À cause d’une année mauvaise pour la production de betteraves à sucre, le gouvernement, sous pression de la filière, entend revenir sur l’interdiction de ces pesticides hautement toxiques. Le vote d’une loi est prévue lundi 5 octobre. De quoi raviver des tensions latentes. Explications.

Que sont les néonicotinoïdes en question ?

Les néonicotinoïdes sont une classe d’insecticides censés cibler le système nerveux central des insectes. Ils sont utilisés dans un grand nombre de secteurs de l’agriculture (céréales, maïs, arbres fruitiers, betteraves…). Commercialisés à partir des années 1990 (1993 en France) ils sont rapidement devenus les pesticides les plus utilisés dans le monde en même temps que le sujet de longues controverses. De nombreux modes d’utilisation existent : pulvérisation aérienne, traitement des sols, injection dans le bois, enrobage des semences (utilisation concernée par la tentative de dérogation législative actuelle) et même traitement anti-parasitaire pour les animaux.

Quid de leur toxicité ?

On mesure, après les débuts de leur utilisation massive, leur forte nocivité sur des insectes (en particulier les abeilles) ou des invertébrés censés n’être pas concernés par leur action. Leur dangerosité est également liée à leur tendance à se disséminer dans les sols et les eaux, à persister longtemps dans l’environnement et à être absorbés par d’autres végétaux que ceux ciblés volontairement. On les retrouve dans les produits alimentaires et ils ont été incriminés dans le développement de troubles neurologiques.

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Quelle était la législation à leur propos en France ?

Les apiculteurs, ayant observé une explosion de la mortalité des colonies, ont été le fer de lance de la contestation de leur utilisation dès les années 90. Des publications scientifiques sont venues confirmer leur dangerosité pour ces pollinisateurs dans les années 2010, études contestées par les laboratoires produisant les substances en question (Bayer et Syngenta principalement).

En France, leur interdiction pour les usages agricoles n’est votée au Parlement que le 1er janvier 2016 dans le cadre de la loi Biodiversité, et le décret d’application est prononcée 2 ans et demi plus tard à l’été 2018 pour une entrée en vigueur le 1er septembre 2018.

La loi rendait possible certaines dérogations au cas par cas jusqu’au 1er juillet 2020.

Pourquoi vont-ils être ré-autorisés ?

Cet été, la production de betteraves a été fortement touchée par un virus de la jaunisse, épidémie dont le responsable serait un puceron ayant profité d’un hiver clément et d’un printemps chaud pour devancer ses prédateurs et contaminer abondamment les champs. Aucune autre solution que l’enrobage de graines par les néonicotinoïdes n’existe pour l’instant selon les défenseurs de cette mesure (notamment la FNSEA). Prétextant la nécessité de sauver la filière de la betterave et du sucre, le Premier ministre et le ministre de l’agriculture avaient donc annoncé pour l’automne le vote d’une loi de dérogation permettant aux agriculteurs de semer à nouveau ces graines enrobées de 2021 à 2023, sans qu’on sache si les pucerons frapperont à nouveau l’année prochaine.

Le vote devrait avoir lieu le 5 octobre à l’Assemblée.

Divers voix écologistes et paysannes craignent que cette dérogation n’ouvre la brèche à beaucoup d’autres.

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À quoi servent les betteraves ?

Les betteraves en question servent majoritairement à produire du sucre, l’industrie française du secteur étant en première position en Europe.

Parmi les autres dérivés, on retrouve notamment le carburant dit bioéthanol, ainsi que différents types d’alcool, dont certains peuvent servir de base au gel hydroalcoolique. Le récent bondissement de la demande de celui-ci n’a visiblement pas suffit à enrayer la crise structurelle qui affecte cette filière, notamment depuis la suspension (survenue en 2017) des quotas de production qui en régulait le marché.

Y a-t-il des producteurs de betterave en Bourgogne ?

En Bourgogne, on compterait, selon les années, entre 2000 et 3000 hectares de betteraves sucrières cultivés, principalement dans l’Yonne. Plus aucune usine de transformation ne semble exister depuis la fermeture des Sucreries de Bourgogne en 2007.

Quels acteurs influents peut-on identifier qui ont un intérêt au maintien de l’actuelle filière de la betterave ?

Du côté des pesticides on retrouve des poids lourds comme le sinistre Bayer Cropscience (16, rue Jean Marie Clair à Lyon), ou l’Union de l’Industrie de la Protection des Plantes, lobby du secteur (2 rue Denfert Rochereau à Paris).

Pour les graines de betteraves enrobées, la firme KWS est implantée en France (voir en particulier le siège de Roye dans la Somme.

La Confédération générale des producteurs de betterave (CGB) est le syndicat de filière qui a participé à faire pression pour que la dérogation soit élaborée (43, rue de Naples à Paris).

L’industrie du sucre est quant à elle dominée par Cristal Union (dont on retrouvera une cartographie ici).

Que s’est-il passé à propos du passage de cette loi en Bourgogne ?

Le domicile d’une députée EDS, hostile à la dérogation, a été pris pour cible par des agriculteurs des deux syndicats majoritaires (FNSEA et JA).

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Rappelons, en contrepartie, que la FNSEA a été à l’initiative de la création de la cellule Demeter en 2019, un organe de la gendarmerie ayant pour but de réprimer les actions d’entrave à l’agriculture industrielle.

L’association les Amis de la Terre a engagé une campagne pour le maintien de l’interdiction des substances concernées en commençant par rencontrer les députés de Côte d’or.

Quelles seraient les alternatives à l’usage des néonicotinoïdes ?

Comme souvent, deux logiques s’affrontent. On retrouve d’un côté les partisans d’un maintien de la filière telle qu’elle est structurée actuellement avec de gros volumes de production et une course à la rentabilité dans le cadre d’une concurrence internationale dont les agriculteurs et les travailleurs sont, comme toujours, les éternels perdants. L’absence d’alternative prétexté par ces défenseurs de la dérogation et les nouvelles expérimentations qui les satisferaient (graines résistantes à la jaunisse) découlent d’une exigence de maintien des niveaux de production actuels.

D’un autre côté, on peine à entendre les défenseurs d’une transformation du modèle en profondeur qui permettrait de produire mieux en s’extrayant de ces impératifs de rendements. Des recherches en agroécologie plaident pour la possibilité de diminuer la taille des parcelles et de leur associer un cortège végétal qui permettrait, par exemple, aux prédateurs des pucerons de mieux réguler leur population.

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Article publié le 05 Oct 2020 sur Dijoncter.info