Septembre 19, 2021
Par Lundi matin
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Vous le savez : je suis dĂ©croissant, et ai tendance Ă  manifester mon dĂ©saccord vis-Ă -vis des actuels « projets Â». Evidemment je n’en connais pas tous les secrets dĂ©tails, mais je crois apercevoir ce qui s’y trame. Il n’y a qu’à se rappeler ce qui s’est passĂ© quand la maladie est arrivĂ©e : les pouvoirs publics se sont empressĂ©s de faire oublier les savoirs anciens, la mĂ©moire de l’expĂ©rience humaine, pour installer partout du nouveau. De nouvelles tĂȘtes, de nouvelles voix au micro, de nouvelles rĂšgles au nom d’un nouveau conseil scientifique avec de nouvelles mĂ©thodes. Et ils ont verrouillĂ© plus encore leur systĂšme technique, histoire de jouir plus encore de ses dysfonctionnements et de la nĂ©cessitĂ© de le rĂ©parer pour le faire progresser, pour aller de l’avant comme ils disent. Ils ont obligĂ© beaucoup de personnes Ă  courir pour coller au rythme de leurs initiatives, pour attraper leur train d’enfer.

De mon cĂŽtĂ©, certes, je n’ai pas couru, et loin s’en faut. Mais ça ne m’a empĂȘchĂ© d’ĂȘtre déçu : j’avais espĂ©rĂ© que quelque chose serait nĂ©e du premier confinement, cet Ă©vĂ©nement qui nous avait tous ralentis, traversĂ©s, sidĂ©rĂ©s. J’avais espĂ©rĂ© que le sens de la vie serait questionnĂ© alentour (sauf par les Ă©lus, Ă©videmment), j’ai malheureusement dĂ» constater que ce ne serait pas le cas, qu’il n’y aurait pas de philosophie.

Aujourd’hui c’est pire : je suis dans la crainte. J’ai peur d’ĂȘtre dĂ©finitivement rangĂ© du cĂŽtĂ© de « ceux qui ne veulent rien foutre Â», ou « ceux qui ne pensent qu’à tout casser Â», ou « ceux qui ne veulent pas voter Â», ou « ceux qui veulent se sĂ©parer Â», voire « ceux qui veulent vous envahir Â»â€Š Je crains en tout cas de ressembler Ă  « ceux qui refusent de suivre les rĂšgles sans lesquelles il n’y a pas de collectif, et qui donc ne devraient plus appartenir Ă  la sociĂ©tĂ© Â». Bref : devenir un paria aux yeux de « ceux qui savent Â» et qui n’ont « rien Ă  se reprocher Â».

Ce que je veux dire c’est que j’ai peur, Ă  l’allure oĂč ça va, de vous apparaĂźtre un jour sous ces traits. Que les gouvernants s’efforcent de me dĂ©crire ainsi, soit. Que les tĂ©lĂ©s les y aident, bien sĂ»r. Que les riches se dĂ©lectent de me cataloguer, ok. Mais que vous puissiez finir par y croire, vous, je ne puis m’y rĂ©soudre. Ce serait une trop lourde peine, nous finirions par nous dĂ©voisiner. Et c’est pour Ă©viter une telle issue que je vous Ă©cris.

Rassurez-vous, je ne compte pas vous chanter la messe critique. L’envie ne manque pas de mettre Ă  nu les bĂȘtises qu’on prĂ©sente Ă  titre de connaissance sĂ»re et certaine, ou de hurler aprĂšs les slogans portatifs qu’on balance Ă  la tĂ©lĂ© (l’énoncĂ© « ĂȘtre protĂ©gĂ© Ă  80% Â» me laisse pantois), mais je crois savoir que vous prĂ©fĂ©rez suspendre les discussions partisanes pour Ă©viter les inĂ©vitables conflits entre proches. Alors je me retiens, d’autant plus que je ne voudrais pas avoir l’air d’alimenter la tendance Ă  « informer Â» le voisin, ou Ă  emprunter un point de vue plus global pour paraitre dans le coup. Je veux seulement vous convaincre de ne pas me dĂ©savouer trop vite et, pour cela, vous soumets une idĂ©e.

La voici : je crois que c’est le fait de laisser Ă  certains le soin de piloter la vie collective qui attise l’aversion Ă  l’égard de ceux qui semblent dĂ©ranger les pilotes. La logique serait la suivante : on pense a priori que la politique c’est l’organisation pratique, la mise en ordre pour le bien de tous, et on finit par penser que ceux qui ne se plient pas Ă  l’ordre sont de mauvaises herbes. Or il me semble que prĂ©supposer l’ordre et dĂ©noncer qu’il soit dĂ©rangĂ©, c’est un principe politique absurde. Il n’y aurait en effet aucun besoin d’une politique si l’ordre Ă©tait lĂ  avant que les prĂ©tendus souillons viennent le souiller : dans une population homogĂšne, l’ordre rĂšgnerait d’avance. Autrement dit il n’y a besoin de politique que parce que la vie est faite d’ouverture Ă  l’autre. Je pense d’ailleurs que cette ouverture est liĂ©e au besoin que nous avons d’entrer en rĂ©sonance avec d’autres formes de vie pour exister, et me rappelle qu’avant d’ĂȘtre entre nous, je veux dire de nous soutenir dans la joie de vivre, nous nous sommes d’abord rencontrĂ©s.

Reste certes une question : Pourquoi paraĂźt-il normal de laisser Ă  certains la charge d’organiser la mise en conformitĂ© de nos vies alors mĂȘme que l’ordre commun ne peut exister a priori ? Comment se fait-il que cette illusion soit efficiente ? Devons-nous penser que ces gens ont une compĂ©tence particuliĂšre ? Ça, il faut bien l’avouer, c’est impossible : nous avons trop entendu ces gens nous expliquer que les masques ne servaient Ă  rien, ou qu’il n’y aurait jamais de passe sanitaire
 Il faut donc une autre hypothĂšse, et j’en ai une : je crois que si l’on accepte l’idĂ©e de dĂ©lĂ©guer Ă  d’autres la mise en pratique d’un ordre prĂ©existant, c’est parce qu’on le vit comme manifestation d’un pouvoir que l’on est censĂ© avoir.

Je m’explique : je crois que le pouvoir est une dĂ©prĂ©sence qui oblige. Rappelez-vous de ce que nous vivons face Ă  une administration : une personne nous oblige effectivement Ă  une chose, mais prĂ©tend n’ĂȘtre pas la cause de cette obligation ; pour contraindre, elle s’adosse Ă  une puissance absente qui est censĂ©e ĂȘtre l’instance responsable, en l’occurrence les dĂ©cideurs chargĂ©s du bien commun. Or nous le savons, les dĂ©cideurs ne sont jamais responsables : ils disent eux-mĂȘmes qu’ils ne sont pas ceux qui nous font obĂ©ir dans la mesure oĂč ils ne font qu’écouter des raisons, ou des rĂ©alitĂ©s, des trucs qui ne dĂ©pendent pas d’eux.

Si vous me suivez, vous voyez alors que prĂ©supposer un ordre a priori et s’enorgueillir du fait que d’autres sont censĂ©s le suivre consiste Ă  activer en soi un pouvoir absurde (puisque cet ordre n’existe pas a priori) mais effectif (sa force Ă©tant d’ĂȘtre basĂ© sur la dĂ©prĂ©sence). Et – vous me voyez surement venir avec mes gros sabots, j’aimerais bien vous convaincre de dĂ©sactiver en vous ce pouvoir pour Ă©viter de vous dĂ©solidariser trop vite de ceux que les puissants accusent, pour Ă©viter de voir la contestation des « projets Â» uniquement comme facteur de dĂ©sordre. Bref : pour Ă©viter qu’un jour vous en arriviez Ă  me voir d’un mauvais Ɠil.

Mais trĂȘve de grands discours. J’ai en effet plus simple Ă  vous proposer. Pour les suspendre, ce pouvoir, cette dĂ©prĂ©sence, je vous propose que nous nous retrouvions sur le terrain vague. Et je vous propose que nous essayions d’y ĂȘtre bien prĂ©sents. Tout simplement lĂ , Ă  notre Ă©chelle, en direct, sans Ă©cran, sans titre ni diplĂŽme, sans attestation ni QR code. Chacun portera avec lui la preuve qu’il est lĂ . Rien d’autre en particulier, une simple et singuliĂšre prĂ©sence. Nous serons face Ă  faces, nous sachant sans pouvoir sur la vie des autres. Nous nous retrouverons comme neufs, et tenterons peut-ĂȘtre de nous rĂ©apprivoisiner.

Le Terrain Vague, tel que je l’imagine, c’est lĂ  oĂč rien n’est vraiment distinct (un peu comme lors du premier confinement, quand les places et les rues Ă©taient redevenues vierges). C’est l’inverse du lieu commun stratifiĂ© qu’est l’espace tĂ©lĂ©. Et il n’y a ni compteur Linky, ni antenne 5G ; aucun relais du projet d’insensibilisation du monde, aucun rĂȘve de vie propre et sans virus (ce rĂȘve qui rend nos Ăąmes inquiĂštes dans des corps Ă©trangers), aucune solution miracle aux problĂšmes posĂ©s (la chanson du progrĂšs), aucun projet d’innovation censĂ© relever le dĂ©fi climatique


Il n’y a mĂȘme aucune trace de la haine du passĂ© qui caractĂ©rise notre Ă©poque, cette haine qui ne s’appuie plus sur un ordre originaire prĂ©tendument pur mais brandit tous les jours la rĂ©fĂ©rence Ă  un ordre saisi par la prĂ©vision des calculs. C’est d’ailleurs l’ironie du sort : vivre avec son temps, c’est aujourd’hui vivre avec un temps qui hait le passĂ©, et tout autant le prĂ©sent. Je crains mĂȘme que « ceux qui ont des projets Â», les entrepreneurs de la vie, de la santĂ© et de tout ce qu’on veut, s’apprĂȘtent Ă  tuer l’époque oĂč nous Ă©tions sources de nos joies. Nous avions construit une culture locale pour nous reposer des drames et de leur monde, nous nous accommodions de leur dĂ©lire, mais nous n’allons plus pouvoir nous contenter bien longtemps d’obĂ©ir pour avoir nos bons moments.

J’espĂšre au moins que lĂ -bas, sur le Terrain Vague, ils nous lĂącheront un peu la grappe avec la prolifĂ©ration de rĂšgles Ă  la con censĂ©es venir du futur. Nous n’oublierons plus ce que le confinement nous avait fait apercevoir, nous pourrons vivre avec notre espace plus qu’avec « notre temps Â». Et pour commencer Ă  le ressentir, je vous encourage Ă  venir Ă  pied. Je vous encourage aussi Ă  oublier les commandements des vendeurs de portables qui voudraient nous obliger Ă  photographier chacun de nos pas. Est-ce pour nous Ă©loigner de la dĂ©prĂ©sence qui fait leur pouvoir ? Cette obligation Ă  capturer l’instant empĂȘche en tout cas de goĂ»ter le prĂ©sent comme il passe, et je crois qu’il serait bon d’en retrouver la saveur. Quitte Ă  en perdre un bout, quitte Ă  ne pouvoir attester de cette rĂ©alitĂ© plus tard, auprĂšs d’autres qui n’auraient pas Ă©tĂ© lĂ .

J’imagine en outre que ceci nous laissera toute la place pour nous raconter nos histoires (voire parler de la pluie et du beau temps) et de quoi sortir de ces timiditĂ©s qui nous font parfois nous attacher aux idĂ©es toutes faites, aux identitĂ©s et avantages convenus (qui en excluent d’autres). Alors nous oserons sortir nos consciences des silences dans lequel elles trouvent le confort, et qui leur font accepter trop de vilaines choses. Nous ferons taire ces si blessants silences.

Mais pas question de s’exprimer Ă  gueule ouverte, ou de prĂ©tendre tout savoir sur tout ! PlutĂŽt que la comĂ©die du pouvoir, nous pourrions nous essayer Ă  la grandeur et Ă  la dignitĂ©, ça nous changerait un peu
 Au moins, Ă  nous faire mutuellement rĂ©sonance pour attester de l’importance de ce moment un peu Ă  part. Et ainsi dĂ©finitivement sortis de l’espace quadrillĂ© par les ondes, nous pourrons imaginer que le terrain devienne stade, ou thĂ©Ăątre, ou montagne, ou mĂȘme piste de danse pour nous ambiancer sĂ©vĂšre.

Évidemment, soyez en sĂ»rs, nous prendrons bien soin de nous laver les mains et de laisser toujours passer de l’air entre nous. Je vous autorise par avance Ă  vous moquer de mes tendances hypocondriaques, Ă  rire de mes maladresses. L’humour permettra de se relier Ă  distance, chacun pourra ĂȘtre Ă  part sans ĂȘtre marginalisĂ©. L’essentiel Ă©tant de faire santĂ© autant que sociĂ©tĂ©. Et que reste le terrain vague.

Alors c’est promis : pas de grand discours. Je vous invite seulement Ă  partager les joies gratuites, dans l’idĂ©e que le plus fragile n’est pas seulement le plus beau mais aussi le plus rĂ©el. Dans l’idĂ©e que la beautĂ© de la vie ne demande, pour ĂȘtre apprĂ©ciĂ©e, que d’abandonner aux orgueilleux la quĂȘte du moindre pouvoir. Mais je ne vous cache pas que j’espĂšre que cette rencontre sur le terrain vague produira les fruits que la sortie du confinement n’avait malheureusement pas apportĂ©s.

J’espĂšre qu’en rentrant chez vous, vous commencerez Ă  douter de l’idĂ©e que s’adapter Ă  tous leurs projets soit la solution. Que vous sentirez que ce n’est pas d’obĂ©ir plus encore Ă  des chiffres qui fera mieux aller les choses. Que vous verrez que tout cela nous Ă©loigne d’une vie oĂč nous pourrions vivre selon nos convictions, plutĂŽt que nous comporter comme si on y croyait (sĂ©rieusement : pouvons-nous croire aux bienfaits Ă  venir de la gouvernance par les statistiques ?). Et surtout que vous penserez que si vous n’ĂȘtes pas encore prĂȘts Ă  manifester, il reste nĂ©cessaire que je le fasse.

De mon cĂŽtĂ©, derniĂšre confidence, je dois avouer que j’ai besoin de sentir que je ne suis pas ce complotiste, ce dĂ©jantĂ© que l’on vous prĂ©sentera assurĂ©ment. J’ai tout simplement besoin de sentir que nous sommes sur la mĂȘme longueur d’ñme, et que vous pourrez me comprendre alors mĂȘme que les gouvernants emploient toute leur Ă©nergie Ă  faire que ce ne soit pas le cas. Je croise assez de furieux du drapeau, sans parler des bains de lacrymo qui voudraient me fermer les yeux sur ce qui se trame, pour avoir besoin de votre luciditĂ©. Et j’ai infiniment besoin de sentir sur mes Ă©paules ce regard bienveillant qui me donnerait de quoi ne pas dĂ©sespĂ©rer, et autant de courage.

Cordialement,

Votre dévoué voisin.




Source: Lundi.am