Octobre 25, 2021
Par Lundi matin
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Résumé de l’épisode précédent

Au début de cette année le 4 Janvier la juge Vanessa Baraister rendait son verdict de premiere instance : Le Royaume-Uni ne peut pas extrader Julian Assange aux États-Unis où il est poursuivi pour espionnage, au motif que les conditions de détention de securité maximale qui l’y attendent l’exposerait à un risque élevé de suicide du fait de sa santé mentale, dégradée au bout de 12 ans d’enfermement. Méprisant explicitement les enjeux autour de la liberté de la presse, elle rejetait au passage les autres motifs de non extradition invoqués par la défense en rapport avec la persecution politique du journaliste et les irrégularités juridiques (voir les articles précédents sur lundi matin). Puis la justice Britannique également de libérer sous caution Assange de la prison de haute-sécurité de Belmarsh, où il reste incarcéré tant que la tragique farce judiciaire suit son cours.

Ce qui se joue cette semaine

Cette semaine à Londres les États-Unis font appel de cette décision de première instance de ne PAS extrader Assange. Il s’agit pour eux d’arriver à montrer qu’Assange n’est PAS, à risque de se suicider s’il venait à être envoyé vers les États-Unis et/ou de garantir qu’il ne pourra pas y parvenir.

Au sommaire de WeeklyLeaks #3

WeeklyLeaks est une sorte de fanzine mystérieux, anonyme, joli et collectif, parfaitement partisan, où dialoguent une sélection pointue d’articles de presse, des articles originaux, des fragments de street art, des œuvres critiques, et une mine de lien vers des ressources pour s’informer et rejoindre la campagne en défense d’Assange, WikiLeaks et la liberté d’information. Cette troisième édition ’solidarité’ est dédiée à Craig Murray (ancien embassadeur du Royaume-Uni devenu lanceur d’alerte) lui aussi emprisonné pour son travail journalistique exposant les crimes des puissants. 

Ce numéro met l’accent sur la Guerre contre la Terreur menée par les États-Unis dans la suite des attaques du 11 Septembre 2001, en Afghanistan notamment. La trajectoire d’Assange et de WikiLeaks y est étroitement liée, puisque c’est pour des publications de documents révélant des crimes dans le contexte de cette guerre que le journaliste est poursuivi aujourd’hui pour espionnage et risque 175 années de prison.

LIBERTÉ POUR ASSANGE !

Bonne lecture

WEEKLYLEAKS #3 – L’EDITO

L’affaire Julian Assange est un point focal historique au travers duquel nous observons ce qui semble être le déclin des empires britannique et américain, de leur influence et leur posture morale dans le monde. Nous nous trouvons à une croisée des chemins déterminante pour l’avenir de nos droits fondamentaux – en particulier la liberté d’information et la liberté de publier. 

Les actions et procédures illégales engagées contre Assange et WikiLeaks depuis plus d’une décennie sont trop nombreuses pour être énumérées ici. De la révocation de son asile politique couplée à la prise d’assaut d’une ambassade, à la surveillance de conversations confidentielles entre avocats et clients ; de la détention arbitraire sans inculpation aux actes d’accusation publiés au-delà de leurs délais légaux ; de complots d’enlèvement et d’assassinat (voir page 6) au blanchiment des crimes d’un sociopathe en échange de faux témoignages (voir page 9). Il semble que davantage de mesures contre Assange aient été prises en dehors du cadre de la loi qu’au dedans. Que reste-t-il de la procédure ’légale’ ? Une triste farce, bien à la peine de servir de couverture à l’injustifiable. 

Ces violations flagrantes et brutales des valeurs démocratiques occidentales fondamentales devraient être considérées comme un avertissement pour nous tous. Car si les États-nations, lorsqu’ils sont suffisamment mis dans l’embarras par des révélations concernant leurs crimes et leurs mensonges sont capables d’une colère à ce point inhumaine, alors n’importe qui peut un jour être soumis à un traitement tout aussi arbitraire et injuste. 

Dans une lecture optimiste de l’histoire, la défaite inévitable des États-Unis dans leur guerre en Afghanistan – annoncée sinon précipitée par les publications de WikiLeaks (voir page 14) – finira par symboliser la fin de l’interventionnisme militaire global et de l’expansionnisme politique d’une seule superpuissance. De même, dans une lecture optimiste de l’avenir, la mise en lumière de la persécution d’Assange sera perçue comme la faillite de toute une classe d’acteurs politiques et institutionnels qui ont auront permis cette infamie démocratique (voir carte en page centrale). Cette histoire reste à écrire. Nous avons toutes et tous, pour le meilleur ou pour le pire, un rôle à jouer aujourd’hui dans son écriture.

https://challengepower.info/weeklyleaks/weeklyleaks

 Voici WeeklyLeaks #3 dans une édition à lire sur un écran d’ordinateur. Il s’agit du même format (’tabloïd’) que celui imprimé et distribué dans les rues de Londres, Berlin et ailleurs. https://challengepower.info/_media/weeklyleaks/weeklyleaks-edition3-final-web.pdf

Voici WeeklyLeaks #3 dans une édition A3, légèrement redimensionnée pour mieux s’adapter au format d’impression courant : idéalement A3, mais devrait aussi être très bien sur une imprimante A4 standard. https://challengepower.info/_media/weeklyleaks/weeklyleaks-edition3-final-a3-home-print.pdf

Voici l’édition originale de WeeklyLeaks #3 en version ’print’, au format ’tabloïd britannique’, tel qu’envoyé pour l’impression à Londres et Berlin. Utilisez celui-ci si vous voulez imprimer un grand nombre de copies sur une presse industrielle. https://challengepower.info/_media/weeklyleaks/weeklyleaks-edition3-final-print.pdf

CE PAQUET JAUNE EST-IL UNE RATION ALIMENTAIRE OU BIEN UNE BOMBE ?

Dangereuses confusions dans la Guerre des États-Unis contre la Terreur

Dans son chapitre sur l’Afghanistan du livre ’The WikiLeaks Files’ [1], Phyllis Bennis raconte un incident : « Peu après le début des bombardements sur l’Afghanistan, le 7 octobre 2001, les États-Unis se sont lancés dans un important exercice de propagande, larguant par avion des paquets de nourriture individuels enveloppés de jaune vif dans des régions isolées du pays ». Cependant, « le problème était que le même plastique jaune vif était utilisé pour emballer les bombelettes contenues dans les bombes à fragmentation que les avions de guerre américains larguaient sur l’Afghanistan. »

Oui. Il y avait un risque que les Afghans qui couraient vers les paquets jaunes espérant trouver de la nourriture tombent sur des bombes non explosées à la place.

Selon les experts de l’aide humanitaire, les parachutages de nourriture sont une stratégie sous-optimale, mais, comme le note Bennis, « ça rend bien sur CNN ».

Civils ou « combattants ennemis » ?

Deux types de colis sont largués par des avions américains, tous deux de couleur jaune. L’un vise à tuer les ‘méchants’, l’autre à aider le « peuple opprimé d’Afghanistan » [2], mais il le met en danger. Le fait qu’un type de colis jaunes risque d’être confondu avec l’autre ne semble pas préoccuper beaucoup leur ‘expéditeur’. Pas plus que le fait que des innocents risquent d’être tués à la place des ‘méchants’.

Cet acte-manqué préfigurait tragiquement ce qui allait être non pas un bug mais une caractéristique de la guerre des États-Unis contre la Terreur, au cours de laquelle il est estimé que 335 000 civils ont péri de mort violente. En avril 2021, il était estimé que plus de 71 000 civils afghans et pakistanais étaient morts [3] – dans des frappes aériennes, des tirs croisés, sur des mines terrestres, à bout portant, tués par l’armée américaine, des alliés, ou des insurgés. Il y a eu des cas d’erreurs d’identité, impliquant enlèvements, tortures, incarcérations. Des hommes soupçonnés d’être des « combattants ennemis » ont été dépossédés de leur nom, de leurs droits fondamentaux et laissés à l’abandon à Guantanamo – une abomination que les États-Unis n’ont toujours pas fermée.

Chemin de la paix ou chemin de la guerre ?

{{}}L’ex-soldate Chelsea Manning espérait un changement de cap lorsque, en 2010, elle a posté des documents militaires sur le site de WikiLeaks pour dénoncer les crimes de guerre commis par les États-Unis en Afghanistan et en Irak. Julian Assange et WikiLeaks ont compris l’intérêt public de ces documents, tout comme de nombreux journalistes du monde entier qui ont collaboré et couvert ces publications. Si le chemin de la guerre était pavé de mensonges, de bonnes intentions et de « paquets jaunes », le chemin de la paix pouvait-il être pavé de documents fuités, de journalisme d’investigation, de débats publics et de bonnes décisions politiques ?

Assange espérait également que les Journaux de Guerre Afghans influenceraient positivement la politique grâce à leur contenu et à leur publication en temps opportun : « Ces documents sont la description la plus complète d’une guerre à être publiée pendant le déroulement même de la guerre – autrement dit, à un moment où ils [les dirigeants politiques] ont encore une chance de faire bien » [4].

Cela n’a pas été le cas. La guerre a continué, la lanceuse d’alerte et le journaliste ont été persécutés.

En septembre 2021, alors que les États-Unis quittent l’Afghanistan, la dernière frappe de drone tue dix civils, parmi lesquels sept enfants.

Les droits des femmes ou la militarisation du féminisme ?

Avec le départ des États-Unis et la reprise du pays par les talibans, le sort des femmes afghanes a suscité une grande inquiétude en Europe – un sentiment que la CIA avait déjà cherché à exploiter.

En effet, en 2010, la CIA craignait que « l’apathie du public » ne suffise pas à maintenir le soutien des pays alliés des États-Unis en Afghanistan. Dans une analyse classifiée publiée par WikiLeaks [5], la CIA détaille des stratégies de relations publiques destinées à renforcer le soutien de l’opinion publique en faveur d’une poursuite de la guerre en Afghanistan dans les pays partenaires de la Force Internationale d’Assistance et de Sécurité. En France, elle a suggéré de militer pour les droits des femmes afghanes, un sujet cher aux Français qui pourrait faire de la guerre une cause juste à leurs yeux.

L’analyse de la CIA détaille :

« Les femmes afghanes pourraient servir de messagères idéales pour humaniser le rôle de la FIAS dans la lutte contre les talibans, car elles sont capables de parler de manière personnelle et crédible de leurs expériences sous le régime taliban, de leurs aspirations pour l’avenir et de leurs craintes d’une victoire des talibans. »

Ceci est la militarisation du féminisme ; jouer la carte du féminisme pour servir un dessein de guerre.

Tout comme la défense des droits des femmes a été suggérée de mauvaise foi, en 2021 c’est une « insulte de suggérer que l’abandon des femmes et de la société civile afghanes à une armée de théocrates est une défense de leur auto-détermination » [6] – contrairement à ce que prétend Biden que les Afghans ont désormais la latitude pour décider de leur avenir et de la manière dont ils veulent diriger leur pays.

Puisqu’il est question de donner une voix aux femmes afghanes, voici ce que Malalai Joya a à dire à propos du fondateur de WikiLeaks : « C’est un héros. À mon avis, il a exposé les ’mauvaises’ pratiques, les politiques répugnantes du gouvernement américain et de l’OTAN. Maintenant, il vit dans le cœur de tous les gens épris de justice » [7].

Il survit aussi à peine dans une prison de haute sécurité au Royaume-Uni.

Justice ou vengeance ?

Le président Biden a récemment précisé que les États-Unis ne sont pas allés en guerre en Afghanistan pour construire une nation :

« Les États-Unis ont fait ce qu’ils étaient allés faire en Afghanistan : mettre la main sur les terroristes qui nous ont attaqués le 11 septembre 2001, ammener Oussama Ben Laden à la justice, et réduire la menace terroriste pour empêcher l’Afghanistan de devenir une base (…) Nous ne sommes pas allés en Afghanistan pour construire une nation. Et c’est le droit et la responsabilité du peuple afghan seul de décider de son avenir et de la façon dont il veut diriger son pays. » [8]

Les objectifs étaient la sécurité nationale et la justice. Selon les mots de Bush aussi [9]] :

« Notre action militaire est également conçue pour ouvrir la voie à des opérations continues, complètes et acharnées visant à les déloger [les terroristes] et à les traduire en justice. »

Mais quelle justice ?

Oussama Ben Laden n’a pas été ammené à la justice, il a été assassiné. Depuis 2001, la « justice » aux mains des États-Unis est de plus en plus assimilée à la suppression pure et simple de dissidents, avérés ou présumés, comme si c’était la nouvelle norme dans le ‘monde libre’ ; des personnes sont littéralement effacées de la surface de la Terre – assassinées, déshumanisées, enfermées dans des prisons impénétrables ou des audiences à huis clos.

Comme le note Phyllis Bennis, « la guerre en Afghanistan était motivée par la vengeance et non par la justice » et « l’option consistant à reconnaître les attaques [du 11 septembre] comme un énorme crime contre l’humanité qui exigeait non pas la guerre mais une réponse globale et collaborative, s’appuyant sur le droit international et un système renforcé de justice internationale, n’a jamais été mise sur la table ».

Patriote et journaliste ou traître et « terroriste de l’information » ?

Après le 11 septembre 2001, « L’Amérique a immédiatement divisé le monde en Nous et Eux, tout le monde était soit avec Nous, soit contre Nous », observe le lanceur d’alerte de la NSA Edward Snowden, exilé en Russie, qui associe cette date à un grand regret : « [Mon pays] aurait pu traiter la terreur non pas comme le phénomène théologique qu’elle prétendait être, mais comme le crime qu’elle était. Il aurait pu utiliser ce rare moment de solidarité pour renforcer les valeurs démocratiques (…) Au lieu de cela, il est allé en guerre » [10].

Bien que l’accusation d’ « aide à l’ennemi » ait été abandonnée lors du procès en cour martiale de Manning en 2013, les traitements inhumains qui lui ont été infligés dès son arrestation établissent qu’aux yeux des militaires, elle était avec Eux. Il s’est agi d’une vengeance pour avoir trahi et humilié les États-Unis. De même, après des années de persécution, aucune personne sensée ne peut dire que l’acte d’accusation des États-Unis contre Assange a quoique ce soit à voir avec la justice. Pour les États-Unis, il n’est pas un journaliste mais un ennemi qui doit être écrasé. Il y a eu des concertations en hauts lieux pour l’assassiner, comme le montrent les révélations récentes sur des plans de la CIA [11]. De façon tout à fait choquante, ils n’auront peut-être pas besoin de le faire : des années de déni de justice, de détention arbitraire, de propagande et d’apathie publique pourraient bien finir par le tuer.

La « guerre de l’information et de la perception »

Il y a toujours une guerre dans la guerre : c’est la « guerre de la perception et de l’information ». C’est pourquoi une presse libre et indépendante est si essentielle. Peser dans cette « guerre de la perception et de l’information » du point de vue du peuple est au cœur de la vision d’Assange et des publications WikiLeaks : donner aux peuples des éléments pour une connaissance la plus complète possible et authentique des faits qui façonnent leur destin. Pour que nous puissions choisir notre avenir.

Il n’est pas trop tard pour bien faire.

 

Voltairine MacFadyen

Article publié dans WeeklyLeaks #3 du mois de octobre 2021

Traduit de l’anglais pour lundimatin.




Source: Lundi.am