Novembre 9, 2020
Par Lundi matin
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Vendredi matin, confinement. Jour 1. Cinq personnes se retrouvent sur ce spot planquĂ© par une falaise. La houle est encore assez grosse pour profiter de cette plage peu souvent favorable pour le surf. L’hypothĂšse qu’une voiture de flics dĂ©boule sur le parking oblige l’attention Ă  se focaliser Ă  la fois sur les trains de houle et sur le continent. Pas de policiers en vue.

La derniĂšre fois, on Ă©tait pas sur le mĂȘme spot le jour oĂč ce merdier a dĂ©marrĂ©. Et il y avait beaucoup plus de monde. Le lendemain, les gyrophares avaient retentis et les pics, ces lieux trĂšs prĂ©cis de la gĂ©ographie du surf oĂč dĂ©ferlent les vagues dignes d’intĂ©rĂȘts, s’étaient vidĂ©s. C’était le premier jour de l’application d’un double dĂ©cret de la prĂ©fecture maritime et de la prĂ©fecture terrestre qui rendaient les activitĂ©s nautiques illĂ©gales. Les jours suivants, la traque s’était intensifiĂ©e et Ă  grand renfort de camions de gendarmes mobiles, les spots les plus exposĂ©s de la cĂŽte atlantique s’étaient mis au rythme du confinement. Les plus chanceux et chanceuses trouvaient quelques vagues planquĂ©es Ă  l’occasion, pendant que les plus dĂ©terminé·e·s s’offraient quelques sessions de nuit pour Ă©chapper Ă  la police.

Le premier week-end de ce deuxiĂšme confinement vient de passer. Et un rapide tour d’appels vers les diffĂ©rentes bandes de surfeurs/surfeuses de la Manche au Pays basque dessine un mĂȘme mouvement. Partout sur la cĂŽte , des milliers de surfeurs et surfeuses ont dĂ©cidĂ© de braver l’interdit et d’aller Ă  l’eau. Sans concertation ni appel particulier. MalgrĂ© les amendes et les risques juridiques. Parfois, les policiers ont Ă©tĂ© aperçus relevant des plaques d’immatriculation. D’autres fois, c’est planche Ă  la main que des ami·e·s ont croisĂ© la marĂ©chaussĂ©e Ă©trangement inoffensive.

Dans certains coins, des cagnottes collectives ont Ă©tĂ© crĂ©es pour parer aux Ă©ventuelles amendes. Le principe est simple, et fait grandement penser aux mutuelles de fraudeurs et fraudeuses qui existaient dans les transports en commun parisien. Chacun met un peu de thunes dans une caisse commune et lorsque quelqu’un se fait prendre, la caisse rembourse l’amende !

Une premiĂšre semaine, et dĂ©jĂ  des appels !

Jour 4. DĂšs ce lundi, les contrĂŽles s’intensifient et les premiers pics se font Ă©vacuer. A cĂŽtĂ© de Lorient, c’est carrĂ©ment le zodiac des affaires maritimes qui vient sur le pic pendant que des policiers se dĂ©ploient autour de la plage. ProblĂšme de taille pour les forces de l’ordre, cette fois-ci, les fĂ©dĂ©rations sportives ont nĂ©gociĂ© en amont une autorisation dĂ©rogatoire spĂ©cifique pour les professionnels (sportifs pro, Ă©ducateurs sportifs, etc). Certaines personnes Ă  l’eau ont donc lĂ©galement le droit de surfer. Et rendent l’opĂ©ration dĂ©sastreuse sur le plan mĂ©diatique. Le bateau s’est dĂ©placĂ© mais n’a pas pu Ă©vacuer le pic.


Le soir mĂȘme, un appel commence Ă  circuler sur les rĂ©seaux sociaux pour que partout sur le littoral, samedi 7 novembre entre 16H et 17H, un maximum de personnes dĂ©sobĂ©issent en mĂȘme temps et se retrouvent sur leur spot le plus proche. TrĂšs vite, les initiateurs sont dĂ©passĂ©s par l’ampleur que prend leur appel. Des milliers de personnes s’annoncent. Un appel complĂ©mentaire, La mer est une ZAD, est lancĂ© dans la foulĂ©e et tente d’ancrer cette action dans une perspective Ă©colo.

Les jours suivant, les bandes de surf ne semblent pas se rĂ©server pour l’éventuelle amende du samedi et continuent de surfer sur leurs spots. Et dans certains coins, l’affluence atteint des records de normalitĂ© lors d’une belle rentrĂ©e de houle le mercredi.

Pendant que les surfeurs et surfeuses surfent, les longes-cĂŽtes longent la cĂŽte et les plus motivé·e·s des plus ou moins jeunes se baignent. Certains cas emblĂ©matiques sont relayĂ©s dans les mĂ©dias, telle Betty, cette biarrote de 91 ans se baignant tous les jours de l’annĂ©e. Elle se fait reconduire par la police le vendredi 6 novembre, pourtant accompagnĂ©e par son mĂ©decin traitant en la personne de Guillaume Barucq, connu pour sa littĂ©rature sur les effets thĂ©rapeutiques et mĂ©dicaux du surf.

Du cÎté médical justement, des dérogations ont aussi été obtenues pour les personnes possédant des autorisations médicales pour aller en mer.

Ici et lĂ , des amendes commencent Ă  tomber. Tel ces deux surfeurs mis Ă  l’amende Ă  Locquirec dans le Nord-FinistĂšre. Ou ce surfeur escortĂ© de 4 gendarmes dans les landes. Et un peu partout, les contrĂŽles sont rendus compliquĂ©s par toutes ces exceptions Ă  la rĂšgle de base interdisant la mer. A Biarritz encore, les policiers finissent par ouvrir une enquĂȘte prĂ©liminaires sur les mĂ©decins de la ville car ils estiment suspects le nombre de personnes concernĂ©es par des autorisations mĂ©dicales.


Une premiÚre vague de désobéissance réussie

Samedi 7 novembre. C’est enfin le premier jour de dĂ©sobĂ©issance officiellement appelĂ© au niveau national. Partout, par groupe de dizaines, des surfeurs et surfeuses principalement mais aussi des pratiquant·e·s de planches Ă  voile, kite-surfeurs ou baigneurs et baigneuses se regroupent sur les plages. En de nombreux endroits, un comitĂ© d’accueil d’hommes en bleu les attend. Et malgrĂ© l’état d’urgence sanitaire, de nombreux rassemblements se tiennent. La participation n’est pas anecdotique vu le contexte. Se dĂ©placer Ă  plus d’un kilomĂštre de chez soi est illĂ©gal. Se rassembler est de facto illĂ©gal. Aller dans l’eau est illĂ©gal. Et pourtant, ce sont sĂ»rement des milliers de personnes qui de maniĂšre cachĂ©e, ou publiquement affirmĂ©e au cours de rassemblements, rĂ©clament le juste droit Ă  la mer.

C’est du cĂŽtĂ© de la Bretagne que la mobilisation prend le plus d’ampleur. Des plages comme celle du Sillon Ă  Saint-Malo, Longchamps Ă  Saint-Lunaire, ou la Falaise Ă  Guidel, voient entre cinquante et cent personnes dĂ©fier les autoritĂ©s et se partager une session dans l’eau. Ailleurs, quelques dizaines se rassemblent au Canet-en-Roussillon, Ă  Siouville en Normandie ou Ă  la cĂŽte des basques Ă  Biarritz. Partout, des photos sont prises comme autant de pied de nez au confinement. Des smileys remplacent les visages des surfeurs de l’üle d’yeu. Des pratiquantes de Stand Up Paddle se photographient allant Ă  l’eau en vendĂ©e, etc. Et partout, ce mĂȘme slogan, RENDEZ NOUS LA MER, fleurit sur le sable, sur des banderoles ou sur les rĂ©seaux.

La police ne semble pas vouloir jouer la provocation et peu de contraventions sont dressĂ©es. Quelques unes au Cap d’Agde, deux surfeurs se la jouant solo Ă  la GuĂ©rite juste Ă  cĂŽtĂ© d’un rassemblement tolĂ©rĂ© Ă  Sainte-Barbe dans le Morbihan.

Jour 10. Dimanche 8 novembre. AprĂšs cette premiĂšre vague de sessions de dĂ©sobĂ©issance, la partie ne semble pas terminĂ©e pour les usager·e·s de la mer. Des dizaines de surfeurs et surfeuses ont encore pris le chemin de l’ocĂ©an en ce dimanche, passant parfois par des chemins de traverses pour Ă©viter les contrĂŽles.

Pour l’instant, cette rĂ©sistance se fait Ă©tonnamment seule. Les prĂ©cĂ©dents collectifs de dĂ©fense pour le retour Ă  la mer issus de la prĂ©cĂ©dente mobilisation au mois de mai se dissocient des appels Ă  la dĂ©sobĂ©issance. Les fĂ©dĂ©rations sportives se planquent derriĂšre l’État et n’engagent pas de nouvelles nĂ©gociations. Les Ă©lus locaux restent silencieux.

Pour la suite, un premier collectif se lance Ă  l’échelle de toute la France pour tenter une nĂ©gociation avec l’État. Et sans attendre, de nombreuses bandes annoncent dĂ©jĂ  une deuxiĂšme vague de dĂ©sobĂ©issance groupĂ©e pour samedi prochain, tout en continuant Ă  s’entraĂźner toute la semaine Ă  l’eau pour ne pas paraĂźtre ridicule Ă  l’eau le jour oĂč viennent filmer les mĂ©dias !

Quelques questions autour de ce surgissement

Alors que partout dans le mouvement social au sens large, les appels Ă  se mobiliser semblent ne pas rencontrer d’écho, en tĂ©moignent les appels Ă  manifester sans effet chez les gilets jaunes, il aura fallu que ce soit de surfeurs et surfeuses que dĂ©marre un embryon de contestation du confinement Ă  la française. En bonne intelligence, et sans verser dans des appels Ă©sotĂ©riques ou new age anti-masque pour le droit Ă  respirer. Ne nous mĂ©prenons pas. Ce n’est pas la gravitĂ© de la crise sanitaire qui est contestĂ©e ici, mais le tour de vis autoritaire qui veut que toute mesure coercitive envers la population soit forcĂ©ment bĂ©nĂ©fique sur un plan sanitaire. Alors que dans de nombreux pays europĂ©ens concernĂ©s par cette nouvelle vague Ă©pidĂ©mique, les accĂšs aux espaces naturels ne sont pas limitĂ©s, la France choisit une nouvelle fois la voie des interdits et rĂ©tablit sa rĂ©trograde rĂšgle du kilomĂštre et de l’heure d’activitĂ© physique quotidienne. Cette mesure est pourtant illogique si l’objectif est de limiter les risques de propagations du virus. Enfermer les gens chez eux sans possibilitĂ© de se dĂ©penser ne peut renforcer les dĂ©fenses immunitaires d’une population. En ciblant ce dispositif, les usager·e·s de la mer attaquent une mesure indĂ©fendable et symbolique sur le plan des libertĂ©s. Comment empĂȘcher d’un cĂŽtĂ© des individus de se mouvoir en extĂ©rieur tout en les incitant Ă  continuer Ă  travailler et Ă©tudier en classe ?

Ce surgissement de la part d’une communautĂ©, les surfeurs et surfeuses, peu enclin Ă  se structurer collectivement et autrefois peu habituĂ©e Ă  surgir sur le plan politique est aussi un signe d’espoir. Dans le contexte d’un ravage Ă©cologique toujours aussi fort, il devient urgent que cette communautĂ© se manifeste. Elle a dĂ©jĂ  commencĂ© Ă  emprunter cette voie en s’opposant de plus en plus massivement aux projets de piscine Ă  vague. Gageons qu’elle prenne l’habitude de se manifester sur un tas de sujets touchant Ă  la mer.

Et puis enfin, loin des clichĂ©s habituels ressassĂ©s sur la passion dĂ©vorante dont peut tĂ©moigner une communautĂ© de surf obnubilĂ©e par son activitĂ©, ce surgissement permet de recentrer le dĂ©bat public sur ce qui peut ĂȘtre considĂ©rĂ© comme essentiel en temps de crise. Et de ce point de vue, les usager·e·s de la mer ont le mĂ©rite d’apporter une critique du travail en acte. Car de leur point de vue, surfer est bien tout aussi essentiel que de devoir travailler ou faire ses courses, voir bien plus si les conditions sont au rendez-vous.

Alors, lorsque la mer leur aura Ă©tĂ© partiellement rendue, espĂ©rons que de ce surgissement fleurissent de nombreux collectifs bien dĂ©cidĂ©s Ă  ne plus taire une parole qu’ils ont commencĂ© Ă  Ă©laborer !

Rendez-nous la mer !





Source: Lundi.am