Octobre 11, 2021
Par Lundi matin
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« Il est arrivĂ© deux bouleversements. L’un est historique : le XXI°siĂšcle ne vient-il pas de commencer ? On pensait le coup d’envoi donnĂ© par le 11 septembre 2001. Des historiens et des anthropologues plaident Ă  prĂ©sent pour 2020, comme on fait commencer le XX° siĂšcle en 1914. L’autre bouleversement est celui des Modernes : nous sommes Ă  nouveau, comme au XVII° siĂšcle, au seuil de la Science avec son grand Serpent, lorsque plus rien de ce qui Ă©tait sĂ»r ne l’est. D’oĂč vient le bien ou le mal ? OĂč est le centre du monde ? Dans quelle direction regarder ? OĂč suis-je ? Que faut-il croire ? Qu’est-ce que la nature ?

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A nos sens, il est arrivĂ© quelque chose d’immense, les voilĂ  catastrophĂ©s. Nous assumons des gestes pour Ă©viter la propagation d’invisibles qui rendent suspect tout contact, tout bouton de porte ou d’ascenseur, alors qu’on nous disait enfin entrĂ©s, notamment par nos Ă©crans tactiles, dans une culture du toucher, dans une culture haptique, contre le tout visuel, le tout virtuel. Nous avions Ă  nouveau misĂ© sur la caresse des choses, des proches. L’ñge nous aidait Ă  toucher d’avantage, Ă  prendre davantage dans nos bras ceux qui sont jeunes depuis plus longtemps que nous. Nous plaidions pour un monde de proximitĂ©, de rĂ©appropriation physique. La distance n’était plus que du temps. Nous bricolons plus, nous rĂ©parons plus, nous sommes de plus en plus des « touche-Ă -tout Â». Mais soudain quelque chose est venu fracturer notre vie, brutalement et comme jamais. Sauf quand la guerre survient – mais ce n’est pas la guerre qui est survenue. La guerre, ce sont des gens qui entrent chez vous et qui tirent dans tous les corps que vous aimez et vous laissent au sol.

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Ce que nous Ă©prouvons Ă  bas bruit, c’est la fin objective de l’illusion dont nous nous sommes tant bercĂ©s, Ă  laquelle nos grands-parents ou nos parents se sont abreuvĂ©s tant et plus, souvent sans le savoir. Si l’on pouvait leur expliquer, sans doute en seraient-ils eux-mĂȘmes bouleversĂ©s. Tristes et bouleversĂ©s. Du moins seraient-ils Ă©tonnĂ©s de la finitude du monde, de la limite des ressources, de la consommation oĂč, dans l’acte de consommer, de manger, de profiter de son dimanche, a Ă©tĂ© suspendue toute considĂ©ration pour ceux qui en sont la condition et la source. Non plus les ouvriers des bassins houillers continentaux ou anglais pour les capitales lumineuses du XIX° siĂšcle, ou les « gens de brousse Â» asservis pour le caoutchouc du Roi, mais ceux du Sud global et les animaux. Les animaux qui sont partout autour de nous, dans la nuit, Ă  notre insu. Non pas les chats et les chiens avec qui nous vivons et qui sont des quasi-personnes ; ils sont sauvĂ©s de notre empire, on dit mĂȘme qu’ils nous ont bien eus. Non pas donc les animaux que les Ă©cothĂ©ologiens cherchent Ă  faire entrer au paradis, mais ceux pour qui « l’enfer n’existe pas, car ils y sont dĂ©jĂ  Â», selon le mot apocryphe de Victor Hugo, ceux qui ont Ă©tĂ© retirĂ©s de notre regard par une succession d’amĂ©nagement techniques et d’amortissements Ă©thiques.

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Mais quelle serait la meilleure rĂ©solution Ă  prendre maintenant ? D’oĂč vient que nous sommes malades par millions ? Que mangeons-nous presque tous les jours ? C’est l’étrange non-dit, l’angle mort. Pourtant, qu’on le veuille ou non, le lien est direct : si nous n’en mangions pas, nous n’en serions pas lĂ .

Gil Bartholeyns, Le hantement du monde. Zoonoses et pathocĂšne. Editions Dehors





Source: Lundi.am