Décembre 7, 2022
Par Dijoncter
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Le début de l’article rapporte les propos des deux membres du CNI sur la base de notes prises durant la rencontre. La deuxième partie est la transcription de la traduction en direct des propos de Juan et Pedro.

Le Congrès National Indigène

Le CNI a été créé en 1996, à l’appel de l’EZLN invitant tous les indigènes à s’organiser pour vivre en paix et en harmonie. Dans l’idée de trouver une « maison commune ». La sous-commandante Ramona de l’EZLN a participé à sa création.

C’est une lutte pour la vie, ce ne sont pas des tentatives d’émancipation. Lutter contre l’expropriation et travailler à la récupération des terres, c’est un plus grand objectif.

Le CNI fonctionne avec une assemblée nationale où les réseaux envoient représentants et délégués. Il y a l’idée d’accompagner les communautés en résistance et engagées dans des processus d’autonomie.

« Notre vision du monde n’est pas binaire, noire ou blanche. Nous sommes un arc en ciel formés de différentes couleurs et visions ».

En 2001, Le CNI participe à une grande marche pour les couleurs de la terre. En 2006, la marche « la otra campana », avec le sous commandant Galliano, a pour objectif de présenter la lutte zapatiste car il n’y a pas beaucoup d’infos qui circulent dans les médias « traditionnels » ou même communautaires. En 2017, est organisée une grande réunion qui dure une semaine entière réunit des délégués et représentants du CNI au Chiapas pour parler des élections présidentielles. Il en ressort qu’il parait important au Congrès porter sa parole dans ces élections, c’est-à-dire d’utiliser la campagne présidentielle comme un porte-voix. Mais comment ? Qui va se présenter ? Quelle forme va prendre cette candidature ? Durant toute cette semaine, est traitée la difficile question de la représentation : comment une personne peut représenter la diversité des peuples indigènes du Mexique ?

Il est décidé que Marichuy sera la porte-parole. Elle est médecin et travaille avec les plantes médicinales. Elle représente bien les communautés indigènes.

« Elle a été surprise quand on lui a dit qu’elle avait été choisie ! »

Un protocole est défini : elle ne prendra pas de décision et sera accompagnée par 62 conseillèr.e.s.

Sept principes régissent l’EZLN et le CNI, les deux mouvements partageant une vision anticapitaliste contre la destruction.

1. Servir et ne pas se servir

2. Construire et ne pas détruire

3. Représenter et ne pas usurper

4. Convaincre et ne pas vaincre

5. Obéir et ne pas commander

6. Descendre et ne pas monter

7. Proposer et ne pas imposer

« Nous ne participons pas aux différentes hiérarchies politiques.

Nous ne sommes pas des activistes qui réclamons plus de droits humains.

Nous héritons des luttes de nos grands-parents.

La décision de venir ici [en Europe, dans le cadre du Voyage pour la Vie] a été prise à l’échelle nationale. »

Pour Juan, un des représentants du CNI présents, le pouvoir au Mexique est tenu actuellement par une gauche qui travaille pour la droite. Le président a un discours populiste. Il utilise l’argument de la pauvreté et a promis qu’il mettrait fin aux méga-projets partout au Mexique. Ainsi, il a réussi à convaincre quelques activistes indigènes. D’autres ne sont pas dupes, notamment parce qu’il y a encore des menaces, des agressions constantes, du harcèlement.

Samir Flores, un camarade, a été assassiné un mois après les élections présidentielles.

Les méga-projets au Mexique

Avec le Proyecto Integral Morelos, il y a une militarisation des sites qui se trouvent sur des territoires indigènes. Les ressources en eau sont gâchées par la construction d’une centrale thermoélectrique et la construction de gigantesques gazoducs.

Le train Maya est un projet industriel et touristique qui vise à construire un réseau de chemin de fer pour relier des destinations touristiques du Yucatán, et qui s’accompagne d’une « planification de l’utilisation des terres » et d’implantations industrielles. Il y a d’énormes projets de fermes porcines, et d’énergies dites « vertes » : éolien, photovoltaïque,… Ce qui implique la déforestation de 700 hectares de forêt vierge dans la péninsule. La construction d’éoliennes sur le littoral implique aussi de dévier les eaux souterraines, et donc de perdre des puits naturels.

« Les éoliennes tuent le jour et la nuit : les chauves-souris, les oiseaux… »

En ce qui concerne les énergies solaires, l’implantation de panneaux ferait augmenter de 3 à 5°C la température au Yucatán. Or il fait déjà 38°C en moyenne ! On parle là d’1 million de panneaux solaires par projet, et les implantations sont très proches des communautés indigènes, parfois à 100 mètres des villages. Il existe un vrai danger d’hyperthermie.

Il y a eu des mesures d’impact environnemental, mais avec quelle éthique ? Et basées sur quelles preuves scientifiques ? Les services en charge de ces études travaillent en lien avec les entreprises. Juan dénonce des documents « technicistes », qui ne sont pas dans la langue des personnes principalement concernées (40 000 habitant.e.s de la péninsule environ).

« Il y est écrit : « l’ethnocide peut être positif pour le développement ». On comprend donc qu’on peut nous tuer au nom du développement. Nos visions de la vie leur importent peu. »

Le texte 169 de l’Organisation Internationale du Travail spécifie que ce type de projet nécessite une forme de consultation. Mais le travail de l’OIT c’est de permettre l’entrée de ces méga-projets. Selon Juan, les consultations sont manipulées et les habitant.e.s des territoires n’ont pas accès à de la documentation ou aux informations. Les organisations internationales demandent à ce qu’il y ait un gouverneur pour représenter la communauté indigène.

« Or nous n’avons jamais eu de gouverneur dans la péninsule maya, encore moins muni d’un bâton de commandement ! »

L’EZLN (Armée zapatiste de libération nationale) s’est bien sûr positionnée contre le mal-nommé « train Maya ». Dans un communiqué, il est écrit « s’ils avaient demandé la permission à la terre, elle les aurait envoyé balader ».

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JUAN

Nous en tant que peuples indigènes nous avons une vision différente. Nous vivons avec la terre, nous ne l’utilisons pas, nous n’en tirons pas du bénéfice. Nous comprenons que la terre souffre, et cela nous fait mal qu’elle soit perforée par ces projets, qu’elle soit réchauffée, que ses eaux soient remplies de lisier. La terre porte la vie.

En tant que communautés indigènes, ce qu’on veut c’est qu’on nous laisse tranquilles, qu’on nous laisse construire nos vies.

Il y a aussi le projet du train inter-océanique dont la fonction est de suppléer aux difficultés du canal du Panama, qui fait commerce entre les 2 mondes. On sait que pour les bateaux commerciaux, il y a parfois une attente de près de 7 jours. Le Mexique voudrait proposer un nouveau canal pour que ces transports soient facilités et plus rapides. Mais cela va évidemment engendrer de grandes zones de destruction, notamment dans l’Etat de Guarraca.

L’ancien président états-unien Donald Trump avait dit qu’il allait construire un mur entre le Mexique et les Etats-Unis et que ce mur ce serait les Mexicains qui le payeraient. On comprend aujourd’hui que ce mur ce sont les méga-projets. Et les camarades d’Amérique Centrale vont être piégés ici, dans ces espaces, et vont bien être obligés de travailler dans ce que seront ces corridors industriels où ils recevront des paies de misère. Quand on a dit qu’on ne voulait pas de ce monde-là, le gouvernement fédéral nous a répondu que si on ne voulait pas pour ces projets-là, eh bien nous n’avions qu’à faire l’aumône. Voilà donc la situation dans laquelle on se trouve, avec les spoliations de nos terres et puis cette future obligation de travailler. Pour nous la notion de travail elle est différente que celle qui existe dans le nord, aux Etats-Unis. La terre elle nous alimente, nous n’avons pas d’horaires précis pour travailler.

Il y a aussi la création de la guarda nacionale, où on anticipe, on prévoit de nombreux assassinats. On pense que ceux qui ne voudront pas travailler, ils ne passeront pas d’une certaine façon.

Dans ce méga-projet du train Maya, le parcours a été divisé en 5 parties. Dans 2 de ces parties, des droits ont déjà été donné à cette garde nationale alors que nous nous n’avons pas d’armes.

On pourrait aussi parler des mines et de l’extractivisme, ou du narcotrafic. Alors il vrai que depuis qu’on est arrivés en Europe, on nous pose beaucoup la question « comment ça va, comment ça se passe avec les narcos ? ». Certains pensent d’ailleurs que nous pourrions en être. C’est sans doute le fait de l’aura du Chapo Guzman qui fait qu’en Europe on ne connait que cela.

Depuis le Congrés nationale indigène, on voudrait vous dire que le narcotrafic c’est le cheval de Troie, la porte d’entrée pour qu’arrive la garde nationale. A partir de là, on peut militariser un espace pour ensuite imposer un mégaprojet.

Il y a encore des thèmes qu’on n’a pas évoqués. On aurait pu parler de la fracturation hydraulique avec la pollution des eaux pour récupérer pétrole et gaz. On aurait pu parler des différentes formes de résistances dans les communautés…

PEDRO

Je viens de la communauté de Santa Maria Ostula, c’est également un lieu de résistance contre les spoliations de nos terres par les narcos. Cette communauté elle fait près de 19 000 ha, elle a des plages, des montagnes, des mines, des bois précieux. Donc c’est un pôle attractif, c’est très intéressant pour le gouvernement et le narcotrafic.

En 2009, on a réussi à récupérer 1300 ha de terrains qui avaient été accaparés par le crime organisé. Sur ces terrains, il y avait des kilomètres de plages sur lesquels il y avait des projets de construction, notamment d’un port maritime. Il faut savoir que ces plages elles permettaient aussi de charger, décharger pour le narcotrafic. Non loin de ces 2 kilomètres de plage, à peu près à 300m, il y avait une base militaire mexicaine qui ne voyait jamais rien !

Le projet était très bien pensé parce qu’il s’agissait d’exploiter les mines, ensuite le port maritime servirait pour le transport. En 2009, il y a eu une action, il nous a fallu près d’1 an pour la préparer.

Lors d’une assemblée générale, on a pris une décision : nous les communaux, c’est-à-dire les propriétaires co-responsables de ces biens communaux et communautaires, on avait décidés d’occuper, de récupérer ces terres et d’y rester.

Cette action a eu lieu le 29 juin 2009. Depuis, ces terres sont toujours occupées, notre présence y est toujours effective. La conséquence de cette décision, c’est que nous avons un ennemi en face de nous, et cet ennemi c’est le crime organisé, les Chevaliers Templiers. Nous avons déjà perdu 35 leaders dans ces actions. Il y également 6 disparus, dont le commissaire aux biens communautaires.

Entre 2009 et 2014, la situation était critique. Alors la communauté a décidé de se réorganiser. On a constitué une garde communale armée. C’était une institution qui existait déjà, depuis 150 ans, mais qui était un peu dormante. On a décidé de réactiver la garde communale pour se débarrasser du crime organisé et des chevaliers templiers.

Les confrontations ont été nombreuses. Leurs armes ne sont pas les nôtres. Ils ont des gros calibres et nous n’avons que des fusils de chasse. C’est David contre Goliath.

Cette garde communautaire s’occupe de la sécurité de ces espaces. Les membres sont choisis chaque année, c’est rotatif. Pour un village qui fait 100 habitants, il y a entre 6 et 8 personnes qui vont faire partie de la garde. Dans un des derniers affrontements, un de nos commandants a perdu la vie, dans un combat qui a duré plus d’une journée.

Notre façon de décider c’est en assemblée générale. On discute, et la meilleure décision est choisie, par consensus. Une décision prise en 2014 c’est de faire pression sur le gouvernement central en ne payant pas l’électricité. En faisant ça, ce qu’on demandait c’est le gouvernement fasse des enquêtes sur les 35 morts et 6 disparus. Depuis 2014 du coup on ne paye plus l’électricité. Mais ce n’est pas toujours facile parce que la maintenance n’est plus assurée.

En 2015, il y a eu une tragédie. L’un des leaders, qui était à ce moment-là commandant de la police communale, a été arrêté. C’était 1000 membres de la marine, des militaires et de la police qui ont ouvert le feu contre la communauté. 1 enfant a été tué. Il y a eu plusieurs blessés. Officiellement le gouvernement a dit qu’il n’avait fait que tirer en l’air.

Voilà comment on traite au Mexique ceux qui luttent contre un système oppresseur.

Concernant le commandant arrêté, nous pensions qu’il allait être exfiltré par les routes, on a donc bloqué les routes. Mais ils l’ont exfiltré en hélicoptère. Il est resté 6 mois en prison. On a essayé de jouer la pression, on a posé un ultimatum et il est enfin sorti au bout de 6 mois.

Voilà quelles sont nos luttes et nos résistances. Il y a différents chemins. Certaines communautés préfèrent la voie légale dans ce processus vers l’autodétermination. La voie légale c’est aussi avoir un certain budget pour le faire. Nous nous pensons qu’avec nos actes nous arriverons à prendre une autre voie pour un même objectif.

Dans ces différents processus vers des formes d’autodétermination, on pense que c’est le peuple qui commande. On peut vous donner l’exemple de ce leader qui a été fait prisonnier. Nous on pense que le gouvernement pendant 6 mois lui a lavé le cerveau. Et quand il est revenu, il nous a trahit. Il est allé vers le crime organisé. En communauté, on a donc décidé de l’expulser. Il y aurait eu d’autres solutions, beaucoup plus dramatiques, mais nous on a décidés de l’expulser de la communauté.

Nous avons réussi à expulser un cartel, mais nous avons un autre problème. C’est qu’un autre cartel est arrivé : Jalisco Nouvelle Génération. On dit de lui qu’il est un des plus puissants au monde. Ils opéraient d’abord avec des armes lourdes, des véhicules blindés. Mais aujourd’hui ils font un pas supplémentaire dans cet armement puisqu’ils agissent avec des armes biologiques. Notamment avec des drones, chargés d’explosifs C4. On est là sur des formes de terrorisme. L’armée travaille également avec ces drones et ces produits chimiques.

Dans cette lutte, nous sommes arrivés à un point où nous sommes assez bien organisés. Il est plus difficile de trouver des failles. Dans ce chemin vers des formes d’autonomie, des formes d’autodétermination, il faut qu’on travaille maintenant à voir comment on peut gérer les ressources. Il y a des défis, notamment avec la commercialisation de nos produits. Peut-être avec les Etats-Unis, ou non sans doute pas. Plutôt avec l’Europe. Créer un système de santé. Réfléchir à la question de la communication, avec par exemple une radio qui serait communautaire.

JUAN

Le CNI soutient de nombreuses initiatives vers plus d’autonomie et d’autodétermination. Le Conseil populaire indigène de Guerrero porte le nom de Zapata, qui s’est organisé en police communautaire et lutte contre le narcotrafic et la répression. Il y a également l’occupation de l’immeuble de l’institut national des peuples indigènes à Mexico. Ils sont très nombreux et ils occupent le lieu.

Alors peut-être que dans vos questions vous allez demander qu’est-ce qu’on peut faire ? Notre objectif aujourd’hui ce n’est pas de vous rendre tristes sur nos luttes. Nous venons vous dire que nous pouvons faire lien entre les différentes luttes en Amérique et en Europe. Mais nous sommes là aussi pour parler vrai, et parler vrai c’est aussi dénoncer que des entreprises européennes pillent et saccagent le Mexique. Il y a l’entreprise Alstom, qui est une entreprise française. Il y a Danone aussi, qui expulse des communautés. On était précédemment en Allemagne et ils ont dénoncé les actions de la Deutsch Bank qui investit pour faire couler le sang indigène. Et puis il y a aussi une entreprise allemande qui fabrique des armes et qui les vend de façon tout à fait légale à l’Etat Mexicain.

QUESTION  :

Ils nous ont parlé des problèmes qu’entrainent les énergies renouvelables ou soi-disant vertes, comme les éoliennes ou les panneaux solaires. Ce sont des problématiques environnementales sérieuses. Mais ici en France on a le problème du nucléaire. Et on nous présente les énergies vertes comme l’alternative au nucléaire, qui pose aussi des gros problèmes de pollution.

Avec la Covid, il y a le même type de problème de manipulation des médias en Europe, les atteintes à la liberté, notamment l’obligation vaccinale, toutes les informations ne sont pas relayées par les médias.

On a aussi d’autres problèmes environnementaux ici, dont on ne parle pas car on ne parle que de la Covid. Par exemple l’implantation de la 5G en Europe, à grande échelle.

JUAN  :

Depuis qu’on est en Europe, on a vu qu’il y avait une certaine uniformisation. Il y a des critiques, des gens qui sortent du cadre. Mais on est étonnés de voir qu’ici on demande la permission pour faire une manifestation. Dans les communautés indigènes, on ne demande pas de permission pour manifester. Un des principes « commander tout en obéissant », « descendre et ne pas monter », ça on le met en pratique dans les communautés.

Sur la question de la crise sanitaire, il faut savoir qu’en pleine pandémie le gouvernement a payé 5,5 millions de pesos des études menées par une organisation internationale pour démontrer le bien-fondé du projet du train maya.

La question de la santé je la connais bien, j’ai étudié cette question-là. Au Mexique il y a aussi des informations qui sont biaisées, les statistiques qui ne disent pas toujours la vérité. Dans les communautés autonomes, il y a eu des morts qui n’ont pas toujours été comptés. Ce Congrès National Indigène, c’est la maison de tous, c’est-à-dire que c’est aussi la maison de toutes les pensées. Certains ne voulaient pas se faire vacciner, moi j’ai dû me faire vacciner pour vous apporter l’information ici.

Nous savons qu’en Europe, il y a un soutien fort pour nos communautés, pour nos différentes luttes et résistances et nous vous en remercions.

PEDRO puis JUAN

Sur la question de la 5G, on n’est pas experts. Malgré tout, au Mexique le grand voisin du Nord ce sont les Etats-Unis et donc il y a des formes de pression très fortes. Ce que disent les Etats-Unis c’est appliqué au Mexique. Ces grandes entreprises investissent ici. Celui qui possède l’argent, c’est celui qui va commander et imposer. Ces antennes 5G elles vont donc être implantées en Amérique latine. Même plus, il est question maintenant de travailler les données biométriques et simplement avec les yeux de pouvoir identifier une personne.

Une des stratégies de résistance entre nous, c’est aussi de parler la langue indigène. Si les hackers veulent comprendre ce que nous disons, eh bien qu’ils apprennent à parler les langues indigènes.

Concernant l’énergie nucléaire, on est pas là pour vous donner de nouvelles idées de lutte. Mais enfin on peut vous poser la question : qu’est-ce que vous pensez vous de ces gardes communautaires ? Est-ce que vous seriez prêts à faire face à la mort comme on fait face au capitalisme ? Il faut donc réfléchir et créer des systèmes de vie différents pour couper les têtes de cette hydre capitaliste. Nous, nous ne voulons pas imposer notre idéologie, de la même façon que nous ne voulons pas que d’autres nous imposent leurs idéologies. Nous venons de mondes différents, nous avons rencontrés ici des anarchistes, des socialistes, des punks… Mais comme on dit, il y a une petite phrase que l’on répète souvent : cette planète peut contenir divers mondes, et c’est aussi un de nos objectifs.

Chez nous aussi il y a des mondes différents et nous pensons que nous pouvons unir nos différentes luttes : lutter contre Alstom, lutter contre Danone qui pollue les eaux pour ensuite les vendre,… Nous voulons construire un monde juste.

Quand il est question de couper les têtes de l’hydre capitaliste, on comprend bien qu’on ne peut pas tous le faire parce que certains sont encore dans leur bulle de confort bourgeois ou petit bourgeois. Donc on ne vient pas imposer ici nos idéologies et de la même façon on ne veut pas que celles d’ici soient imposées là-bas, malgré tout notre ennemi commun c’est le capitalisme.

QUESTION :

Merci beaucoup pour votre présence et votre partage de cette expérience qui est très touchante et qui amène à se révolter.

Est-ce que vous avez des liens ou des coordinations avec d’autres peuples des Amériques ? Notamment en Amérique latine, je pense au Brésil que je connais, et qui vit actuellement un ethnocide. J’ai l’impression que sur le continent américain il y a cette 2e vague d’ethnocide contre les peuples indigènes. Et par rapport à cette situation d’ethnocide, est-ce que vous avez déjà imaginé recourir à la cour pénale internationale ? Et nous ici, puisqu’il y a des entreprises françaises et européennes, est-ce qu’il ne serait pas possible de faire un recours à la cour européenne des droits de l’Homme ? Puisque nous avons des entreprises françaises qui sont impliquées, si je comprends bien, dans des meurtres.

JUAN

C’est vrai qu’en tant que membre du CNI, on nous invite souvent à participer à différentes luttes des communautés indigènes en Europe, aux Etats-Unis, au Canada… ça prend plutôt la forme de réunions privées, ce sont des rencontres qui prennent la forme de partage d’expériences. On a notamment eu l’occasion de rencontrer les femmes kurdes. Mais ce sont des liens peut-être plus de l’ordre du privé.

Cette question de l’ethnocide, elle a lieu évidemment au Brésil, au Mexique également, en Amérique centrale et en Amérique du Sud aussi. On pense que la voie légale ne fonctionne pas parce que ce sont comme des balles qui sont vides. Quand on a recours à ce type d’institutions, à ce type de cours, ils nous disent ne pas être compétents. Ici on tue, et on voit qu’une des façons d’agir ce serait de faire prendre conscience, de faire pression politique. Et puis on pose la question, c’est un des principes qui a été mis en avant toute à l’heure : est-ce que ceux qui commandent obéissent véritablement ? Nous avons donc choisi d’autres actions parce que nous savons que la voie légale elle ne fait que défendre des intérêts qui ne sont pas les intérêts du peuple. Cette question elle se pose en Amérique Latine, en Amérique centrale et du sud, par rapport à l’ethnocide. Elle pourrait se poser ici par rapport aux migrants, il y a différents liens que l’on pourrait faire entre ces 2 questions.

PEDRO

Sur cette question des droits humains, souvent on dit dans les communautés « ne vous soulevez pas », « surtout pas de soulèvement » mais nous n’attaquons personne ! Ce que nous faisons c’est nous défendre. Alors quand il y a ces morts, est-ce que nos vies elles ne comptent pas ?

Lorsque nous faisons appel au nom des droits humains à des organisations pour qu’ils viennent témoigner, ils refusent de venir parce qu’ils disent que leur vies étaient en danger. Mais nous aussi nos vies sont en danger.

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QUESTION  :

Cette rencontre avec vous elle est organisée par un groupe qui essaye de s’organiser à l’université de Bourgogne qui s’intitule l’atelier d’écologie politique. Parce que l’université, vous avez raison il y a une pluralité des espaces de lutte face à un monde qui aboutit à une destruction généralisée, et l’université est un espace parmi une multitude d’autres, qui est une institution qui se libéralise, qui a des liens de plus en plus étroits avec le capitalisme. Donc on est un petit groupe, on est quelques-uns à en faire aussi un espace de réflexion, et de résistance ça me parait un grand mot, en tous cas de discussions de ces sujets-là.

Et donc je voulais aussi rappeler qu’il y a un mois on avait organisé une autre rencontre, et j’ai été un peu surpris que vous n’évoquiez pas cette question, à propos des luttes contre les grands projets d’éoliennes sur la péninsule – je sais plus comment ça s’appelle – Ewathepek. Et il y a une association qui s’est monté en France, qui s’appelle STOP EDF qui vise justement à relayer les mouvements de résistance qui ont lieu au Mexique en France, et donc ils ont organisés une tournée pendant 2 mois avec plusieurs représentants des communautés indigènes en lutte contre ces grands projets d’éoliennes, qui étaient accueillis en France par ces militants. Donc là il y a un lien direct qui s’est fait autour d’une grande entreprise française, qui est EDF, qui investit massivement dans ces grands projets éoliens. Je me demandais si cette lutte était connue, enfin si ça faisait partie des grands projets inutiles contre lesquels vous luttiez actuellement.

Et puis je voulais aussi rappeler que, vous êtes accueillis aux Lentillères je crois pendant votre séjour à Dijon, et donc il existe partout en Europe des pôles de lutte autour de grands projets, que ce soit l’enfouissement des déchets nucléaires à Bure, que ce soit la ligne TGV entre Lyon et Turin qui rappelle certains projets que vous évoquiez, contre aussi certains projets d’énergies renouvelables…

La question que posent toutes ces luttes c’est quelle forme de vie on peut inventer pour avoir une décroissance de notre empreinte matérielle sur le monde. Parce qu’au fond c’est quand même ça l’enjeu fondamental, c’est qu’on est + de 7 milliards. Donc comment est-ce qu’on fait concrètement ? Je pense que vos modes de vie, vos expériences de vie, sont peut-être un modèle pour nous qui sommes tous des petits bourgeois englués dans le confort et l’artificialité de tous nos objets techniques. D’ailleurs, le téléphone portable avec lequel vous vouliez qu’on fasse la conférence au début est un exemple pour moi paradigmatique de ce qu’est le capitalisme dans nos modes de vie contemporains. Est-ce que vous essayez de vous émanciper aussi de tous ces outils et artefacts qui sont à la base de l’effondrement écologique et des modes d’exploitation de la terre qu’on connait aujourd’hui ?

JUAN  :

Merci pour ces commentaires, merci pour ces questions. Merci de ces informations sur les actions menées depuis ici. Et puis te féliciter parce que tu fais partie de ceux qui sont conscients. Tu ne luttes pas pour ta vie, tu luttes pour la vie. Et tu te confrontes à une puissance très forte c’est le capitalisme. Et le capitalisme il est également chez toi, alors bravo tu as du travail pour le reste des jours à venir.

Effectivement ce front contre les éoliennes qui est basé à Uaraka ils font partie du CNI. Ce sont les mêmes luttes qui sont ici en jeu. Il faut savoir que ces entreprises françaises comme EDF qui a été nommé toute à l’heure, ce sont des entreprises qui détruisent la nature, c’est les spoliations, c’est le pillage des terres. C’est une entreprise française qui rend sourd les animaux, qui stresse les habitants de cette zone. On trouve ça super que cette lutte puisse se mener aussi depuis l’Europe, c’est une lutte digne.

Tu posais la question des nouvelles formes de vie à inventer. Alors nous on a tous des formes de vie différentes. Alors vous ici en Europe vous avez des philosophes, vous avez Nietzche. Il y a là la création d’hommes qui sont capables de tuer d’autres hommes. Ces hommes qui tuent d’autres hommes ils sont pour nous nés en Europe. Je ne viens pas vous dire et je ne viens pas vous imposer une façon de voir les choses, je ne viens pas vous dire que nous avons-nous aussi nos façons de construire, nous aussi nos mathématiques, nous aussi nos systèmes d’éducation et de santé. Cela fait près de 500 ans que l’on vit cette longue nuit. Personne ne doit imposer à l’autre sa façon de voir. Il faut comprendre que ici notre objectif c’est de créer un monde qui contienne plusieurs mondes. Les Lentillères c’est un monde. Nous avons rencontré des anarchistes, et nous les acceptons et nous les comprenons. Ces entreprises dont je vous parle depuis toute à l’heure, elles détruisent la terre, l’eau, le sol, et le transforme en argent sonnant et trébuchant. Toutes ces choses-là deviennent du plastique, et nous nous ne voulons pas cela. On comprend et on considère que ce qui a de la vie te donne de la vie. Le plastique si tu le manges il ne te donne pas de la vie. La terre est vivante, et si elle meurt nous comprenons que nous mourrons nous aussi. Nous avons eu depuis le début de nos luttes beaucoup de pertes. Malgré tout, nous continuerons à donner nos vies pour cet objectif.

Quant à la question des téléphones portables, les communautés indigènes ne sont pas contre les téléphones et ses différents outils. Je crois qu’il y a aussi l’idée de cet indigène emplumé avec ses peintures et ses sandales, tout ça n’est que folklore touristique. Nous sommes lecteurs, nous étudions, nous allons à l’université, mais nous voulons aussi récupérer et étudier nos propres textes. Nous considérons, nous, peuples indigènes, que le développement peut être différent. Les indigènes, nous avons ces téléphones portables, nous ne sommes pas contre le train, ou contre les panneaux solaires, nous nous situons contre la façon dont ils le font et nous posons les questions : qui sont ceux qui tirent les bénéfices de ces différents projets. Nous ne prônons pas un retour en arrière, nous pensons qu’il peut y avoir des formes de développement possible. Nous voulons également récupérer la mémoire, la mémoire de nos ancêtres, dans les fresques de monaunpak. Nous voudrions savoir comment étudier les astres et comprendre comment les astres nous guident. Nous voudrions également récupérer nos propres calendriers mais c’est là encore une autre histoire.




Source: Dijoncter.info