A la mémoire d’Ariane Lantz

C’est que nous discernons, aujourd’hui mieux qu’hier, combien il est vital d’aborder cette question sous l’angle ou plutôt selon les conditions d’une géophilosophie. L’approche du fascisme, la discussion sur le fascisme ont en effet constamment été biaisées, dès l’origine, c’est-à-dire les années 1920, par l’aveuglante autant que fallacieuse évidence selon laquelle le fascisme serait un phénomène européen avant tout, dans sa genèse comme dans ses propriétés essentielles, un fait global européen, la manifestation d’une crise enracinés dans l’histoire européenne – et qui, par la suite, auraient pu trouver toutes sortes de prolongements, de dérivations et autres formes de décalque sur d’autres continents, dans d’autres « mondes » ou cultures. Cette approche eurocentrique du fascisme produit sa propre spirale interprétative, en forme de cercle vicieux : le fascisme étant, historiquement, un phénomène européen, il va se définir, théoriquement, ou comme concept, à partir de ce qui le singularise comme fait européen, à partir des traits propres au(x) fascisme(s) européen(s) « historiquement réel(s) ».

L’effet insurmontable de l’enfermement dans cette boucle sera que tout ce qui ne remplit pas ces conditions sera exclu du champ historique et théorique du fascisme ou, du moins, sera perçu comme une imitation incomplète, un produit dérivé, une copie imparfaite.

Cette autocentration du fascisme par/dans le récit européen, est d’une portée beaucoup plus vaste que celle du récit proprement historiographique ; elle fonde toute une philosophie de l’histoire contemporaine : le fascisme se trouve, par définition, placé dans ce récit sous un régime d’intensités négatives extrêmes, le fascisme est perçu et mis en récit comme la figure du mal politique par excellence dans le monde contemporain – du coup, toute espèce de négativité ou de criminalité politique qui apparaît comme irréductible à cette notion, réfractaire pour une raison ou une autre au label du fascisme (européen), se trouve, ipso facto, placée dans une zone où toutes les vaches sont grises plutôt que noires et où les crimes collectifs entrent aisément en déshérence, au train même où les crimes fascistes, comme crimes européens en particulier, vont faire, eux, l’objet d’un culte négatif particulièrement soigneux – celui du sublime de l’horreur. Ils vont être « patrimonialisés » comme figures du mal politique. Les autres, eux, passeront peu ou prou aux pertes et profits de l’histoire massacrante – exemples typiques : les crimes perpétrés par le Kuomintang sous le régime de la loi martiale à Taïwan (Formose), ceux des différentes dictatures soutenues par lees Etats-Unis en Corée du Sud, les crimes de Suharto en Indonésie, la purification ethnique entreprise par les nationalistes post-yougoslaves, et, aujourd’hui le talon de fer du maréchal Sissi sur l’Egypte…

Une construction narrative s’est ici mise en place subrepticement, dont les effets ont été constants – elle aboutit notamment à mettre en valeur, « placer au centre » du récit de l’histoire des désastres et crimes du XXe siècle, un négatif européen essentialisé sous le nom de fascisme et assigné tautologiquement à des traits spécifiquement européens, et du même coup à rejeter hors-champ tout un domaine de criminalité extraeuropéen, dans ses lieux, du moins – pour le reste, le régime de Chiang Kai Shek et le coup d’Etat de Suharto ont bénéficié du soutien actif des Etats-Unis et d’autres puissances occidentales ou « blanches » dont ils étaient des « amis » et des clients. Dans un ouvrage récent, des anarchistes japonais remarquent, à propos de Fukushima et de ses suites, que les élites des dites démocraties libérales ont appris, depuis la Seconde guerre mondiale, à gouverner à la catastrophe ou à la mémoire de celle-ci, comme elles gouvernaient jadis et naguère au progrès, c’est-à-dire à valoriser, en termes de gouvernement des populations, les désastres échus ou courants, de quelque espèce soient-ils. Cette remarque éclaire d’une lumière crue l’essentialisation du fascisme européen comme mal absolu et l’usage « gouvernemental » qu’en font constamment les régimes en place, notamment en Europe occidentale [1].

C’est donc le lieu de revisiter ici cette sorte de décision, de pli, de choix originel qui ont consisté à considérer que, intrinsèquement, substantiellement, le fascisme est un phénomène européen, à le rendre consubstantiel à l’histoire européenne avant toute chose. Ce qui a pour conséquence, il faut y insister, que ce qui ne s’apparente pas (ne présente pas des analogies directes avec) l’une des principales versions de ce phénomène (l’italienne, l’allemande, l’ibérique) ne saurait être rigoureusement désigné comme fascisme. Le présupposé culturel (non énoncé) de cette approche est évident – il rend par exemple d’emblée douteuse la notion d’un fascisme colonial ou postcolonial. Il exclut également que des « fascismes autres » aient pu prospérer, en dehors de l’Europe, avant que ce phénomène prenne corps en Italie – sous des formes diverses, notamment, de suprémacisme racial – mais alors, le Ku Klux Klan ne deviendrait donc a fascist thing qu’à partir du moment seulement où le fascisme a été identifié comme tel sur le sol européen ?

Le présupposé culturel et le pli narratif eurocentrique impliquent donc nécessairement l’existence d’une structure sociale et économique telle que la transformation des classes en masse (décrite par Arendt, entre autres) puisse s’opérer, comme condition de la conquête du pouvoir par des partis fascistes, ceci sans oublier le culte du Chef, la destruction du système des partis politiques, la propagande de type totalitaire, la marche à la guerre, etc.. L’accumulation de ces « critères » fondant la « reconnaissance faciale » du fascisme (constamment réduite à la question du régime) entrave, dans le présent le plus immédiat, l’identification de dirigeants politiques de premier plan (de leurs pratiques, leurs discours, des appareils et, pour une part, des opinions qui les soutiennent) comme des fascistes authentiques et non pas simplement des bouffons excentriques ou sanglants, des dirigeants ou agitateurs « populistes », catégorie nébuleuse s’il en fut – Duterte, Bolsonaro, Trump, bien sûr, Salvini et quelques autres.

La désintrication de la notion de fascisme d’avec l’exclusivisme européen est fondamentale pour qu’entrent dans notre champ de vision des généalogies refoulées, déniées. Avec toutes leurs particularités, celles-ci ont toujours quelque chose en commun avec l’opération consistant à racialiser les stratifications sociales, à établir des différences et des hiérarchies entre des espèces sociales racialisées. C’est la raison pour laquelle prospère dans toute l’Amérique latine une variante de fascisme endémique ou intrinsèque aux représentations patriciennes blanches, dont le facteur racial (le partage entre supposés indigènes ou descendants d’esclaves) et supposés descendants des Européens ou créoles très tôt séparés des populations rendues visibles comme d’origine indienne ou africaine) est le socle bien plus constant et solide que la transposition de « modèles » politiques européens se rattachant au fascisme – culte de l’Etat fort, mobilisation des masses autour de la figure du chef, chasse aux subversifs – dans un pays comme la Colombie, les luttes de classes et les luttes pour le pouvoir sont constamment surdéterminées par l’existence de ce fascisme structurel enraciné dans le color divide, version latino.

Mais l’enjeu premier qui se détecte à partir de la réflexion engagée autour du film de Griffith et celui de Harlan, c’est de comprendre qu’il existe une généalogie d’un fascisme proprement nord-américain, et que celle-ci est indissociable de l’histoire du suprémacisme blanc tel qu’il se déploie dans l’espace de la construction de l’Etat-nation états-unien, dans la double relation avec le génocide des peuples autochtones et l’esclavage noir [2]. Si les intensités fascistes reviennent sans fin dans cet espace, se cristallisant (territorialisant) dans la violence de la police blanche à l’endroit des Afro-américains ou bien dans la promotion d’un typique Arturo Ui comme Trump à la magistrature suprême, c’est bien que la matrice même de cette formidable machine de guerre (et pas seulement superpuissance) que sont les Etats-Unis est placée sous ce mode, sous ce régime qui la voue à mettre en circulation ces flux et ces intensités fascistes. Le Sud profond, l’économie de plantation, le Ku Klux Klan, les lynchages, les Jim Crow laws, le suremprisonnement des Africains-Américains à partir de l’ère Nixon, etc. – tout ceci, ce ne sont pas des pages d’histoire jaunies, des épisodes et des séquences de la genèse de la lente et laborieuse « intégration » de la minorité noire aux Etats-Unis [3]. Ce sont, bien davantage, les retours incessants de ces flux et intensités provenant de cette machine distinctement fasciste qu’est le suprémacisme blanc aux Etats-Unis [4].

De ce point de vue, le folklore néo-nazi, avec uniformes, croix gammées et salut hitlérien (qui se donne à l’occasion libre cours aux Etats-Unis en surfant sur la sacralisation de cette « liberté d’expression » sans limite, chère au cœur de Noam Chomsky) est un pur faux-semblant – l’arbre qui cache la forêt. Le fascisme structurel qui imprègne l’histoire américaine n’est pas ce nazisme folklorique d’imitation et d’importation mais bien celui qui plonge ses racines dans la genèse de cette Amérique dont l’appareil symbolique, à défaut de la composition sociale, est quintessentiellement blanc, ce qui se traduit, au plan social, par la subalternisation des espèces non blanches et, inversement, par le blanchiment des sujets accédant au pouvoir ou à la condition élitaire. Une structure blanche, un suprémacisme dont les assises symboliques sont suffisamment inébranlables pour que le passage à la Maison blanche d’un Obama n’y produise pas la moindre fissure et que puisse lui succéder un de ces clowns au visage sanguin dans l’agitation spasmodique et les coups de gueule desquels les observateurs exercés identifient irrécusablement la signature du fascisme [5].

La radicale bifurcation méthodologique (épistémologique) ici prônée consisterait donc à considérer le nazisme, comme phénomène européen, et même quintesentiellement européen (surgi au cœur de la civilisation européenne comme on ne cesse de le seriner sur tous les tons), non pas comme l’étalon (le « mètre-étalon ») du fascisme comme comme l’une de ses figures ou incarnations, parmi d’autres, selon une approche rhizomatique du phénomène. Selon cette approche, le nazisme peut cesser d’être la référence absolue du fascisme pour en devenir une version, et pas l’original. Le suprémacisme blanc aux Etats-Unis, en Afrique du Sud creusent des sillons plus anciens et peuvent être, pour ses théoriciens, à commencer par Hitler, des inspirations en quelque sorte légitimées par une tradition.

Il faut donc ici procéder à une révolution topologique : non plus concevoir le nazisme comme le territoire originaire en relation auquel les autres doivent être géolocalisés sur un mode nécessairement subordonnée, mais au contraire inclure les fascismes européens dans un ensemble plus vaste et qui leur préexiste. Il faut reconstruire entièrement les généalogies du facisme. En effet, dans la mesure où la question de la race est au cœur de la genèse, du discours et des pratiques des fascismes européens, on ne voit guère comment la problématisation du fascisme en général et de ces fascismes en particulier pourrait être dissociée des généalogies du colonialisme et de l’histoire de la colonisation.

Le caractère aberrant d’une telle dissociation, qui est un des gestes les plus constants de l’historiographie européenne du XX° siècle, saute aux yeux si l’on regarde le monde par les yeux de l’Amérique latine. Mais on pourrait faire des observations allant dans le même sens en s’arrêtant un instant, par exemple sur l’histoire de la colonisation de Taïwan par les Japonais : c’est sur des populations aborigènes révoltées que le régime militaro-fasciste teste les gaz asphyxiants qui seront utilisés plus tard lors de l’invasion de la Chine. De la même façon, c’est sur des population coloniales que sont « testés » les premiers bombardements aériens de populations civiles par le régime fasciste italien [6]. Il faut reconstituer les généalogies interrompues ou déniées qui font apparaître les continuités du racisme colonial (un suprémacisme racial caractérisé) et du fascisme. La focalisation exclusive sur des facteurs essentiellement européens, intra-européens comme les effets prolongés de la Première guerre mondiale (la crise allemande, l’effondrement des empires centraux…), sur la crise économique de la fin des années 1920, a pour effet d’oblitérer ces généalogies plus durables, plus anciennes, plus « lentes » – là où la genèse des fascismes renvoie au XIXe siècle de l’expansion coloniale et de la promotion du racisme biologique – mais des continuités de l’histoire esclavagiste aussi [7].

Autant il faut désintriquer l’approche du fascisme d’avec l’eurocentrisme, autant il faut la réintriquer avec l’histoire et les généalogies de la colonisation européenne.

Du point de vue discursif, on voit bien comment, y compris dans les mondes non-européens, la fabrication d’une sorte de fétiche nazi érigé au rang de signifiant maître ou d’hypostase du fascisme – le nazisme comme fascisme quintessentiel et ultime, ou bien, en langue axiologique, le nazisme comme figure du mal (fasciste) radical – on voit bien comment cette cuisine discursive produit durablement des effets de désorientation durables. A Hong Kong, à Taiwan et, plus généralement partout où la rhétorique antichinoise est en quête, plutôt que de nouveaux arguments, de nouveaux traits empoisonnés, bref, là où le lexique antitotalitaire et orwellien commence à fatiguer sérieusement, les incriminations tendant à assimiler la Chine de Xi à l’Allemagne de Hitler prospèrent sous le label obscène de « Nazichina  » et de toute une batterie de rapprochements non pas approximatifs mais grotesques entre la terreur nazie (exterminations raciales inclues) et gouvernement des vivants à la chinoise sous le régime de l’ « autocrate » Xi : « The CCP has followed the Nazi playbook since the founding of the People’s Republic of China (PRC), much as the Soviet Union did with its gulag system  » [8] – voici ce qui se lit couramment dans la presse « démocratique » taïwanaise et qui demeure même en retrait de ce qui s’affiche, dans le même temps, sur les « Lennon Walls » où se célèbre la révolte de Hong Kong. Toute une rhétorique de la « comparaison » nihiliste entre le régime chinois et le régime nazi prospère, destinée à soutenir les efforts des faucons de la nouvelle Guerre froide lancée par Trump.

De la même façon, dans la Russie de Poutine, le nom du nazisme est constamment utilisé par l’autorité pour entraver les efforts de ceux qui s’activent à garder en vie la mémoire mutilée du goulag et des crimes du régime stalinien [9]. En Europe occidentale et plus généralement en Occident, la production d’un récit autocentré qui fait du nazisme et de ses crimes la forme quintessentielle et du fascisme et du mal politique (l’extermination des Juifs en constituant la manifestation concentrée), tout ceci s’est cristallisé sous la forme d’un pli narratif voire d’une philosophie de l’Histoire dont le propre est d’opérer, après le temps des catastrophes et des désorientations, un vigoureux recentrement du récit de l’histoire du monde (de l’histoire du présent) sur l’espace européen. Un recentrement dont l’un des effets les plus immédiats est la relance et le durcissement de la dissociation entre histoire du fascisme et histoire de la colonisation, mais aussi la création de vastes angles morts dans lesquels se trouvent relégués les crimes de masse, les crimes historiques, les exterminations, les génocides subis par les autres. Ainsi, autant, dans un pays comme la France, la Shoah fait l’objet, en tant que crime des crimes, d’une attention scrupuleuse, en termes historiographiques, mémoriels et politiques, autant le déni des génocides africains imbriqués dans l’histoire coloniale ou néo-coloniale de la France y prospère – Cameroun, Rwanda, etc. Le lien généalogique entre cette analytique du fascisme qui fait du nazisme la « mère » ou l’objet de référence obligatoire de tous les fascismes et l’ « oubli » des torts majeurs infligés aux « autres » dans le cours de l’histoire des XIXe et XXe siècles est ici visible à l’oeil nu.

Ce qui nous rapproche d’une remarque incidente récement faite par Carlo Ginzburg : « Je n’ai jamais utilisé le mot ’fascisme’ en dehors de son contexte historique. Puis j’ai assisté, à la télé, à la campagne électorale de Trump. J’étais à Chicago, et là, je me suis dit : ’Ce type-là est un fasciste’. Ensuite, j’ai repensé à une conversation que j’avais eue avec Italo Calvino, vers 1968. Il connaissait bien l’Argentine, et m’avait dit : ’Tu vois, à la lumière de l’expérience de Peron, la définition du fascisme devrait changer’. Cela m’avait frappé. Certes, il y a le fascisme historique, mais peut-on élargir cette définition ? Le racisme, l’antisémitisme, ne sont pas, à mon avis, des éléments nécessaires. Mais il faudrait réfléchir là-dessus » [10].

Ginzburg, à mon sens, a tort d’opposer ce qu’il nomme le fascisme « historique », lequel serait intrinsèquement européen (et situé dans le temps ?) à un fascisme « élargi » qui, lui, serait plutôt de l’ordre du concept. Les fascismes qui ont pu prospérer hors de l’espace européen ne sont pas moins « historiques » que l’allemand, l’italien, l’espagnol, le portugais, le hongrois, le grec, etc. Ce n’est pas une question de nomenclature – tous les fascismes européens n’en revendiquaient pas nécessairement le titre ou l’étiquette, et, inversement, certains fascismes extra-européens ont pu s’y rattacher explicitement – ou pas. On ne peut pas réduire le fascisme historique aux régimes de Mussolini, Hitler et Franco, le fascisme fut un mouvement européen, et des fascistes au pouvoir, il y en eut, aussi bien avant qu’après la Seconde guerre mondiale, dans nombre de pays européens [11].

Ce qui ajoute à la complexité du problème, c’est évidemment qu’après la Seconde guerre mondiale, il devient plus difficile de se présenter dans l’arène politique en se déclarant fasciste et que, donc, tous les néo-fascistes ou presque prospèrent sous des noms d’emprunt, des euphémismes, des camouflages, nationalistes ou autres – MSI, Front national, Aube dorée, Lux, que sais-je encore… Il n’y a donc pas un fascisme « historique » entendu comme ayant réellement existé dans son « contexte historique » et un fascisme idéel que l’on pourrait songer à redéployer comme notion ou concept. Il y a, d’abord, une géographie, une cartographie du fascisme à redessiner en mettant de côté les présomptions et les provincialismes eurocentriques – ce serait par exemple une tâche à confier, entre autres, aux Global Studies. La remarque de Calvino cité par Ginzburg suggère que Peron, c’est bien une sorte de fascisme –et pas moins « historique » que Hitler ou Mussolini, vu la durée notamment de l’exercice du pouvoir par le caudillo argentin, et les traces indélébiles laissées dans l’histoire du pays par cette expérience collective… [12] Il ne resterait donc à Ginzburg qu’à s’engouffrer dans la brèche qu’il a lui-même ouverte pour larguer tout à fait les amarres avec l’eurocentrisme historiographique.

Ginzburg a tout à fait raison de souligner le piège (la boucle) épistémologique dans lequel s’enferme l’approche eurocentrique du fascisme en désignant comme critères déterminants de ce que serait le vrai fascisme, le fascisme an sich les traits qui, précisément, spécifient le fascisme européen et en particulier le nazisme et ses succursales – l’antisémitisme, le « racisme ». Il a raison de suggérer qu’avec ce raisonnement en boucle, la conclusion est toute entière contenue dans les prémisses. Et en effet : l’establishment militaire et politique birmans qui a organisé la persécution exterminatrice des Rohingyas au nom d’un suprémacisme racial d’ailleurs, cette caste patibulaire est probablement très éloignée de l’antisémitisme, pour la bonne et simple raison qu’elle n’a qu’une idée des plus vague de ce que sont les Juifs, comme culture, religion et éventuellement « peuple ». Mais cela ne l’empêche nullement de conduire, au nom d’une doctrine et de présomptions raciales et religieuses, une politique typiquement fasciste à l’encontre des Rohingyas.

De la même façon, les tueurs artisanaux qui, dans les films de Joshua Oppenheimer, remettent en scène les exterminations de soit-disant communistes, mécréants et Chinois ethniques commis dans le contexte du coup d’Etat de Suharto, inspirés par un mélange d’idéologie anticommuniste, de haine communautaire et de bigoterie pseudo-islamique, ces terrifiants assassins non repentis manipulés par l’appareil militaire et ses aliés politiques de l’époque sont assurément des fascistes de base de la pire espèce [13]. Mais ceci à des années-lumières, en termes culturels, du point de vue du contexte politique, des représentations, fantasmagories et modes d’action mis en œuvre par les nazis, en leur temps. On est ici en présence d’un fascisme tropical (comme celui d’un Duvalier, à Haiti, aussi bien) qui se tient à des années-lumières de l’obsession antisémite des nazis, il se donne d’autres ennemis, se déploie dans l’horizon d’autres pratiques des violences de masse et des exterminations – et n’en porte pas moins la marque distinctive du fascisme. De la même façon, le suprémacisme ethnique des néo-Oustachis et néo-Tchetniks en ex-Yougoslavie n’est pas un néo-nazisme, il se moque bien des Juifs et mitonne sa purification ethnique à l’échelle de son « esprit de bourg » [14] et non pas de quelconques ambitions pan-européennes – ce n’en est pas moins un fascisme de la plus belle eau pour autant.

Comme le remarquait Félix Guattari, « il y a eu toutes sortes de fascismes, l’analyse du fascisme ne saurait être une simple spécialité d’historien, du fait que ce qu’il a mis en marche hier (…) continue à proliférer, sous d’autres formes, dans l’ensemble de l’espace social contemporain » [15].

Autant la remarque de Ginzburg concernant l’antisémitisme comme critère discriminant nécessairement associé au fascisme est immédiatement recevable (le militaro-fascisme japonais a prospéré pendant quelques décennies en Asie orientale sans que « les Juifs » ne soient son problème – et pour cause…), autant la question du « racisme » demeure, elle, pendante : peut-il exister un fascisme sans racisme ? Un fascisme qui, par exemple, désignerait l’hyper-ennemi et s’activerait à sa destruction, à son extermination en recourant à des critères purement politiques ou sociaux – le « rouge », le « subversif » – ou politico-sociaux – la « canaille », les « racailles », etc. ? Ainsi, le fascisme de Franco, de Salazar, celui des généraux argentins au temps de la dictature de Videla et consorts mettait-il en jeu des critères raciaux/racistes, ou bien restait-il concentré sur l’ennemi intérieur comme ennemi politique ?

L’une des dimensions du problème, c’est que le terme « racisme » est vague, beaucoup trop vague pour désigner ce qui ferait l’essentiel d’une politique. L’enjeu du racisme, comme le notait Foucault, ce n’est pas l’idéologie, c’est des systèmes de pratiques, des opérations, des partages [16]. L’approche humaniste et sentimentale du racisme qui en fait une question de mauvaises dispositions à l’endroit de l’ « autre » noie le poisson (et le poison) en établissant des chaînes d’équivalence vagues entre tous les racismes – c’est d’ailleurs la raison pour laquelle s’est imposée, après Auschwitz, l’opération consistant à extraire l’antisémitisme de cette forme litanique, afin d’en souligner la gravité et l’irréductibilité à une « mauvaise disposition ».

C’est dans le même esprit qu’il faut donc revenir aux domaines pratiques pour statuer que le racisme suprémaciste des colons israéliens qui s’installent en conquérants sur les terres palestiniennes en Cisjordanie, coupent les oliviers, interdisent l’accès à l’eau aux villageois arabes, circulent sur des routes interdites aux Palestiniens qu’ils ne désignent que comme « les Arabes » (comme si ceux-ci étaient les envahisseurs, les occupants illégaux des terres confiées aux colons par l’Eternel), ce racisme n’est pas de même teneur que celui des occupés qui, plutôt que « les Israéliens » disent « les Juifs », sur un ton qui désigne plutôt l’ennemi que l’ami.

Sans trancher sur la question de savoir si toute espèce de « racisme » tend vers le fascisme et, réciproquement, tout fascisme est infecté par le poison du racisme, il me semble qu’il serait utile d’insister sur l’importance de la notion de suprémacisme. Les fascismes les plus exposés, européens ou non, ont en commun une matrice qui est celle du suprémacisme racial. Celui-ci se distingue nettement des racismes épidermiques, ataviques ou non, par le fait qu’il tend vers des formes d’institution, avec une dimension symbolique forte, et souvent, quand le suprémacisme rencontre la puissance de l’Etat, des formes institutionnelles dans le sens courant du terme – apartheid, dispositifs juridiques et constitutionnels, pratiques esclavagistes, discriminations légitimées, etc. Il ne s’agit donc pas de promouvoir la notion d’un fascisme immémorial et transhistorique, mais bien de redéployer celle-ci aux conditions d’une archéologie de la modernité historique et de la genèse de la suprématie de l’Occident. Il s’agirait bien de concevoir le fascisme non pas comme la concrétion d’un certains nombre d’accidents ou de dérives historiques, mais bien plutôt comme la plus insistante des musiques d’accompagnement de la formation de cette suprématie.

On le voit bien, si l’on revient à l’histoire des Etats-Unis : le problème majeur n’y est pas les séquelles ou les pesanteurs d’un racisme endémique et multipolaire, le problème, c’est la matrice du suprémacisme racial qu’aucun événement, aucune révolution ne sont venus abolir et démanteler. Quand Carlo Ginzburg rappelle l’évidence qui le saisit lorsque, entendant parler Trump lors de la campagne électorale qui conduisit à l’élection de celui-ci – «  ce type est un fasciste ! » – c’est précisément de cela qu’il est question – ce qui se grave dans le discours, les mimiques, les motifs du discours de Trump, c’est cette généalogie irréductible d’un fascisme enraciné dans une histoire inséparable du suprémacisme racial. Le fascisme de Trump n’est pas une incidente biographique, un faux-pas de la politique états-unienne, il vient de loin, comme cette chose diffuse, irréductible à l’héritage contentieux du « Sud profond » dont Trump est, au reste, tout sauf un descendant direct.

Ce n’est pas pour rien, donc, que le secret le mieux gardé de cette histoire vient percer dans un discours – puisque chacun sait que le fascisme, d’une façon ou d’une autre, ça commence toujours par cristalliser dans un discours, dans des grimaces, des invectives, les clowneries obscènes d’un candidat au poste d’homme fort. Un type qui parle comme un fasciste, c’est juste un fasciste, précisément, celui qui donne un corps et une voix à des flux fascistes qui ne demandent qu’à prendre forme humaine, individuelle et collective, pour composer une force. Et bien sûr, quand s’impose la révélation – « ce type-là est un fasciste !  » – , ce n’est pas une anecdote ou une aberration, c’est une intensité qui, tout à coup devient visible en s’incarnant – car « ce type-là », ce n’est pas un individu, c’est une force en train de se frayer son chemin vers les sommets de l’Etat (le plus puissant du monde, comme on dit) pour infléchir le cours de sa politique et produire tous ces déplacements d’importance auxquels on assiste depuis le début de son mandat – le fait accompli, le passage en force, les imprécations, les vantardises, l’imprévisibilité et les volte-face comme « signature » d’un fascisme au pouvoir [17].

Quand ça commence à puer le fascisme, dans une rhétorique, des gestes, une mimique, une posture victimaire [18] – ce n’est pas simplement qu’il y a comme une vague odeur de fascisme dans l’air ambiant, c’est bien qu’il y a une actualité du fascisme et que ces intensités qui « sont dans l’air » ne demandent qu’à trouver leur forme institutionnelle, dans leur rencontre avec les puissances de l’Etat notamment. Et ce que l’on voit alors revenir en force, c’est bien ce qu’il faut appeler la tradition des oppresseurs, dans sa forme la plus chimiquement pure – le suprémacisme racial. Trump a gagné parce qu’il a fait revenir par les voies les plus obscures (celles de la fierté de l’Amérique blanche supposément bafouée par « les autres ») cette tradition qui, sans s’être jamais perdue, avait pu perdre en intensité sous d’autres présidences. Chaque fois qu’il en a l’occasion, notamment lorsque des flics blancs brutalisent ou assassinent des Afro-Américains, Trump remet en selle cette tradition, que ce soit sur un mode explicite ou subliminaire. L’Amérique qu’il promeut, en quête de reconnaissance de sa dignité et de son rang supposément perdus, est intrinsèquement racialisée, sans qu’il soit nécessaire que cela fasse l’objet de proclamations explicites. Il suffit, comme on dit, de souffler sur les braises pour que les vieux démons reviennent roder autour de la vieille fracture, toujours la même, celle de la «  color line ».

La suggestion, toute provisoire, que j’aimerais faire serait, pour commencer de recentrer la notion de fascisme autour du suprémacisme racial dans ses expressions à la fois multiples et distinctes – le suprémacisme racial non pas simplement en tant que doctrine ou idéologie qui serait quelque chose comme celle d’un super- ou hyperracisme ; plutôt, comme une matrice d’ensembles pratiques, d’appareils de pouvoir et d’opérations fondés sur la valorisation, l’affirmation de la centralité ou de la supériorité au détriment de toutes les autres et de certaines en particulier.

Le propre du suprémacisme racial, c’est d’établir dans une société et dans un ordre politique des lignes de fractures aussi étanches que possible entre ce qui est valorisé et ce qui est subaternisé, entre des supposées essences racialisées. La production de ces lignes de fracture a pour effet de renvoyer ce qui est défini comme inférieur en terme raciaux ou ethniques à des formes de vie elles-mêmes inférieures, à des statuts politiques faibles ou inexistants, à une condition hétéronome ; ceci, tandis qu’au contraire l’affirmation du « droit à la vie » de la race supérieure apparaît comme un droit imprescritible. On retrouve donc ici la figure mise en exergue par Foucault, celle du rejet, voire la liquidation de la catégorie abjecte, dépréciée ou indésirable comme condition de l’auto-affirmation de l’entité dont l’affirmation du droit à la vie est posée comme principe premier.

En ce sens même, ce qui est constant dans tout fascisme rapporté au suprémacisme racial, c’est bien la puissance dévorante de la pulsion de mort, la permanence des flux mortifères qui y sont à l’oeuvre ; la thanatopolitique comme dimension irréductible de la biopolitique saisie par le fascisme – la persécution par Trump des migrants en provenance d’Amérique centrale, dans la continuité de la politique de dépeçage du Mexique entreprise par ses prédécesseurs au XIXe siècle, de la subalternisation des Hispano-Américains (mais aussi bien des Porto-Ricains) et, bien sûr, les bavures policières dont font les frais, avec constance, les Afro-Américains.

Le recentrage de la notion de fascisme autour du suprémacisme racial, c’est ce qui permet de subsumer sous une même condition d’historicité non eurocentrique et sous un même concept, sans en oblitérer aucunement les singularités respectives, des figures historiques comme le régime d’apartheid en Afrique du Sud, l’Etat d’Israël comme ethnocratie désormais dirigée par des clones fascistes de Trump, le régime birman dans ses œuvres (l’entreprise génocidaire conduite contre les Rohingyas), le régime dit hutu qui a mis en œuvre le génocide au Rwanda… Il s’agirait alors aussi bien d’accorder toute leur importance aux appareils du fascisme, de ces fascismes, dans toute leur diversité – les milices hutu, l’armée birmane, le Ku Klux Klan, les lois d’apartheid en Afrique du Sud, les colonies juives en Cisjordanie… Il faudrait étudier la façon dont fonctionne l’interface entre ces appareils et leur puissance d’agir (leur capacité de nuire, leur œuvre de mort) et la fabrique des discours qui soutiennent et propagent leurs vues suprémacistes – l’agitation développée par Radio Mille Collines au Rwanda, les élucubrations ethnicistes développées par le régime birman (les Rohingyas comme « étrangers à la nation birmane »), le folklore du KKK, la théologie politique des colons israéliens et de ceux qui les inspirent.

Comme on le voit, ce qui est en jeu dans la diversité de ces versions du suprémacisme racial, fondement d’un fascisme transversal (ce qui est autre chose qu’ « universel ») et non plus centré sur le topos européen, ce n’est pas toujours ou exclusivement le motif de la supériorité de la race blanche, « caucasienne ». Mais c’est assurément celui-ci qui, via les constructions coloniales, inspire les versions prospérant dans les domaines extra-européens – le modèle de la théorie des deux races étudié par Foucault [19] transposé par le colonisateur belge dans ses possessions en Afrique centrale ou bien les répartitions raciales imposées par la puissance britannique dans ses colonies. La matrice du suprémacisme est européenne, même si elle donne lieu à toutes sortes de formes de « reprises » originales dans les anciens pays colonisés, et c’est ici que la boucle se boucle. En Amérique latine aussi, la construction des formes de la subalternité épouse aussi les lignes de partage raciales ou ethniques issues de la colonisation espagnole ou portugaise – « Blancs », « créoles » ou « mulâtres », « Indiens », « Noirs » et ces « lignes de couleur » tiennent largement lieu de lignes de division sociale, elles structurent encore largement le champ social et y donnent sa forme (sa « coloration ») originale à la lutte des classes [20]. C’est bien la raison pour laquelle, en Amérique latine, toute figure fasciste (régimes, leaders, idéologie…) a, plus ou moins comme ligne d’horizon « the color divide » – c’est-à-dire la lutte des espèces humaines, étiquetées selon les critères ethnico-culturels ci-dessus mentionnés.

La « copie » du fascisme est entièrement à réécrire, ceci sous l’impulsion notamment, du déploiement de nouveaux foyers narratifs de l’histoire du monde, en lutte ouverte contre les polices discursives eurocentriques et occidentalocentriques, le « centrisme » étant ici inséparable de l’hégémonisme. Sur cette ligne de front, la bataille qui fait rage concerne aussi les concepts, non pas comme représentations mais comme moyens d’agir. La dispute qui s’ouvre aujourd’hui autour du fascisme et qui n’est pas près de s’éteindre en est un exemple probant.


Article publié le 11 Nov 2019 sur Lundi.am