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  Religions  : retour ou remake  ?

Le dit «  retour du religieux  » est un phénomène planétaire, certainement plus tonitruant que fondamental, mais avec de lourdes conséquences pratiques, comme des vies entières soumises à sa domination, des événements atroces et des quotidiens mutilés. De plus en plus isolée et théologiquement affaiblie à travers les siècles, la religion se fait paradoxalement et conséquemment, plus agressive. Elle fait du bruit, elle fait de la politique, elle se sent en perpétuel danger, elle montre les crocs face au péril, entretient et diffuse son vécu persécutif imaginaire. Les révolutionnaires athées de toutes tendances, anarchistes inclus, avaient baissé la garde. On s’est tous dit par ici, ces dernières années (décennies…), qu’il n’y avait plus vraiment assez de curés à bouffer pour pouvoir se prétendre bouffeurs de curés, anticléricaux en diable comme le furent nos compagnons et compagnonnes des siècles passés. Impitoyables avec la religion, avec le clergé, avec la foi et l’aliénation de soi et de l’autre qu’elle produit. Les temps ont changé. Nous pensions que le rationalisme techno-scientiste avait d’une certaine manière «  remplacé  » la religion dans le domaine de la gestion sociale et politique de la «  vérité   » et de la morale, ce n’était pas entièrement faux, dans certaines parties du monde. Ce n’était pas entièrement vrai non plus, nulle part, en fait. Nous avons imprudemment baissé la garde et pris nos rêves pour des réalités, car il est certainement plus réconfortant de s’imaginer victorieux. Mais les religions avançaient à pas de loup (de loup géant) parallèlement au rationalisme froid et scientifique, qui, quant à lui, avançait avec tambours et trompettes, chacun avec sa propre fulgurance, se complétant pour reconstituer les aspirations et les nouvelles promesses des arrières mondes de la postmodernité, ainsi que pour offrir un peu de chaleur et d’irrationalité aux laissés-pour-compte spirituels du capital et de l’État sous toutes leurs formes, désormais incapables d’assurer à eux-seuls la perspective d’un avenir radieux au nom duquel faire accepter un présent mortifère.

Partout où l’on regarde, le monde semble vouloir donner raison au célèbre adage prêté par erreur à Malraux  [1] : le réveil de l’islam et de ses déclinaisons politiques, sociales et plus-que-fanatiques, l’essor effrayant des protestants évangélistes et leur influence politique en Amérique du Nord (et à la Maison Blanche) comme du Sud (voir le tragique sort de la spiritualité rentable au Brésil, par exemple), en Afrique sub-saharienne et partout ailleurs, celui des nouvelles religions chinoises de type Ikuan Tao et Falun Gong, la continuité macabre de théocraties et autres monarchies de droit divin (du Vatican à l’Arabie Saoudite), le mouvement de techouva [2] et le recroquevillement progressifs des dites «  communautés  » juives à travers le monde ainsi que la progression des corbeaux ultra-orthodoxes en leur sein, et même en-dehors, allant dans le sens d’un fanatisme hydroponique de plus en plus diffus, sans compter le succès des nouvelles formes de chamanisme, la multiplication des églises de tout poil en Afrique, et partout ailleurs l’essor de religions en kit, de gourous, de sectes, de lois bigotes, de prophéties apocalyptiques, de guerres saintes, de paganismes repolitisés à droite (ou à Nouvelle droite) ou de communautés fermées bâties sur des modèles religieux et «  spirituels  » dépouillés, archaïques et réactionnaires, dans lesquelles se développe également le refus du soin, aussi porté par des témoins de Jéhovah en progression constante, et autres monothéismes alternatifs, d’aliénations new age et même next age, d’adorations divinisées de la «  Nature  » sacralisée, de «  Gaïa  », etc. etc. On est submergé de toute part de salut, de prescriptions, de rachat, d’oppression et de violence religieuse…. Mais la religion, si elle se fonde sur des fondements purement superstitieux, métaphysiques et idéalistes, est pourtant un facteur concret et matériel incontournable de l’histoire des humains, aujourd’hui encore. En effet, hier comme aujourd’hui, la religion intervient dans le réel, déplace des foules, anesthésie des révolutions, elle est capable de les empêcher, de les voler (remember Téhéran…), de faire accepter leur sort à des milliards de forçats à qui l’on apprend à aimer leurs chaînes comme si elles étaient reliques, elle est bien «  l’intelligence qui dans les chaînes perd en lucidité ce qu’elle gagne en fureur  », pour citer Camus. Comme tout paradis artificiel, elle sert aussi d’exutoire et de «  thérapie  » sociale pour faire avaler l’inacceptabilité d’une vie misérable. Un «  supplément d’âme  », en quelque sorte, mais surtout d’allégeance à l’exploitation brutale des corps et des cerveaux, à la hiérarchie et à l’ordre social, tout en rackettant ses fidèles à la bourse et au compte en banque, aujourd’hui avec prélèvement automatique, mon bon monsieur.

Partout poussent comme des champignons vénéneux les entrepreneurs de salut divers, qui eux, n’ont jamais connu de crise tendancielle du taux de superstition, cela malgré un nombre incalculable de madofferies spirituelles. Leurs promesses se facturent et leurs condamnations morales sont effectives, s’immisçant chaque jour un peu plus dans nos vies avec leur morale et leurs prescriptions, parfois et pour certains, jusqu’à l’étouffement, le suicide, la mort ou l’exil.

En ce moment Dieu reconnaît les siens avec ferveur, Il les envoie trouver leur salut en se massacrant les uns les autres, il les envoie violer, égorger, décapiter ou se faire trucider aux côtés de Daesh et consorts, se lacérer le dos à Kerbala, s’ouvrir les rotules lors de processions mexicaines agenouillées, s’enfermer dans des salles de torture psychologique dédiées à l’«  étude  » du Talmud ou du Coran, se faire rééduquer dans des centres dédiés à l’éradication de l’homosexualité et autres ignominies moralistes, masochistes, sadiques, doloristes, morbides, totalitaires et sectaires dont les religions quelles qu’elles soient ont tout le secret.

Contrairement à la grossièreté des apparences, ce regain des potentats religieux n’est pas, comme dans un mouvement de marée, à contre-courant de celui de la sécularisation capitaliste et des État s-nations. Partout, l’État, le capital et la religion s’imbriquent, s’aiment, se détestent, s’adorent. Le triolisme est souvent affaire complexe. Le capital tire profit de la religion, dotée du miracle des clientèles captives (alimentation spécifique, matériel liturgique, impôts et «  indulgences  » modernes, merchandising divers, etc.). La religion fleurit et se développe aussi par les moyens du capital et de la propriété (et la sainte la plus riche se nomme probablement Notre-Dame-de-l’exemption-fiscale). L’État, lui qui sait si bien tirer profit de l’économie à la condition du maintien de l’ordre, trouve dans la religion une arme redoutable dans le combat contre toute forme de conflictualité sociale. Nietzsche disait d’ailleurs à propos du christianisme qu’«  il veut se rendre maître de bêtes fauves  : son moyen c’est de les rendre malades, l’affaiblissement est la recette chrétienne pour l’apprivoisement, pour la ’’civilisation’’  » [3]. La voilà donc notre fameuse triple oppression  : Dieu et l’État, ainsi que Das Kapital.

  Dieu, l’État et la révolution

«  Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre  »

Genèse, 1:1, environ 1450 avant J.C.

«  Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu.  »

Prologue de l’Evangile selon Saint Jean, fin du Ier siècle après J.C.

La religion n’est pas une vieille branche du passé qu’il suffirait de scier, symboliquement ou discursivement, pour s’en voir débarrassé, car le verbe ne transcende pas la réalité. C’est même tout le contraire. C’est-à-dire que nos analyses n’ont pas vocation à réaliser en elles-mêmes ce qu’elles énoncent, à être performatives (comme le maire peut déclarer que deux individus sont mariés, ou «  Dieu  » d’affirmer aux femmes qu’elles «  enfanteront dans la douleur  »), mais à accompagner ces réalisations. On ne se débarrasse pas de Dieu ou de la religion par de simples énoncés, en répétant des slogans comme autant de mantras, en cherchant à prouver rationnellement et péremptoirement que dieu n’existe pas (après tout, nous n’en savons pas plus là-dessus que les croyants, et surtout, nous pensons plutôt comme Bakounine que s’il existait, il faudrait le détruire  !), sinon on ne fera que s’en débarrasser religieusement. La critique de la religion ne doit pas devenir une croyance, «  scientifiquement prouvée  » ou non. Personnellement, je ne critique pas la religion parce que je suis anarchiste, non, je suis anarchiste parce que je critique la religion. Il ne s’agit pas de «  respecter  » une «  tradition  » ni de défendre une identité anarchiste (ou autre), mais d’articuler une pensée, donc le contraire d’une croyance ou d’une opinion (nous y reviendrons), qui soit à mon service plutôt que le contraire, sous peine de ne produire que des effets de casernes par lesquels les révolutionnaires ne seraient que des soldats au service d’une cause supérieure et surtout extérieure, donc aliénante  : le militantisme (qui ne partage pas la même racine étymologique que «  militarisme  » pour rien). On se souvient des mots de Max Stirner  : «  Foin donc de toute cause qui n’est pas entièrement, exclusivement la Mienne  ! Ma cause, dites-vous, devrait au moins être la ’’bonne cause’’  ? Qu’est-ce qui est bon, qu’est-ce qui est mauvais  ? Je suis moi-même ma cause, et je ne suis ni bon ni mauvais, ce ne sont là pour moi que des mots. Le divin regarde Dieu, l’humain regarde l’Homme. Ma cause n’est ni divine ni humaine, ce n’est ni le vrai, ni le bon, ni le juste, ni le libre, c’est — le Mien  : elle n’est pas générale, mais — unique, comme je suis unique. Rien n’est, pour Moi, au-dessus de Moi  !  » [4]

Il nous faut donc chercher à analyser ce prétendu «  retour  » du religieux dans sa complexité et sans les automatismes idéologiques de rigueur, valables à toute les époques et incapables de cerner la moindre complexité ou la moindre spécificité des évènements au moment-même où ils se produisent ou à leur suite. Le principe d’Invariance, cher aux bordiguistes et autres réductionnistes marxistes n’est pas moins diffus chez les anarchistes [5]. On se raconte facilement que l’«  invariance  » des principes anarchistes est un bon moyen de maintenir la barre et garder le calme au gouvernail de sa propre représentation à chaque fois que les bulletins de la météo marine s’affolent et que les mers s’agitent de façon inconnue. La question religieuse aujourd’hui est bien une mer qui s’agite de façon inconnue, car ce n’est pas le vent, ce n’est pas un tsunami, c’est peut-être Godzilla. En tout cas, c’est bien cela qu’a dû ressentir une bonne partie de la population de Raqqa après trois années de gouvernance de Daesh, garant d’une autre forme encore d’«  invariance  » et d’insouci face à la réalité.

La présence renforcée et apparente du religieux pourrait aussi bien être l’expression de phénomènes apparus au cours des dernières décennies, elle pourrait être un approfondissement de la modernité bien plus qu’un retour de balancier, bien qu’il y ait aussi quelque chose de l’ordre du ressac. Il serait trop lacunaire de ne l’analyser que sous l’angle de la vieille religion qui ne ferait que revenir. Car ce n’est pas exactement la même religion qui revient, mais une progéniture passée sous le bulldozer de la modernité, agencée maintenant avec le capital comme elle l’a toujours été avec les État s, pour assurer que l’existant perdure. Tout cela est complexe, et nous n’avons pas la prétention ici d’épuiser la question ou d’en être capable. Si le vieux slogan «  Ni dieu ni maître  » apparait plus valable que jamais, comme nous l’avons vu, répéter des slogans ne produira pas la moindre situation. Il ne suffira pas non plus de simplement changer de logiciel, mais de se débarrasser de tout logiciel, de toute idéologie, pour analyser ce qui se déroule sous nos yeux, avec nos propres yeux.

La religion serait «  de retour  », mais elle n’est jamais partie, elle porte seulement de nouveaux oripeaux et de nouvelles armures adaptées à une nouvelle époque. Elle a évolué pour s’adapter aux fluctuations d’un monde gouverné toujours plus par l’économie, par l’atomisation physique et intellectuelle des corps et des individualités, par le contrôle et les disparités sociales, elle a su offrir avec son arsenal d’espérances des réponses que les révolutionnaires n’étaient plus en mesure d’être en position de pouvoir fournir, qui bien qu’entièrement trompeuses (ce n’est pas la question), étaient et sont des réponses. Des réponses à des questions qui n’en ont pourtant sans doute pas, et qui n’en auront sans doute jamais en tant que telles, comme le sens de la vie, la vie après la mort, et autres spéculations qui mettent en relation intemporelle sans aucune machine le coach de vie manhattanite et l’alchimiste médiéval.

  Pour qui le blasphème est-il intolérable  ?

Dans un monde qui se recroqueville toujours plus sur la tribu, la communauté, le bout de trottoir, les fiertés diverses, les propriétés – au sens stirnerien [6] –, mais exclusives, l’apologie des particularismes divers générateurs d’atomisation sociale, la famille nucléaire et le conservatisme, la religion offre aux chercheurs d’absolu des identités dures, agressives, sèches et atomisées qui se marient bien avec ce contexte identitaire généralisé. Le rapport au monde, dans ses dimensions les plus générales comme les plus quotidiennes, est soumis au filtre de la foi, et de croyances dont la réfutation équivaut à l’outrage, au blasphème. Pire encore, ces formes de transgressions qui ne devraient être blessantes et inacceptables que du point de vue de la foi — c’est d’ailleurs précisément ce qui fait leur nature subversive —, se présentent désormais comme des transgressions que tout un chacun, y compris s’il est athée et révolutionnaire, devrait considérer comme intolérables, au risque de se retrouver taxé d’intolérance. Et là, en plus de triomphe du religieux qui se met à faire obéir bien au-delà de ses fidèles, c’est la notion même de subversion qui se retrouve radicalement vidée de son sens. L’empathie avec les sensibilités religieuses blessées conduit non seulement à se retrouver du même côté que les pires curés de tous bords, mais aussi à oublier cette évidence que les perspectives révolutionnaires ne s’originent justement nulle part ailleurs que dans le refus et la transgression, dans l’outrage et le blasphème.

Nous concernant, révolutionnaires qui, comme la plupart, sommes de toutes sortes, les condamnations fuseront toujours depuis les fous de dieu, notre existence même étant un outrage, car «  immoraux  », mécréants, apostats, bâtards, sorcières, satanistes, hérétiques, oisifs, sodomites, traîtres à leurs familles, à leurs communautés, à leurs races, à leurs tribus, à leurs sexes, à leurs patries terrestres comme célestes, à la bonne Société. De véritables jouisseurs – horreur  ! – des «  abominations  » comme le dit si bien Daesh [7] à propos des parisiens «  visés  » le 13 novembre 2015.

Si les spectateurs d’un concert de rock’n’roll ou d’un match de foot sont des «  abominations  », des apôtres de la «  perversion  » et des «  croisés  », alors qu’en sera-t-il de nous le temps venu d’un futur simulacre d’apocalypse  ?

 Tenants et aboutissants du désormais pavlovien «  Pas d’amalgame  »

Il y aurait les religieux «  modérés  » et les religieux «  radicaux  ». Il faudrait ne pas faire d’amalgame. Il y aurait d’ailleurs à faire une analyse des usages de ce terme dans cette époque qui construit, simultanément à cette injonction, la confusion à tous les niveaux. De l’extrême droite (pas tout entière, pour sûr) à l’extrême gauche en passant par l’État français et les anarchistes déconstruits, le mantra est formel  : padamalgameuh. On ne sait pas bien ce que cela pourrait réellement signifier, mais une chose est sûre, c’est que ce n’est pas notre problème.

N’est-ce pas une jolie chiquenaude des religieux que d’avoir ainsi réussi à faire participer, et même à soumettre les athées à leurs débats internes  ? Il y a là l’émergence d’une sorte de «  citoyennisme  » religieux, qui prônerait le respect a priori de toutes les croyances sous la lentille du relativisme culturel, une sorte d’universalisme spirituel, avec le dialogue sur tout et n’importe quoi en lieu et place du conflit.

Nous n’avons rien à sauver de la religion, ni rien à réformer en son sein ou à partager avec elle. Nous n’avons donc aucune prise de partie dans les débats internes de la religion, comme dans ceux des gestionnaires séculaires, des experts technocrates. Nous voulons en finir avec ce raisonnement réformiste qui voudrait toujours trouver de petites solutions (souvent techniques ou ideologico-discursives) à de gros problèmes, car il en va de même pour la politique comme pour le religieux. Le «  réalisme  » et le «  pragmatisme  » politiques du réformisme, comme ses prétextes démagogiques sous pavillon gradualiste, ses «  leviers  » de l’«  opinion  » et de la «  contestation  » politique, sont précisément la mort de toute révolte, et de toute perspective révolutionnaire. Par conséquent, il n’y a pas une «  forme de religion  » que nous voudrions défendre contre une autre, il n’y a pas une «  forme de religion  » avec laquelle il faudrait s’allier contre un ennemi commun.

Lorsqu’un flic tue quelqu’un, nous ne descendons pas dans la rue pour exprimer que son acte n’est pas représentatif de la Police Nationale dans son ensemble en criant «  pas d’amalgame  !  ». C’est là le rôle du syndicat Alliance, jouant des coudes avec les «  syndicats  » de familles de victimes de «  leur  » police… Nous ne descendrons pas non plus, le lendemain d’un attentat religieux, un carnage en bas de chez nous (ou pas), avec toute la colère que cela implique, pour défendre les «  gentils  » croyants contre les méchants radicaux qui ne sont pas représentatifs de la maison mère Islam, Judaïsme ou Christianisme  : comme nous ne dénoncerons jamais aucun blasphème contre Jésus, Moïse ou Mahomet, sur lesquels nous chions tous dans une cathartique danse hérétique, au mépris de ceux qui les vénèrent, au mépris de toute vénération. Si nous devions critiquer – au hasard (j’te jure  !) – une caricature de n’importe quel prophète, cela pourrait bien être pour mille raisons différentes, variées, divergentes, tout ce que vous voudrez, mais certainement pas une critique de son caractère blasphématoire ou «  insultant envers la croyance  », et donc du blasphème en tant que blasphème. Pour nous, définitivement et définitoirement, il n’y a pas d’Entartete Kunst.

Après tout, comme l’affirmait Pierre Bayle au XVIIe siècle, «  le blasphème n’est scandaleux qu’aux yeux de celui qui vénère la réalité blasphémée  », il faudrait donc maintenant qu’on choisisse [8] enfin ce que l’on vénère. À l’extrême gauche de la filière anti-impérialiste 2.0, on choisit de crier avec les «  lions  » de Daesh, ainsi qu’avec les religieux «  choqués  », qu’ils soient «  radicalisés  » ou «  modérés  » («  ou assignés tels  »  !), pas ceux de l’État, pour une fois (mais cela dépend des humeurs), tous ensemble contre le blasphème  !

Mais le blasphème n’est pas un «  droit  » que nous devons réclamer à qui que ce soit, c’est une prise de guerre qu’il faut défendre bec et ongles.

Lorsqu’un fou de dieu s’attaque avec des armes automatiques à une clinique qui pratique des avortements dans la bible belt américaine, ou bien lorsqu’un ultra-orthodoxe juif poignarde à mort une jeune adolescente de 16 ans lors du défilé de la Gay pride à Jérusalem, qu’un kamikaze déchiquette des civils de façon indistincte de New York à Kaboul, en passant par Beyrouth, Tel Aviv, Istanbul et Paris, et nous pensons aussi au carnage de Waco en 1993, à l’attentat de 1995 au gaz sarin de la secte Aum Shinrikyō dans le métro de Tokyo, aux suicides collectifs sectaires, les exemples sont innombrables, morbides à souhait, et remontent jusqu’à de vieux âges oubliés de massacres et d’holocaustes sacrificiels, ces gestes qui se multiplient exponentiellement à travers le monde nous remplissent d’effroi, ils sont véritablement terribles, terroristes, religieux, personne ne pourra leur enlever cette dernière caractéristique sans sombrer dans le ridicule, qui ne tue toujours pas. «  Pas d’amalgame  !  », très bien, mais allons plus loin…

Notre première réaction face à ces gestes ne sera jamais de préserver la bonne image d’un judaïsme modéré et introspectif ternie par les orthodoxes trop agressifs ou impatients, celle du bon chrétien moral contre les preti pedofili, ou celle du bon musulman progressiste des Lumières ternie par les takfiristes «  obscurantistes  ». Notre première réaction ne sera jamais l’empathie pour telle ou telle autre catégorie (toujours fantasmée qui plus est, nous y reviendrons) de «  croyants  », du moins, pas en tant que croyants (ou assignés tels…), mais bien la destruction de toutes les religions, et autres superstitions homicides, quelles qu’elles soient. Parce qu’il n’y a pas moins de communion entre les cerveaux fondus de Daesh et l’islam modéré qui condamne les premiers avec autant de ferveur qu’il a toujours condamné leurs victimes les plus profanes auparavant, horribles jouisseurs, pervertisseurs de la chair, qu’entre le «  gentil  » curé alcoolique, tripoteur et délinquant de la paroisse médiévale et le «  méchant  » inquisiteur dominicain du XVIe siècle. Tous ont un point commun, on ne peut pas le rater, comme un hippopotame sautillant gaiement un 14 juillet sur la Promenade des Anglais  : la religion. S’agit-il vraiment d’un amalgame  ? Peut-être, mais seulement si l’on adopte un point de vue bienveillant, et surtout interne à la religion.

Formulons alors une hypothèse  : les révolutionnaires doivent «  amalgamer  » les religieux entre eux et les religions entre elles, exactement comme nous «  amalgamons  » déjà les flics et les matons, les gendarmes, les vigiles et autres «  forces de sécurité  », malgré toutes les différences (que nous devons analyser) entre elles, et même à l’intérieur de chaque corps. Il ne s’agit aucunement d’un refus de la complexité, d’une croyance, bien au contraire, nous devons continuer d’analyser et de penser cette complexité avec sérieux et avec nos propres yeux, il s’agit plutôt de faire un choix, tranché et tranchant, celui de détruire ce qui nous détruit avec profondeur de champ et connaissance de cause. Il nous faudra trouver ailleurs que dans la religion ce que la religiosité inspire à l’humain, cette relation sensuelle avec le sens et les sens, la vie, la mort, qui nous a été expropriée par les cracheurs de sacré. Voleurs de vie, empoisonneurs de vitalité, donneurs de mort.

Pour toutes ces raisons, et parce que nous avons quitté nos identités imaginaires de «  musulmans  », «  chrétiens  », «  juifs  » ou même de «  laïcs  », nous ne sommes pas intéressés par l’«  islamophobie  », terme à vocation purement propagandiste et lobbyiste, car ce n’est pas notre problème  : c’est celui des croyants de toutes qualités imaginables. Nous ne parlerons pas non plus de «  racisme anti-musulman  », puisque l’islam n’est pas une race, que les races n’existent pas et surtout qu’elles ne doivent pas exister, même de façon éthérée, conceptualisée et fashion, comme on le voit apparaître depuis peu chez de nombreux défenseurs du concept d’«  islamophobie  » en France, qui parlent pour beaucoup (pas tous, Dieu merci  !) de «  races sociales  » et autres flétrissures théoriques qui leurs permettent de considérer les «  arabes  » comme une «  race  », une «  race  » musulmane par-dessus le marché. Tout cela malgré le fait que dans la réalité (toujours introuvable sur twitter, dans les stats des lobbys religieux ou à l’université), moins d’un quart des personnes assignées comme «  musulmanes  » dans le monde vivent dans des pays dits «  arabes  » (deux tiers vivent par contre en Asie), et inversement, les «  arabes  » sont loin d’être tous musulmans ou d’en remplir les critères des assignateurs, parfois ils sont chrétiens, juifs, parfois ils sont athées, parfois ils ne sont même pas arabes, puisque seulement «  assignés tels  »  ! Tout se base donc sur de vieux préjugés qui voudraient assigner les «  arabes  » aux musulmans, et l’islam à une «  race  » particulière ou une autre. Cette racialisation de «  l’arabo-musulman  » s’opère par conséquent à partir des préjugés racistes de la bonne vielle France, celle des administrateurs coloniaux de l’Algérie française [9], puis de l’OAS et du Front National, qui lui depuis quarante ans nous bassine avec son péril arabe, aujourd’hui reconverti en péril islamique, une valse dansée main dans la main avec les adeptes et enthousiastes du concept d’«  islamophobie  ». Tous se mettent d’accord sur un point  : «  arabe  » et «  musulman  » sont des termes interchangeables et désignent un «  corps social  » homogène à traiter comme un tout exempt de tensions, de rapports de forces, mais aussi, fatalement, de subversion. S’il s’agissait de vouloir empêcher les personnes assignées comme musulmanes de se révolter, difficile de voir comment l’on pourrait s’y prendre mieux que ne le font déjà les militants «  anti-islamophobie  ».

 De la nouveauté prétendue du racisme anti-musulman

On pourrait questionner l’éventuel agenda politique de celles et ceux qui voudraient créer une rupture artificielle dans la continuité historique du racisme anti-arabe en France, dont chaque époque contient ses spécificités propres. À l’époque des ratonnades massives et effroyables des années 50 et 60, comme le massacre des algériens à Paris les 17 et 18 octobre 1961 de sinistre mémoire, ou bien de celles plus réduites mais tout aussi ignobles des skinheads des années 90, ce racisme anti-arabe, qui est en partie lui-même dans la continuité des racismes anti-italiens, anti-portugais, etc., ce racisme banalisé, «  dédiabolisé  » aujourd’hui, dont la tête de pont électorale reste et restera probablement encore longtemps le parti de la famille Le Pen, est aujourd’hui encore profondément implanté en France. Ce racisme, qui a toujours, volontairement ou non (peu importe), cherché à fondre l’arabité dans la «  race  » et la soumettre à l’islam, un islam «  racialisé  » donc, en tout cas assigné à une «  race arabe  ». Un racisme qu’il nous faut combattre à tout prix, qu’il soit issu de l’extrême droite (et de la Nouvelle Droite) ou de n’importe quelle communauté politico-religieuse adepte de la réappropriation des stigmates racistes.

La pratique des attaques racistes de mosquées n’est pas nouvelle, les pseudo-profanations («  pseudo  » parce que, contrairement à la profanation, ces actes n’ont rien de subversifs  : pas pour contester les faits en question ou leur caractère raciste) racistes des cimetières musulmans accompagnent celles des cimetières juifs dans l’actualité depuis notre plus «  tendre  » enfance. On ne nous fera pas croire que les racistes ont soudain basculé dans la critique théologique, bien que cela puisse être le cas de certains, ce sont toujours les mêmes, et ce ne sont ni des profanateurs, ni des islamophobes. Il n’y a pas là un racisme parfaitement nouveau, sorti d’une pochette surprise ou de nulle part, qui s’appellerait «  islamophobie  », une nouvelle réalité qui nécessiterait un nouveau mot, qui plus est un mot-entourloupe au profit des curetons.

Les phénomènes d’accentuation du racisme et de l’identité (les deux vont généralement de pair et sont interdépendants) sont indéniables, cela peu importe d’où est-ce que l’on regarde, mais l’essence fondamentale de ces phénomènes est toujours la même. Les ressorts n’ont majoritairement rien de religieux. Ce phénomène se nomme racisme, il ne s’agit pas d’une argumentation polémique sur les fondements théologiques de l’islam transformée en pulsion phobique caractérisée que l’on pourrait nommer «  islamophobie  », c’est l’œuvre de simples imbéciles et de nombreux idiots accompagnés d’autres d’un acabit différent, capables de tirer profit, d’exploiter politiquement d’un côté comme de l’autre, économiquement et socialement cette haine de l’altérité, cette xénophobie, qui s’est toujours attaquée aux signes extérieurs de la différence (culturels, religieux, linguistiques, biologiques…) vue depuis un œil fin comme celui d’un skinhead certain de son identité et de ses valeurs. Quant à l’État, si nous devions parler d’un «  racisme d’État   », nous parlerions des propos de Manuel Valls sur les Rroms, et autres choses tout à fait importantes, mais pas systémiques comme ont pu l’être les lois raciales de Vichy, la ségrégation américaine et la promulgation des lois d’apartheid en Afrique du Sud et autres racismes et racialismes d’État, eux, indiscutables. Il vaut mieux délaisser l’hyperbole pour ambitionner la précision et donner du sens aux mots. Justement parce que les mots sont importants. L’utilisation à tout va des termes «  systémiques  » et «  structurels  », si elle servait au début à se donner l’air intelligent, est maintenant assez clairement un prêt-à-penser qui permet de ne pas penser. Si on parle en termes de structure et qu’on veut vraiment se mettre en chemin d’analyser avec finesse ce qui nous domine et nous pend au nez, on pourrait d’ailleurs même dire que l’État que nous connaissons est plutôt de plus en plus structurellement antiraciste, antiracisme qui cohabite très bien dans son abstraction idéologique, avec la réalité xénophobe de la gestion des formes d’altérité dont il constitue la bonne conscience et le supplément d’âme.

Si nous ne supportons pas le racisme et les ségrégations de toutes sortes, même travesties en «  méthode de lutte antiraciste  » sous l’appellation ignoble de «  non-mixité raciale  », ce sentiment ne sera pas utilisé contre notre liberté, et notamment de ne pas croire en un dieu et de ne se soumettre à aucun des préceptes de celles et ceux qui y croient, sans qu’il ne soit jamais question d’aucune «  race  » dans le processus.

On remarquera par ailleurs comment le concept de marketing politique «  islamophobie  » est aujourd’hui repris en cœur par des représentants religieux de toutes confessions (mais aussi par les État s et les politiques, de l’Iran à Juppé), les lobbys religieux n’ignorent jamais les intérêts communs qu’ils partagent avec leurs concurrents, et sentent bien qu’une attaque contre l’islam, si elle venait à devenir intelligente, deviendrait nécessairement une critique de toutes les religions, de la religion. Ils se serrent les coudes, comme (littéralement) lors des «  Manifs pour tous  », et se rendent bien compte qu’ils pourront tous tirer profit du fait que la gauche, traditionnellement anticléricale, se mette à défendre le religieux en tant que tel, même par de banals opportunismes de contingence. Cet «  antiracisme  » des imbéciles diplômés ne vise qu’à la séparation, comme le fait déjà le racisme des imbéciles, qui eux, pour la plupart, ne sont pas si diplômés, et parlent bien moins de «  races  » que nos «  antiracistes  », un comble. Nous voilà donc avec le jumeau maléfique des affreux de SOS Racisme…

Mais revenons à nos croyants et à nos petits problèmes de révolutionnaires. S’ils ne sont pas ceux des «  croyants  », c’est simplement parce que nos problèmes sont bien les nôtres, ceux des révoltés, des mécréants, des infidèles, de celles et ceux qui ne refusent pas l’existant pour pouvoir rejoindre des paradis apocalyptiques, mais pour vivre libre hic et nunc.

Aussi, et c’est très important, nous devons refuser de nous laisser cataloguer, assigner comme «  croyants (ou assigné tel)  » de tel ou tel autre culte sous le prétexte de notre couleur de peau, de notre apparence ou d’autres critères sociobiologiques assignatoires et édentés, que ce soit par des racistes ou des antiracistes dévoyés. Nous sommes de la religion que nous pratiquons, c’est-à-dire aucune. Les Je suis Charlie, Je suis le prophète, Je ne suis pas Charlie, Je suis policier, Je suis Je suis Charlie, Je suis la licorne dans les arcs-en-ciel, etc. peuvent aller se rhabiller  : Je suis moi, et c’est déjà bien assez difficile comme ça.

 Quand «  lutter avec les croyants  » devient lutter pour la croyance

Contrairement à ce à quoi l’on nous exhorte dans les mégaphones stridents de l’extrême gauche «  anti-islamophobe  », dans l’absolu, nous n’avons pas vocation à lutter avec les «  croyants  », mais contre   : mais nous ne vivons heureusement pas dans un quelconque absolu. Nous mettons ici «  croyants  » entre guillemets, car il nous paraît problématique de réduire quantité d’individus à la seule propriété de croire. Les «  croyants  », individuellement, sont indubitablement plus que des croyants [10]. Dans le monde tel qu’il va, nous pouvons très bien nous organiser avec des «  croyants  », mais certainement pas en tant que croyants, encore moins avec des gradés de la croyance, des représentants religieux. Aussi vrai que nous ne nous organiserions jamais avec des représentants politiques, mais possiblement avec des «  représentés  », électeurs, ex-électeurs. Nous pouvons même lutter contre le capitalisme tout en buvant du Coca-Cola, c’est remarquable, vous ne trouvez pas  ? Cependant nous n’affirmons pas qu’il n’y a aucun problème avec Coca-Cola, ou plus sérieusement, avec le fait de s’organiser avec des individus qui pensent qu’il y a un Dieu qui dicte nos faits et gestes, ou même seulement les leurs dans le cadre d’une lutte collective. Non non, n’arrêtons pas soudainement de réfléchir sous le prétexte d’une quelconque urgence d’État, réfléchir et agir ne s’excluent pas mutuellement, ils s’accouplent plutôt. Non, il y a bien des problèmes à s’organiser avec des «  croyants  », des problèmes que l’on ne règlerait pas pour autant en refusant idéologiquement de s’organiser avec des «  croyants  ». Eh oui, «  ce n’est jamais facile  », se plaint-on parfois.

Il y a un moment, par exemple dans le cadre d’une lutte, si celle-ci devient véritablement subversive et activement révolutionnaire, où la croyance et la foi deviendront une limite dans ce processus complexe qui ne pourra mener qu’à la rupture ou à l’abandon de toute foi, conditions nécessaires à l’auto-détermination. Parce que croire et penser ne font pas bon ménage, et c’est de penser dont nous avons besoin, aujourd’hui comme hier, pour notre émancipation, pas de se satisfaire de croyances ou d’opinions en kit, attrapées à droite à gauche sur les étagères des supermarchés des opinions et des croyances.

Croire et opiner sont bien le contraire de penser. Un philosophe un jour a dit que «  penser n’est pas croire. Peu de gens comprennent cela. Presque tous, et ceux-là même qui semblent débarrassés de toute religion, cherchent dans les sciences quelque chose qu’ils puissent croire. Ils s’accrochent aux idées avec une espèce de fureur  : et si quelqu’un veut les leur enlever, ils sont prêts à mordre. […] Lorsque l’on croit, l’estomac s’en mêle et tout le corps est raidi. Le croyant est comme le lierre sur l’arbre. Penser, c’est tout à fait autre chose. On pourrait dire  : penser, c’est inventer sans croire  » [11]. Ce qu’il met en évidence ici, c’est qu’il y a en nous un désir de croire, viscéral («  l’estomac s’en mêle  »), qui est en même temps un refus tout aussi viscéral de la complexité du monde, de l’incertitude, de l’inconnu, de l’étrange et de la pensée qui concourt à les analyser, bien moins confortable car exigeante. On peut dire en paraphrasant Kant que l’on pourrait mesurer l’autonomie et l’intelligence d’un individu à la quantité d’incertitudes qu’il est capable de supporter, à sa capacité de penser, contre lui-même s’il le faut. La croyance, et donc la religion, sont précisément le refus de tout cela.

Penser c’est refuser la croyance, refuser ses refus, ses facilités et les raccourcis qu’elle permet de prendre. Car il n’y aura rien de moins facile que le périple de la liberté  : et nous la désirons voluptueusement, celle que Nietzsche appelait la «  nouvelle aurore  », qui ne peut passer que par «  la mort  », complète et définitive, «  de Dieu  », que nous appelons liberté, et pour laquelle il n’existe aucun livre sacré pour nous dicter un chemin.

Par définition, un «  croyant  » ne recherche pas l’émancipation, il jouit dans la soumission, subordonné à un Dieu, mais surtout à des hommes, à des préceptes, à des pratiques contraignantes, à un clergé, à des croyances, ad nauseam æternam.

Nous jouissons dans la liberté, dans la joie, la solidarité, la pensée, dans l’attaque et dans la révolte, nous jouissons même parfois dans la jouissance elle-même (diablotins que nous sommes), non dans la prière, l’observance, les prescriptions, les interdits, le dolorisme, la culpabilité et la pénitence. Bakounine disait  : «  À moins de vouloir l’esclavage et l’avilissement des hommes, comme le veulent les jésuites, comme le veulent les momiers, les piétistes ou les méthodistes protestants, nous ne pouvons, nous ne devons faire la moindre concession ni au Dieu de la théologie ni à celui de la métaphysique. Car dans cet alphabet mystique, qui commence par dire A devra fatalement finir par dire Z, qui veut adorer Dieu doit, sans se faire de puériles illusions, renoncer bravement à sa liberté et à son humanité. Si Dieu est, l’homme est esclave  : or l’homme peut, doit être libre, donc Dieu n’existe pas. […] et maintenant qu’on choisisse  » !  [12]

Si tout se passe bien, que nos luttes sont victorieuses, en harmonie avec nos perspectives révolutionnaires, alors le «  croyant  » perdra nécessairement ses croyances sur la route pour rejoindre les vivants, dans un processus évidemment plus complexe et intéressant que ce simple raccourci schématique. Le fameux «  croyant  » est donc le bienvenu (ainsi que son chien), les portes de l’insoumission, aussi difficiles à trouver qu’elles puissent être parfois (il n’y a pas d’égalité, il n’y en aura jamais), selon d’où on part, sont, cependant, accessibles à tous et toutes. Nous ne jouerons pas le rôle des prêtres pédophiles catho-communistes accompagnateurs de classes vertes ou rouges, ni celui d’évangélisateurs progressistes, avec des postures de colons «  décoloniaux  » [13] paternalistes, car c’est l’autonomie que nous souhaitons favoriser, et non la subordination à une nouvelle classe de révolutionnaires soi-disant émancipés car performativement et proactivement «  déconstruits  » (le verbe, toujours le verbe…). Il y a des militants qui passent leurs journées à parler d’«  islamophobie  », des «  opprimés  », des «  non-blancs  », des pays du «  Sud  », des «  racisé.e.s  », des «  premiers concernés  » et de leur «  ressenti  », mais qui sont tous, si on va par-là, des «  petits blancs  » jamais sortis de leurs squats ou de leurs universités que pour des conférences habillées dans lesquelles ne s’aventureront jamais leurs «  sujets révolutionnaires  » du jour, les soi-disant «  croyants racisé.es de banlieue  ». Des militants branchés (connectés) de la confusion conceptuelle qui ne comprennent le monde qu’à travers un circuit fermé de brochures et de bouquins hors de prix, un magma universitaire mal branlé, en roue libre, une «  boite à outil  » post-structuraliste déjà pillée par la crème des écoles de marketing, sans jamais souffrir eux-mêmes des situations qu’ils analysent du haut de leur posture, dans leurs propres vies, sans jamais sortir de la virtualité réconfortante de l’entre-soi et de la pseudo-sécession/capitulation sociale déguisée en «  alternative  », sans jamais se mettre en jeu contre le pouvoir. Ce gauchisme qui, au motif qu’il faudrait lutter avec les croyants, cherche bêtement à enrôler toutes les bonnes volontés dans une lutte pour les croyances, au risque de se faire taxer d’«  islamophobie  », et donc, de racisme. Le gauchisme pépère, cabotin, pacifié, post-moderne et frileux, mais verbalement agressif et accusatoire.

Car, rappelons-le, le monde n’est pas un Safe Space. Et vous n’exprimeriez pas le besoin d’un Safe Space si ce n’était à cause de ce monde réel non capitonné, sans politesse d’usage, sans chichis victimistes, de galanteries déconstruites et dans lesquels les petites provocations bourgeoises peuvent mal se terminer, c’est-à-dire autrement que par la parole. La vie est dure, qui a donc été le premier à s’en rendre compte  ? Peut-être Jésus  ?

Le hamster ne s’émeut pas de lui-même, ne s’emballe pas de ses souffrances, ne se roule pas dans son victimonanisme, il court dans sa roue l’air guilleret, et il ne donne de leçon à personne, lui.

  «  Le croyant  » comme sujet révolutionnaire, histoire d’un enlisement

Ceux qui cherchent à nous refourguer des ailleurs depuis lesquels nous pourrions guérir d’ici-bas ont su se «  dédiaboliser  », par de fines touches politiciennes, par de fausses offrandes, et par l’enfumage intellectuel de leurs ouailles comme des profanes, dont certains que l’on aurait pu croire immunisés contre la sainte ignorance. C’est ainsi aussi que la religion refait surface, en touchant à nouveau ceux qui s’étaient éloignés depuis plusieurs générations. Même des révolutionnaires sont sous le charme des endormeurs, les gauchistes de toujours à qui il aura suffi de faire croire que la religion était du côté des «  opprimés  » pour qu’ils se rangent bêtement du côté de la religion, sans même prendre la peine de vérifier l’hypothèse de cette prémisse plus que douteuse. De bien mauvais mercenaires des causes perdues, emportés dans leurs propres conceptualisations détachées en roue libre (le hamster…) de ce que seraient les «  opprimés  ». Piètres mercenaires incapables de collecter la moindre paye en retour (quoique…).

Ce sont les vieux démons de l’anti-impérialisme qui font florès, toutes ses structures mentales binaires et campistes [14] resurgissent. Les axes du bien, les forces du mal et les inversions gauchistes. Démagogie encore, populisme toujours. Il faut flatter l’ego de l’«  Opprimé  », qui n’existe pas, pas autrement que dans une abstraction paternaliste du Bon Sauvage digne des orientalistes qui inventèrent d’ailleurs le mot «  islamophobie  » en la personne d’administrateurs coloniaux de l’État français en Algérie (avant une nouvelle histoire d’amour du concept avec les mollahs iraniens), lui parler comme à un enfant-fruit, car il n’est pas encore assez mûr pour tomber de l’arbre des traditions du vieux-monde, ses petites superstitions métaphysiques «  sans conséquences matérielles  », «  arriérées  », assimilées à des «  opinions personnelles  » qui ne regarderaient que les individus (comme l’interdit de l’avortement par exemple  ?), et il y a encore un peu de jus politique à tirer de sa carcasse votante ou main d’œuvre du grand soir qui ne vient pas, qui ne vient pas… Cet attrait pour la «  conscientisation  » [i] nous ramène aux grandes heures de Lénine et de ses musulmans «  arriérés  » [15], ou à l’évangélisme révolutionnaire des établis du maoïsme, ces militants de bonne famille que l’on fit rentrer dans les usines par centaines pour peser sur le fantasmatique mouvement ouvrier, la oummarx, «  arriérés  » politiquement rentables du moment, sujets révolutionnaires en vogue, fraternité universelle imaginaire d’alors…

Mais aujourd’hui, s’établir serait-il se convertir   ? Que Dieu nous en garde…

Faites donc, faites  ! Mais loin… Très loin  !

Alors, «  ni dieu ni maître  », oui, bon, peut-être, mais «  couvrez ce sein que je ne saurais voir  ». «  Ce n’est pas le moment  », les «  croyants  » sont «  opprimés  », critiquer leur religion serait participer à leur «  oppression  » … Eh bien quoi, il n’y a plus que les «  croyants  » qui souffrent  ? Qui sont dominés  ? Pauvres brebis égarées… Il faudra raconter cela à tous ceux et toutes celles qui pourrissent dans les cachots de la morale, lapidés, crucifiés, écartelés, décapités, excisés, démembrés, humiliés, mutilés, torturés, enfermés aux quatre coins du monde. Là où vos «  religions des opprimés  » oppriment. Là où vos «  religions des opprimés  » sont religions des oppresseurs, parfois religions d’État. D’ailleurs il n’y pas d’endroit où la religion, aussi minoritaire soit-elle, n’opprime pas, où elle ne pousse pas les «  opprimés  » à s’«  opprimer  » entre eux et eux-mêmes, pour rester dans le vocabulaire limitatif à la mode qui nous met de l’«  opprimé  », de l’«  oppresseur  » et de l’«  oppression  » à toutes les sauces, quitte à finir par oublier toute la richesse du vocabulaire qui fut le nôtre. Que ce soit l’islam en Europe Occidentale, le catholicisme de l’IRA en Irlande du Nord, le bouddhisme des bonzes tibétains indépendantistes et autres balivernes, nous n’avons adhéré à rien de tout cela auparavant, il est temps de tenir bon et de ne pas paniquer.

La guerre menée par toutes les religions depuis la nuit des temps contre les femmes en général et contre les hommes qui ne «  conviennent  » pas n’est qu’un exemple criant, parmi tant d’autres, des raisons pour lesquelles nous devons maintenir les bases d’un certain matérialisme vivant, sans quoi toute perspective révolutionnaire un tant soit peu sérieuse et conséquente sera condamnée d’avance à produire encore pire que ce qu’elle combat.

Posons deux questions simples  :

  • Si nos idées nous rendent minoritaires, doivent-elles pour autant être abandonnées  ? Les révolutionnaires ont-ils souvent eu l’habitude d’être majoritaires  ?
  • Si nos fameux «  croyants  » sont tous des «  opprimés  », ou bien «  en majorité  », ne pourraient-ils pas aussi être des «  oppresseurs  »  ?

La religion, comme le nationalisme par exemple, a toujours traversé toutes les strates de la société, de la plus haute-bourgeoisie jusqu’aux couches les plus pauvres, elle est interclassiste en soi. C’est même son principal atout (comme le nationalisme) dans la contre-révolution, puisqu’elle transcende et assujettit les problématiques sociales qui nous intéressent pour mener les exploités sur d’autres terrains, toujours défavorables, comme la guerre entre pauvres, les guerres de religion ou d’identité ou le nationalisme belliqueux. Refuser l’interclassisme, c’est simplement refuser de s’organiser avec des bourgeois (et donc de se soumettre au Capital et à l’État ), quelle que soit leur religion, leur sexe ou leur couleur de peau. Même quand ils sont mignons, parce que les bourgeois sont souvent mignons. Ce n’est aucunement, pour notre part, un ralliement aux théories marxistes sur le matérialisme historique, la lutte des classes, et encore moins la lutte des classes en tant que «  moteur de l’histoire  », non. Ne laissons pas le langage se verrouiller de la sorte comme l’ont fait de nombreuses Eglises anti-Eglises qui se sont érigées au nom d’autres vieux barbus. Simone Weil rapprocha d’ailleurs avec pertinence le marxisme et la religion  : «  Rien ne permet non plus d’affirmer aux ouvriers qu’ils ont une mission, une «  tâche historique  », comme disait Marx, qu’il leur incombe de sauver l’univers. Il n’y a aucune raison de leur supposer une pareille mission plutôt qu’aux esclaves de l’antiquité ou aux serfs du moyen âge. Comme les esclaves, comme les serfs, ils sont malheureux, injustement malheureux  : il est bon qu’ils se défendent, il serait beau qu’ils se libèrent  : il n’y a rien à en dire de plus. Ces illusions qu’on leur prodigue, dans un langage qui mélange déplorablement les lieux communs de la religion à ceux de la science, leur sont funestes. Car elles leur font croire que les choses vont être faciles, qu’ils sont poussés par derrière par un dieu moderne qu’on nomme Progrès, qu’une providence moderne, qu’on nomme l’Histoire, fait pour eux le plus gros de l’effort.  » [16]

Mais revenons à nos brebis non égarées et répétons-le, si «  le croyant  » des gauchistes n’existe pas, c’est aussi parce que la croyance recouvre une complexité inouïe et une multitude ineffable de variations, qu’elles soient sociales, économiques, théologiques, géopolitiques ou traditionnelles, et cela au sein même de chaque religion, cela même au sein du moindre petit schisme interne à chaque religion, de chaque famille, et ainsi de suite. Pourtant, ce «  croyant  » générique, imaginaire et jetable semble être devenu le soldat inconnu de l’extrême gauche. Une figure mythique déshumanisée, désindividualisée, dividiualisée au profit de caractéristiques synthétiques et désarticulées  : un sujet, sujet d’étude, sujet à révolution, gibier à militant, à sciences sociales. Alors affirmons le  : le «  croyant (ou assigné tel)  » des gauchistes est une croyance. Exactement comme le «  prolétariat  » des marxistes, lorsqu’il est entendu de façon mécaniste comme une masse homogène et constituée, ou un corps social conspiratif avec une tâche historique à effectuer dans son ADN, ou bien « les révoltés  » de certains anarchistes dans les mêmes cas de figure. Ce sont des croyances, du folklore, de simples mythes mobilisateurs et auto-réalisateurs, rouillés, éculés par des siècles de répétitions doctrinaires absconses.

Sommes-nous repartis pour ce qu’on qualifiera ensuite hypocritement de nouveaux «  âges sombres  » afin de verrouiller que rien n’a été compris à ce que l’époque pouvait receler de puissance subversive  ? De nouvelles «  années de plomb  », peut-être  ? Mais cette fois-ci le plomb est sacré, et il y en aura pour tout le monde  ? «  Le monde est devenu fou, je ne tiens plus à y vivre  » disait Levi Strauss avant de mourir, mais il n’avait encore rien vu.

  Alerta  !

Il faut que nos analyses soient un jour à la hauteur pour que nos attaques soient redoutables et que nos luttes soient incisives et décisives. En ce début de XXIe siècle, la religion «  revient  » ainsi parce que tout ce qui l’avait remplacé est désenchanté. La révolution, l’utopie, les grandes luttes du passé, les lendemains qui chantent, les-mauvais-jours-censés-finir-depuis-trop-longtemps-déjà, tout est en crise. Crise économique, crise identitaire, crise sociale, crise des vieux modèles, de la théorie, crises de foie…

Il est devenu si facile et favorable aujourd’hui d’abandonner la lutte révolutionnaire, d’abandonner l’espoir (ne nous préoccupons pas d’espérances…), qu’il ne reste plus grand monde au parloir. Alors quoi de mieux qu’une aspiration post-moderne à la religiosité pour un gauchisme post-moderne  ?

Prenons l’islam par exemple, son renouveau est la conséquence directe des échecs violents des propositions marxistes et progressistes diverses dans le dit «  monde arabe  », ainsi que des alternatives nationalistes, qui se sont avérées n’être pas grand-chose d’autre que de bien banales dictatures sanglantes, mais des dictatures dans lesquelles les mosquées étaient devenues les seuls endroits où pouvait s’exercer une parole vécue comme «  libre  », en tout cas libérée du contrôle du régime. C’est ainsi que le panislamisme est né dans les cendres du panarabisme et de ses idéaux qui, si on racle bien au fond, contenaient quelques parcimonieuses pincées de révolution à la sauce marxiste autoritaire et nationaliste. Avec le processus achevé d’effondrement des rêves révolutionnaires, et les postrévolutionnaires qui en sont le produit mal dégrossi, quoi de mieux qu’un maquillage post-moderne sur de vieux cadavres célèbres et pas complètement décomposés  ?

Pour cela, il suffisait de mobiliser quelques figures d’autorité de l’université pour emballer le tout d’un joli voile rationnel, aussi pour pouvoir placer l’adjectif «  structurel  » un peu partout et se la donner en décapotable foucaldienne, et surtout au scrabble. Par un truchement de miracles du même genre, c’est ainsi qu’on se retrouve avec des représentants religieux dans des meeting antifascistes [17], ces mêmes représentants contre lesquels nous appelions à agir lors des «  Manifs pour tous  », homophobes et réactionnaires, aux côtés de fascistes et de néo-nazis, qui eux aussi politisent l’identité, la confession et la «  race  ».

C’est «  alerta  !  » que l’on dit chez vous, non  ? Alors alerta  !

L’«  islamophobie  », concept racoleur porté en France par l’UOIF (sous le patronage des Frères musulmans) et son CCIF, versions islamiques des organisations juives équivalentes, est une imposture politique qui voudrait délivrer des brevets d’«  antiracisme  » à ceux qui défendent la religion islamique et ses «  croyants (ou assignés tels)  » en tant que croyants (ou assignés tels), et in extenso, des brevets de «  racisme  » à ceux qui s’attaqueront à l’islam en tant que religion. Une escroquerie politique et conceptuelle qui n’a que trop duré.

 Retrouver, enfin, la beauté du monde

«  Je crois que la beauté du monde est partout, même là où les manuels de géographie nous décrivent la terre comme aride, infertile et sans accidents. Il est vrai que la plupart des livres ne valent rien, il nous faudra les réécrire.  »

Etty Hillesum, Une vie bouleversée, 1943.

Face aux nouveaux enjeux du religieux, il faut pouvoir mettre à jour nos analyses, «  réécrire les livres  », extirper les vieilles eaux usées du bénitier de l’idéologie et de ses diverses formes de mécanicismes, qu’ils soient cartésiens, scientistes, marxistes ou «  anarcho-bordiguistes  ». Il ne s’agit pas de prouver l’inexistence des dieux à travers des démonstrations en quatorze points, rationalistes et rhétoriques, nous ne sommes plus au XIXe siècle et nous ne sommes pas des automates débiteurs de propagande. Il ne s’agit pas non plus, que Dieu nous en garde, de nous recueillir dans les bras protecteurs de l’État nourricier et de sa laïcité, sorte de religion républicaine, immondice  : il s’agit de pisser comme des adéspotos [18] sur tout ce qui est bénit. Profaner tout ce qui est sacré. Cesser de regarder ailleurs pour s’éviter quelques contradictions ou de perdre des amis, et embrasser la complexité. Rassembler nos forces éparses dans la libre-association pour saisir les enjeux et être à la hauteur de l’histoire sous peine d’être engloutis, plutôt que de répéter des slogans éculés qui ne font plaisir qu’à ceux qui les répètent (et c’est une bonne chose pour eux) et qui ne disent rien du monde tel qu’il est aujourd’hui, qui ne disent rien aux autres. Fournir de nouvelles analyses et trouver de nouvelles pratiques profanatrices. Brasser de l’intelligence et de la créativité plutôt que de la propagande, de la politique et de vieilles idées froissées, automatiques, jamais requestionnées, momifiées, sacralisées, censées préserver en chacun une pure identité politique anarchiste ou communiste idéologiquement verrouillée, et casher. Voilà quelques pistes.

Marx avait raison sur un point (profitons-en, ce n’est pas une habitude)  : la réfutation de la religion est un préalable nécessaire et indispensable à toute démarche d’émancipation un tant soit peu conséquente, comme à toute potentialité de bouleversement révolutionnaire et de subversion de l’existant. Car il n’y aura jamais assez de place sur cette terre pour la religion et la liberté. Mais revenons à Bakounine  : «  et maintenant qu’on choisisse  »   !

Première parution : Des Ruines, revue anarchiste apériodique, n°3/4, début 2019. Introduction à un dossier du même nom.

Réédité sous forme de brochure par Ravage Editions, juillet 2019.



Article publié le 30 Juin 2019 sur Non-fides.fr