Et puis je suis plus un ado boutonneux qui se demande si sa bite peut cohabiter avec le 95D en silicone dont la part féminine de son être rêve et augmente son corps. D’autant plus que je suis la première autruche génétiquement modifiée de l’histoire de l’humanité, que mes instructeurs m’ont appris à me branler en pleine conscience et que je suis surtout la première autruche à ne pas faire l’autruche. Alors, hein, je peux m’en battre les couilles, pour parler comme une collégienne lambda qui n’en a pas, mes couilles qui débordent d’universel. Surtout qu’à la fin, tout ça finira sur internet, scanné par un opérateur de tri avant d’être recyclé en PQ, pour le plus grand bonheur des rectums occidentaux et des bourgeoisies locales, des sociologues multinationaux et des historiens futurs.

Alors, pourquoi tenir un journal intime, qui plus est avec des mots, comme si on était encore au XIXe siècle ? Pour me désintoxiquer de vivre, peut-être. Pour me distraire de mourir, aussi, sans doute.

(C’est intriguant, intime et internet, ça commence par les mêmes lettres. HI HAINE THE. Penser à en parler à mon psy du dimanche.)

Tu n’écouteras sans doute pas mon histoire sans fin jusqu’à la fin.

Comme elle est trop petite pour les atteindre, ma voisine bourgeoise me demande d’arracher quelques feuilles tendres de l’acacia qui est devant sa fenêtre. Je m’exécute docilement. Elle soupçonne l’acacia d’être responsable de son nez qui coule. Mais je ne lui dis pas que c’est un frêne. Elle m’explique qu’après consultation, si ça se vérifie, elle ira demander aux services techniques d’abattre l’acacia, certificat médical d’allergie à l’appui. Et, faisant d’une pierre deux coups, son salon sera plus ensoleillé. Je lui conseille de se suicider plutôt que d’abattre cet arbre dont les feuilles présentent de remarquables vertus anti-inflammatoires. Mais elle ne m’écoute pas, elle fait un selfie de son gros nez rouge humide avec l’acacia en arrière-plan. Enfin le frêne. Fraxinus excelsior L., très précisément.

Sur le tableau noir, les suggestions du jour : l’assiette de la mer avec sa salade d’algues tropicales, le filet mignon au cidre avec ses petites pommes de terre nouvelles en robe de chambre, la cocotte de veau avec ses navets braisés, suivies de cette phrase : seule l’expérience donne du sens au réel. Je m’attable en terrasse, sous le auvent, fuyant le ciel noir comme l’avenir. Grosses gouttes. Seule, une abeille désorientée agonise sur le macadam. Deux apprentis paysagistes discutent béton désactivé, un béton very cool et super tendance, un béton nature, un béton qui embellit le jardin… Un homme dit a une femme qu’il faut qu’elle soit elle-même, elle le regarde avec les yeux humides de la reconnaissance émue. Tout ça sent plus les frites maison que l’amour, mais peut-être que je me trompe, qui suis-je pour juger ? Je commande un café. Seule l’expérience donne du sens au réel. A méditer à l’apéro en mâchonnant des bâtonnets de carotte. Je m’aperçois qu’une femme me filme avec une mini caméra dissimulée dans son chignon tout en méditant devant le tableau noir. J’apparais sans doute sur quelques écrans à travers le monde. Expérience sens réel dansent un sabbat sans queue ni tête dans mon esprit confit dans un coulis de gigabits.

Devant mes yeux, alors que je me promène à Paris dans les petites rues autour de la Sorbonne, une phrase clignote sur un écran publicitaire :

NE CONFONDEZ PAS

ELIXIR CATEGORIQUE

&

IMPERATIF PAREGORIQUE !

Je me réveille en ricanant et l’enregistre à haute voix sur mon smartphone. Après mon café, je me lance dans l’interprétation du rêve.

L’impératif catégorique, c’est un truc de Kant, je crois. Je vérifie sur Wikipédia. C’est bien ça. Putain, multiples formulations ! Je choisis la plus simple, car, ayant beaucoup vécu, au sens de vivre des expériences dans le réel, je sais que le commun des mortels vénère la simplicité plus que tout au monde : « Agis seulement d’après la maxime grâce à laquelle tu peux vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle. », écrit Kant, quelque part dans les fondements de la métaphysique des mœurs… Mais ce truc concerne la morale, rien à voir avec le bonheur. Je m’en fous, on s’en fout de la morale, non ? Une philosophie – même critique – qui se masturbe avec un gode moral ou un vagin métaphysique, sans considération du bonheur, rien à battre, pas vrai , hein, les collégiennes, j’allais écrire colléchiennes, mais, bon, hein, le politiquement correct, qu’il dégouline des médias ou devienne un dogme de l’alter-avant-garde, je m’abstiens d’en faire du chou gras.

Passons maintenant à l’élixir parégorique. Un élixir, je connais, c’est un truc très concentré, la preuve par l’étymologie, même pas besoin de Google, ça vient de l’arabe ibérique médiéval ālʾiksyr, Pierre philosophale. Et parégorique, ça veut dire remède pour calmer la douleur, c’est un mot passé de mode. Comment je sais cela ? Hé bien, je fus assistant alchimiste dans une vie antérieure. Alors, oui, l’élixir parégorique, j’en ai bu au goulot d’une fiole de cristal, mélangé à du calva, une nuit au XXe siècle, à Cherbourg, ville crucifiée par la géographie… une femme qui en consommait pour se sevrer de l’héroïne m’avait fait goûter à cet opiacé… elle avait échoué à Cherbourg sur les pas de son mec et mac et dealer incarcéré là pour quelques mois, allant discuter avec lui au parloir pour le soutenir… bien qu’elle ne l’aimait plus du tout m’avait-elle confié… je l’avais rencontrée dans un bar de nuit où j’avais moi aussi échoué, ayant oublié les clés de l’appartement qu’une maîtresse d’alors m’avait laissé, lui racontant mes malheurs, elle les siens… elle m’avait gentiment proposé de m’héberger pour la nuit… c’était l’hiver… le froid brûlait la nuit qui n’en finissait pas… souvenir d’une couverture en laine brune qui grattait, d’un vieux lit grinçant au rythme de nos rires et de nos étreintes détachées… comment se nommait-elle… vaguement défoncés, nous avions écrit un poème à quatre mains… Impasses de l’Androgynie…

Mais ce n’est pas le sujet, l’élixir parégorique, ça sert surtout à calmer la chiasse. (Chiasse, ça en jette plus que diarrhée, non ? Encore un bon mot pour mon psy du dimanche).

Revenons. Au. Coeur. Du. Sujet.

Au fait que l’impératif soit devenu parégorique et l’élixir catégorique. Et qu’il ne faut pas les confondre.

Je m’interromps : des amis tout juste de retour d’une longue marche sur le toit du monde me disent avoir l’impression de débarquer dans une dictature. Ici, en France, une dictature ! L’impression était montée en eux tout au long de l’après-midi, alors que nous buvions du café aux abords du salon des livres. Sur la place Saint-Sauveur littéralement envahie d’écrivains et de lecteurs, mes amis essayaient de comprendre un peu où en étaient les gilets jaunes, ayant quitté le pays à un moment où l’errance casi métaphysique du samedi à la recherche de l’émeute et de la destitution de Macron battait son plein. Ainsi que sa répression féroce. Quelqu’un leur a expliqué que le mouvement cherchait un second souffle et continuait de manière plus souterraine. Beaucoup de gilets jaunes se faisaient une éducation politique auprès de militants plus avertis et ça manifestait et râlait de partout, révélant la France éternelle dans toute sa splendeur ! Un autre leur a expliqué comment il fallait fédérer la crème des râleurs ; un autre encore qu’il fallait prendre les petites mairies aux élections et faire ce dont on a envie sur le territoire de la commune. Et ainsi de suite, chacun y allant de sa vision et de sa bonne idée, un type ayant même le projet de créer une pépinière de start-up alternatives dans un squat légal… Pour ma part, désabusé, je leur racontais la manif interdite de l’après-midi qui avait pris la direction de l’hippodrome, une bande d’exaltés ayant décidé d’envahir la piste sous l’oeil des caméras d’Equidia, la chaîne des turfistes… J’avais regardé de loin les chevaux lancés au galop par les jockeys foncer dans la petite meute de gilets jaunes. Ce n’était pas très malin de leur part. Comme si, la lacrymo commençant à se faire rare le samedi après-midi, certains avaient besoin de leur petite dose d’adrénaline… Une dizaine de types de la Bac a traversé la place où les lecteurs tentaient de retenir l’attention de leurs écrivains favoris. Mes amis étaient complètement déphasés, ils hallucinaient ! La dictature s’était donc établie pendant leur absence. Pour nous, c’était devenu normal, nous ne nous étions pas rendus compte de grand chose, mais pour eux qui revenaient du toit du monde, c’était flagrant. Personne n’osait les détromper. Les sirènes de police rugissaient au loin, les types de la Bac sont repassés bredouilles, roulant des mécaniques, ayant suivi une fausse piste. Sur une scène, après avoir entendu des ados ânonner des poèmes sur la beauté, une nana bien roulée a commencé à chanter des trucs acidulés avec une voix sucrée. Bonbon idéal pour public docile. On venait de fumer un joint trop fort et le spectacle du spectacle et de ses spectateurs nous a fait flipper si grave qu’on a du déguerpir, une crise de panique partagée faisant battre une chamade angoissée dans nos petits coeurs fragiles… Anesthésie générale, perfusion totale, sécurité maximale, neurasthénie démocratique. And so on.

« La scène comme rue ? Non, la rue comme scène. » Gunther Anders. Sténogrammes philosophiques.

L’impératif parégorique, c’est ma conclusion, répond donc à la nécessité d’inventer une politique de la douleur. L’élixir catégorique, à celle d’avaler des narcotiques contre le vide. Et on peut les confondre et même les associer, tant extrapoler un système à partir d’un rêve est au-dessus de mes forces. Je suis paumé, je ne sais ni quoi faire ni quoi penser, complètement à la ramasse, plus encore qu’une balle de tennis envoyée rageusement au-delà des grillages barbelés, dans un terrain vague où des migrants jouent aux osselets recyclés de leurs morts en attendant l’ouverture d’un passage vers l’autre monde, notre monde.

Qu’est-ce-qui m’a pris d’encore commencer un journal intime ? Alors que je m’étais juré après ma plus ou moins millième tentative de ne jamais recommencer, étant incapable de me tenir avec rigueur à quelque discipline que ce soit ?

C’est dommage, j’ai pas le 06 de cette femme qui a écrit : Si la littérature est une niche.

Je lui enverrai bien un texto : Si le monde est un chenil.

Ce qui ne m’engage à rien.

Même pas à filer la métaphore avec ou sans muselière, armé de ma quenouille critique, pour tisser un énième poème baudruche.

Une pépette en marche baratine dans la radio. Selon elle, les fichiers Monsanto (générés par une agence de communication) concernant les positions de personnalités sur les pesticides, c’est rien, faut pas confondre fichage et observation, attendons… Bayer über alles ! Ma santé, pas Monsanto !, le coupe l’insoumis de service.

Quelle différence y-a-t-il entre un lardon tombé dans une quiche végan et un yakuza fumeur d’uranium enrichi ? Sans pour autant donner ma langue au chat, je soupçonne un truc culturel.

Stimulation nationale de la simulation générale !

Je sens que je vais péter les plombs

de ce robot déguisé en bimbo

qui se tortille sur sa ficelle d’intelligence artificielle

tendue entre sciences molles et sciences dures.

L’affiche d’un bébé immortel qui ne rit ni ne pleure.

Ce qu’on sait se résume bien souvent à ce qu’on croit, c’est à dire dans mon cas à peu près rien. Pas facile de vivre et mourir dans ces conditions. CQFD.

Mai 2019


Article publié le 27 Mai 2019 sur Lundi.am