dehors ; ensuite elle le transforme pour qu’il puisse accueillir vraiment ce qui vient du terrain. Ceci est très intéressant, mais ce n’est, précisément, qu’une description.

[26Les signataires de l’« Appel des campus » affirment ainsi que si « on artificialise des terres partout au motif de l’excellence scientifique », ce ne sera « pas en leur nom ». Ils veulent en outre relier la recherche « aux aspirations de la société », et cesser d’exister « hors-sol ».

[27Les articles scientifiques sont déjà écrits dans une perspective de succession, mais sont souvent portés par la croyance en l’accumulation des connaissances.

[28L’« Appel des campus » stipule ainsi que « la figure des scientifiques replié-e-s dans leurs laboratoires et dans une prétendue neutralité doit faire place à l’implication du sujet sensible et politique tout au long du processus de recherche : depuis les thèmes choisis, les hypothèses éprouvées et la co-production avec les acteurs sociaux, jusqu’à l’interprétation des résultats et au libre partage des connaissances produites ». Mais en plus de cette « implication », qu’il faudrait d’ailleurs penser en termes de méthodes et de relation à ce qui est étudié et connu, c’est la métamorphose du sujet connaissant qui doit être envisagée. Dans son cours sur l’herméneutique du sujet, Foucault rappelait en ce sens qu’avant Descartes, le savoir était lié à un savoir de spiritualité supposant que ce que connaissait le sujet le transformait. C’est d’ailleurs étonnamment quand la philosophie est devenue incapable de changer la vie du sujet qu’elle a voulu se placer en position de fondement des sciences.

[29Isabelle Stengers, Une autre science est possible !, Conférence à Nantes, juillet 2018.

[30Jean Luc Nancy, France culture, décembre 2018.




Source: Lundi.am