Nous sommes incapables d’imaginer la vie en dehors du capitalisme industriel, en dehors de ce qu’il promet à chaque individu, à savoir des marchandises et tout un arsenal de « représentations » afin de se bricoler une identité. C’est devenu en fait une des représentations dominantes de notre époque : nous allons vers un désastre climatique. Nous sommes confrontés quotidiennement à ce fait : nous voyons sans arrêt des images de la fonte des calottes glaciaires, des graphiques de la hausse du niveau des mers et des photos des espèces en voie d’extinction. Le problème ne réside donc plus dans le refus de reconnaître l’effondrement en cours de la biosphère – même si, bien sûr, c’est encore un problème avec des gens tels que Trump et Bolsonaro qui sont au pouvoir aux Etats-Unis et au Brésil – non, aujourd’hui, le problème du changement climatique ne se limite plus au refus de reconnaître un tel changement. Il est également le suivant : le désastre que représente la technologie de la civilisation capitaliste s’est transformé rapidement en un phénomène légitimant un nouveau mode autoritaire de gouverner le monde tel qu’il existe. Autrement dit, le changement climatique est devenu un moyen pour gérer le chaos et pour empêcher une transformation plus radicale des conditions dans lesquelles nous habitons le monde.

Faisons un instant un retour en arrière pour reformuler brièvement les enjeux. Cela nous permettra de mieux comprendre cette nouvelle situation où une politique climatique autoritaire est conduite par l’Etat. Voyons ce qu’écrit Jem Bendell, professeur en leadership et développement durable et activiste dans le mouvement Extinction Rébellion, dans son article abondamment lu, “Adaptation profonde : une carte pour naviguer dans la tragédie climatique“. Il écrit qu’il est trop tard pour ralentir le changement climatique, le processus est déjà en cours et il se développe plus vite que la plupart des scientifiques ne l’avaient prévu : des centaines d’espèces disparaissent chaque jour et des populations souffrent dans le monde entier. Bendell montre que les scientifiques ont subi constamment des pressions pour minimiser les dangers du changement climatique afin de ne pas semer la peur. Mais les résultats sont clairs, et Bendell en conclut qu’il « est trop tard pour éviter la catastrophe environnementale mondiale qui va avoir lieu de notre vivant. » L’accumulation des preuves par les scientifiques couvrant des domaines reliés mais différents, tels que la destruction de la biodiversité, les effets de la hausse des températures et du niveau des mers sur l’agriculture, cette accumulation suggère que nous sommes, selon les mots de Bendell, « astreints à des niveaux de changements disruptifs et incontrôlables, portant en eux la famine, des destructions, des migrations, des épidémies et des guerres. » Bendell conclut ainsi son article, je cite : « Il peut nous sembler, du moins inconsciemment, que les termes que j’ai utilisés à la fin du précédent paragraphe décrivent des situations qui nous attristent lorsque nous les regardons à la télévision ou en ligne. Mais quand je parle de famine, de destructions, de migrations, d’épidémies et de guerres, je veux dire que cela vous affectera, vous, en personne. Si la production électrique s’arrête, très vite vous n’aurez plus d’eau au robinet. Vous dépendrez de votre entourage pour vous nourrir ou vous chauffer. Vous souffrirez de la malnutrition. Vous ne saurez pas s’il faut partir ou rester. Vous aurez peur d’être tué avant que de mourir de faim. » La situation est par conséquent dramatique et, bien sûr, il faut faire quelque chose. Nous sommes à la croisée des chemins et nous devons faire un choix. Mais entre quoi exactement ?

La proposition de Bendell, qu’il appelle une adaptation profonde, est une combinaison de résilience, de renoncement et de restauration. Il dit que nous devons nous demander « Comment pouvons-nous préserver ce à quoi nous tenons vraiment ? », « A quoi devons-nous renoncer pour ne pas faire empirer la situation ? » et « Que pouvons-nous retrouver qui nous aiderait à faire face aux difficultés et tragédies à venir ? ». Le problème que pose cet appel à agir de Bendell, c’est qu’il est plutôt flou et qu’il semble souscrire au discours apocalyptique déjà en circulation sur le climat, un discours que nous connaissons par la culture populaire où des individus ou de petits groupes se meuvent parmi les ruines et combattent d’autres petits groupes pour s’emparer de ce qui reste. Ce qui est problématique dans la vision dystopique, où l’on voit des sauvages errant par les routes, fouillant dans les détritus et nouant des amitiés provisoires pour tenir un environnement sinistre à distance, c’est qu’elle oublie complètement l’existence de l’Etat ou même finit par légitimer l’Etat comme étant l’ultime garant d’un ordre social. Tous les films, les livres et les séries nous montrent le désastre comme une guerre de tous contre tous. On a affaire à une sorte de scénario pré-hobbsien où l’Etat a disparu par magie, où il est absent. Il y a un scénario beaucoup plus probable où l’Etat accentuera son côté répressif et se retranchera encore plus derrière des frontières hermétiques. L’Etat essaiera de gérer l’effondrement social, et cela en attisant les flammes du racisme, en expliquant que nous devons maintenir à l’extérieur les hordes de migrants climatiques, les mettre dans des camps ou tout simplement les abattre.

Dans son appel à l’urgence climatique, Bendell se tourne donc vers ce que Geoff Mann et Joel Wainwright nomment la souveraineté climatique, où c’est l’Etat qui gère le désastre. Comme ces auteurs l’argumentent, le chaos climatique piloté par l’Etat peut aussi bien prendre la forme d’un Leviathan climatique, à savoir d’une souveraineté politique mondiale s’efforçant de contenir le désastre tout en maintenant en sécurité la classe dirigeante, ou alors la forme d’un Béhémoth, où nous aurons des Etats nationaux faisant face aux troubles sociaux qui se produiront à cause de l’effondrement de la biosphère, et ces Etats s’engageront dans des guerres climatiques. Mais dans les deux hypothèses, nous aurons des Etats s’efforçant de contrôler la situation afin d’être sûrs que le changement climatique ne conduira pas à une “grande politique“ au sens de Nietzsche, celle où les riches perdent leurs richesses et deviennent pauvres.

C’est cette question que j’ai introduite ci-dessus en parlant d’un nouvel Etat écologique autoritaire. Il peut prendre la forme de ce qu’on pourrait appeler un fascisme vert, ou il peut se présenter comme un Etat providence vert. Dans les deux cas, il sera un système fondé sur des exclusions et des camps, le bien-être étant réservé à quelques chanceux.

Dans leur analyse, Mann et Wainwright soulignent les conséquences politiques probables du désastre climatique. Ils proposent un diagramme comportant quatre formes politiques. Les deux premières sont la forme Léviathan et la forme Béhémoth. Je les ai mentionnées plus haut. Les deux autres sont la forme climatique Mao et la forme climatique X. Dans la forme Mao, le Parti communiste chinois est le souverain mondial. La forme climatique X est la révolution. Le schéma de Mann et Wainwright est erroné dans la mesure où ils considèrent la forme climatique Mao comme étant la possibilité d’un « Etat mondial non-capitaliste » ; en conséquence, ils conduisent leur travail avec une compréhension problématique du capital où l’abolition de celui-ci prend la forme d’une socialisation de la production. Nous savons qu’en fait que cela n’est pas l’abolition du mode de production capitaliste. L’abolition du capital implique bien plus l’abolition du travail salarié, de l’argent et de l’Etat. La forme climatique Mao n’est pas non-capitaliste. Ce correctif étant apporté, nous pouvons utiliser les termes de ces auteurs et décrire le Léviathan climatique, mais aussi le Mao climatique, comme la réorganisation de la souveraineté de l’Etat national en une seule forme d’Etat mondial, avec un pouvoir concentré permettant d’intervenir partout dans le monde à volonté – pour décider qui brûlera du carbone ou utilisera de l’énergie, de la nourriture, de l’eau ; qui et quelles espèces vivront et qui sera sacrifié, ou éliminé sans même la dignité du sacrifice. Le Léviathan climatique et le Mao climatique s’inscrivent dans la perspective d’un seul Etat mondial, ce Big Brother orwellien que les pouvoirs actuels, militaires et de surveillance, ont déjà rendu désuet. Le véritable Léviathan climatique est le pseudonyme proposé par Mann et Wainwright pour désigner la forme capitaliste de l’Etat mondial ; et ils font valoir que le Groupe intergouvernemental sur l’évolution du climat de l’ONU est une première étape, anticipée mais claire, allant dans le sens de sa réalisation.

Béhémoth est le terme employé par Hobbes pour désigner la foule ou la multitude, ce facteur d’une terrible insécurité que le souverain est appelé à vaincre. Leur Béhémoth climatique décrit l’anarchie du statu quo inter-impérialiste sous les assauts de l’effondrement planétaire. Les Etats nationaux s’efforcent de survivre ou tout du moins d’assurer la survie de leurs classes dominantes ; ils le peuvent, à bien des égards, dans le cadre d’une empoignade générale qui est comme un jeu à somme nulle. Qu’ils agissent seuls ou par le biais de combinaisons instables, pas un seul Etat ne peut laisser ses pouvoirs et ses prérogatives se concentrer dans un Léviathan. En bref, le Béhémoth climatique est exactement ce que nous voyons aujourd’hui.

Nous voyons le nouveau discours écologique autoritaire émerger de l’écroulement de l’idéologie néolibérale. Ce nouveau discours ne présente, bien sûr, qu’un simulacre de changement, une pensée pour maintenir l’ordre actuel par la technologie, la bureaucratie et l’armée. René Riesel et Jaime Semprun ont appelé ça “l’écologisme de caserne“ dans leur livre Catastrophisme, administration du désastre et soumission durable. La diffusion de la propagande catastrophiste vise à nous soumettre à l’état d’urgence, à l’acceptation des régimes disciplinaires à venir et à soutenir le pouvoir bureaucratique qui prétend, par des mesures coercitives, assurer la survie collective.

Les nombreux plans, stratégies et “Green Deals“ qui ont été proposés ces dernières années prennent tous part finalement à une entreprise visant à garantir la survie du capital et de l’Etat, à reporter à plus tard la rupture nécessaire avec la modernité capitaliste et sa forme politique. Le bombardement quotidien d’informations sur la destruction en cours du climat de façon irréversible interpelle les gens d’une telle manière qu’ils essaient naturellement de participer à la préservation d’une société qui est responsable au premier chef du changement climatique. Toutes les images et représentations dramatiques nous mettent devant le choix entre le sauvetage de la civilisation industrielle ou l’effondrement dans le chaos de la barbarie. Il ne s’agit pas en fait d’un choix mais plutôt d’une imposition, celle de désirer notre propre soumission : nous voulons vivre et donc nous devons nous soumettre au contrôle de l’Etat policier vert. Le dominé veut être dominé afin de tenir à distance les pires effets du chaos climatique et éviter son extension totale.

Mann et Wainwright peuvent avoir une compréhension erronée de ce qu’est le communisme, mais leur mise en garde est importante et nous invite à être prudent sur ce que nous souhaitons et réclamons. La majeure partie des manifestations lors des sommets sur le climat, les plaidoyers sincères des collégiens en grève, les perturbations spectaculaires organisées par Extension Rébellion : tout cela vise, sciemment ou non, à réclamer un Léviathan climatique ou une quelconque gestion par l‘Etat de la question climatique.

Mais au lieu d’une version verte de ce même capitalisme industriel qui est responsable du chaos climatique, de la pollution mondiale et de l’extinction massive des espèces, nous devrions nous attaquer directement à la cause fondamentale du problème. Autrement dit, nous devons politiser la question climatique et rejeter l’appel (qui est en fait un ordre) à être des éco-citoyens. Nous devons amplifier le discours écologique dominant pour aller vers une critique plus radicale de la modernité capitaliste et de sa logique de croissance et de souveraineté politique.

Fort heureusement, nous pouvons observer l’émergence d’une telle perspective plus radicale. Au cours des dix dernières années, nous avons vu émerger un activisme climatique au sein duquel l’imminence de la catastrophe est devenue une raison pour passer à une action collective radicale. Action collective radicale ou ce qu’on peut appeler “révolution“. Le vétéran activiste du climat, George Monbiot, l’exprime ainsi : « En vieillissant, j’ai commencé à reconnaître deux choses. La première, c’est que c’est le système, plutôt qu’une variante du système, qui nous conduit inexorablement au désastre. La seconde, c’est que vous n’avez pas besoin de créer une alternative irréfutable pour pouvoir dire que le capitalisme a échoué. Notre choix se résume à ceci. Arrêtons-nous la vie pour permettre au capitalisme de continuer, ou arrêtons-nous le capitalisme pour permettre à la vie de continuer ? ».

Mann et Wainwright appellent cela le “Climate X“. Pour eux, le X climatique représente tout ce qui pourrait s’inventer à partir d’une dialectique négative avec les trois autres cases. Le X climatique est préfiguré, mais il ne se limite pas aux nombreuses formes et luttes du mouvement actuel pour la justice climatique au sens large, et en particulier aux luttes indigènes qui s’accomplissent dans un rapport radicalement différent à la nature, et avec des conceptions tout aussi radicalement différentes du temps, de la parenté, des besoins et du bien-vivre.

Un bon exemple du X climatique se trouve peut-être dans le mouvement des gilets jaunes. Pendant plus d’un an, les gilets jaunes sont descendus dans les rues dans toute la France pour rejeter la « socialisation » des coûts du changement climatique en bloquant la circulation, en occupant les postes de péage et en s’attaquant aux symboles de la richesse extrême dans le centre de Paris et les autres villes. Le mouvement des gilets jaunes est un exemple de tentative pour combiner la protestation au sujet du climat à la protestation sociale. Ce mouvement a rejeté à la fois les solutions écologiques contre-révolutionnaires relevant de la technologie et les tentatives perverses de l’Etat français de socialiser les coûts de la transformation verte. Les gilets jaunes se sont affrontés directement au pouvoir, non pas pour s’en emparer, mais pour le destituer dans la perspective d’une vie complètement différente. Ils essaient de réparer le monde en attaquant l’Etat et en rejetant les extrêmes inégalités engendrées par le capitalisme.

Traduit de l’anglais de José Chatroussat


Article publié le 18 Nov 2019 sur Lundi.am