« Cher Günther,

Ta lettre est arrivée la première, puis ton livre. J’ai lu immédiatement l’essai sur la bombe atomique – il est excellent, c’est le meilleur qui existe sur ce sujet. Avant tout l’idée que ce n’est ni une chose ni un moyen, et qu’il ne s’agit plus ici d’expériences parce que toute la Terre est devenue un laboratoire. J’espère qu’on le criera bientôt sur tous les toits, car ce sont en principe des truismes bien que personne ne les sache. Dans les temps prochains, tout ne dépendra que de truismes. J’ai beaucoup aimé aussi ta décision de laisser résolument tomber toute la terminologie académique et de ne pas craindre de moraliser. Puisque tu es par nature un moraliste, de toute façon, tu y parviens magnifiquement. Pour ma part, je peux seulement dire avec le paysan du Vermont : the world is going to pieces, but I have no time to worry about the details. » H. A., janvier 1957,

Hannah Arendt, Günther Anders, Correspondance : 1939-1975 : suivie d’écrits croisés.

« Quand le peuple change, le palais est incapable de résister. »

Naomi Alderman, Le Pouvoir.

… et désormais des éclairs le frappent à toute heure du jour et de la nuit, l’évidence de ne plus être un enfant le saisit, l’évidence d’être encore un enfant le laisse incrédule, il se transfigure, la transfiguration est une opération complexe qui se déroule à coeur ouvert, il n’est plus lui, il est un autre, il aime le monde au-delà de ce monde, même si ce monde empire, il aime cette palpitation de chaque instant avec l’univers infini tout autour, ce monde avec ses fourmillières urbaines qui se dilatent, ce monde avec ses industries qui sèment la mort, ce monde avec ses foules d’hommes et de femmes qui errent et s’affairent dans le paysage de leurs sentiments tourmentés, ce monde avec ses nuées d’enfants joyeux qui marchent sur les traces de leurs pères et de leurs mères, tout se tranforme, il est là, dans une ville ou dans une autre, comme un être transparent, un être sans identité, une épure d’être fluide serpentant dans la foule des corps absorbés par le dernier shopping avant la fin du monde, entre émeutes et ventes à perte, ne participant plus au monologue de l’espèce humaine, au monologue des monologues, au monologue majuscule qui encercle ce monde comme un anneau, un noeud coulant tressé de milliards de pensées, il pourrait être ailleurs mais il est là, assis au pied d’un building à la façade duquel s’accroche un anachronique épouvantail jaune et rouge, dans le halo orangé des réverbères nucléaires, il aspire à se lancer comme un pavé dans une durée et un espace radicalement autres, là où l’inflation des lois économiques et morales édictées par les puissants de ce monde est superflue, il y effectue parfois des séjours temporaires qui chaque fois le renvoient à l’évidence que sa place est encore là où l’espèce a choisi malgré elle d’évoluer et vit dans la croyance d’avoir prise sur son histoire, pas son destin, son histoire, histoire et destin sont deux mouvements différents, nul ne peut rien contre le destin dont le récit est déjà écrit, alors que chacun est l’artisan de l’histoire, de la petite comme de la grande, il dort dans l’entrelacs des racines apparentes d’un arbre éternel, éclairé par la lune et le soleil et toutes les étoiles dont la lumière touche ce monde, il n’évolue ni dans le rêve ni dans le réel, c’est un même état de conscience, tout est réel, tout est rêve, tout se scande, il se tait, la brusque envie de dévorer une cuisse de poulet rôtie s’empare de lui, les mots tournent dans sa bouche comme une marinade où l’être distille des fumets rares, fabriquer des images l’éloigne de son sévère penchant à céder à l’abattement, une certaine discipline lui interdit désormais de cracher dans la soupe, au nom du sens de l’effort intérieur, même si la soupe est objectivement dégueulasse, le manque de discipline est une faiblesse largement répandue parmi ses semblables, nul ne sait jamais qui il est réellement, entre présent subi et devenir désiré, il veut seulement à cet instant transformer cette intuition d’aimer le monde au-delà de ce monde en art, pour survivre et surtout vivre, et avant de se taire il pense encore qu’être terre à terre est plus nécessaire que tout, qu’être terre à terre est désormais la seule possibilité pour lui comme pour ses semblables de s’arracher à l’attraction des contingences névrotiques, de se libérer de la douleur qui nous réduit à n’être que l’ombre de la lumière que nous portons tous en nous, oui, il s’agit de se libérer de la douleur, et pour s’en libérer il faut l’épouser, l’épouser du berceau au tombeau, des forces dans l’histoire cherchent à nous réduire à la condition de formes privées de substance, et notre douleur actuelle procède de la lente évaporation de toute substance en nous, nous avons besoin d’inventer une politique de la douleur, nous devons cesser de gérer notre douleur comme des pharmaciens doublés d’experts comptables, nous devons affronter notre douleur sur un tempo politique, un tempo qui abolisse enfin cette histoire où tous ensemble nous devenons toujours plus seuls, un tempo qui abolisse enfin le processus d’atomisation dans lequel nous nous sommes engagés par erreur, un tempo qui cesse de nous diviser afin qu’aussi cesse de régner notre fascination morbide pour l’innommable, nous devons inventer une politique de la douleur, inventer une politique qui parle le langage de la magie, inventer une magie qui alimente cet art possible d’aimer le monde au-delà de ce monde, inventer une magie ni noire ni blanche, juste une magie arc-en-ciel et terre à terre, une politique qui flirte avec la poésie, une poésie qui transforme le cercle formé par nos monologues en une spirale qui s’ouvre vers l’infini dehors comme vers l’infini dedans, une politique qui nous relie à ce que nous ne savons plus être : des animaux émerveillés…

Illustration : Sébastien Thomazo. (http://sebastienthomazo.com/)