Novembre 30, 2020
Par Lundi matin
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Grands arbres qui hennissent, feuilles que le vent froisse : poèmes qui effacent ma douleur efficace à maquiller nos traces.

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« …Et ce que le visage exprime n’est pas seulement l’état d’âme d’un individu, c’est avant tout son ouverture, sa manière de s’exposer et de se communiquer aux autres hommes. C’est pourquoi le visage est le lieu de la politique… » Giorgio Agamben, Un pays sans visage.

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Le monde dans sa totalité est devenu le milieu de la politique humaine.
L’ensemble du vivant n’a d’autre choix que de composer avec le rouleau compresseur de la politique humaine.
Ouvert au-dedans comme au dehors, le poème habite tous les lieux réels et imaginaires de la politique humaine.
A l’état de germe comme à l’état de cendres.
L’état d’urgence est son pétrole.
Sa liberté, le poème ne la négocie pas.
Ses seuls mots d’ordre sont :
pas de position de principe,
ni de comme si,
ni de mission.
Le poème n’aime rien plus que sentir les lignes bouger : celles entre lesquelles il se faufile, celles sur lesquelles la vie file, celles de front, celles qui se tracent, celles qui fuient, toutes, toutes les lignes qui bougent.
Le poème est le haut-parleur du réel, lequel est son porte-voix.

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« … pas besoin d’une bouche, les mots sont partout, dans moi, hors de moi, ça alors, tout à l’heure je n’avais pas d’épaisseur, je les entends, pas besoin de les entendre, pas besoin d’une tête, impossible de les arrêter, impossible de s’arrêter, je suis en mots, je suis fait de mots, des mots des autres, quels autres, l’endroit aussi, l’air aussi, les murs, le sol, le plafond, des mots, tout l’univers est ici, avec moi, je suis l’air, les murs, l’emmuré, tout cède, s’ouvre, dérive, reflue, des flocons, je suis tous ces flocons, se croisant, s’unissant, se séparant, (…), je suis tous ces mots, (…), je suis tout autre chose, une chose muette, dans un endroit dur, vide, clos, sec, net, noir, où rien ne bouge, rien ne parle, et que j’écoute, et que j’entends, et que je cherche, comme une bête née en cage de bêtes nées en cage de bêtes nées en cage de bêtes nées en cage de bêtes nées en cage de bêtes nées et mortes en cage nées et mortes en cage de bêtes nées en cage mortes en cage nées et mortes nées et mortes en cage nées et puis mortes nées et puis mortes, comme une bête dis-je, disent-ils…… » – Samuel Beckett, L’innommable.

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Penser dans le vacarme de notre enfer manufacturé, marcher sans savates dans nos gravats d’idées, souffler sur les miettes de nos peurs numérisées : le corps décide le poème agit.

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« Je ne vois pas de différence de principe entre une poignée de main et un poème. » -Paul Celan, Lettre à Hans Bender.

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Mais le poème est aussi un doigt d’honneur adressé à tous les censeurs et bourreaux qui manœuvrent de leurs mains gantées de latex la broyeuse républicaine.

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Les arbres perdent enfin leurs feuilles. Certaines encore résistent, accrochées à leurs branches. (Comme les humains, à leurs Doctrines, Dogmes & Paradigmes.) Mais je peux enfin voir le ciel, mollement alangui sur le tapis d’humus encore tiède du bois obscur où j’ai vécu caché tout l’été. (Pas pour être heureux mais pour échapper à tout état d’urgence.) Et à travers les branches des arbres qui dessinent le squelette de l’hiver, je vois des nuages, et là, tout change :
je décide de sortir du bois. (Mieux vaut tard que jamais.)
En poche et signée de mon seul nom une déclaration de guerre adressée à tous les partisans de la politique de la terre brûlée. (à lire là)
En éclaireur d’une armée à imaginer, vacillant comme la flamme d’une bougie, dans les vibrations délétères d’un monde en proie à un crépuscule interminable.

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« J’ai l’impression d’être surveillé, là. Vous n’avez pas l’impression d’être surveillé, là, vous ? Oui, je suis énervé, là, je ne devrais pas le dire mais je le dis, je suis très énervé, là, vous n’êtes pas énervés, vous, là ? Oui ? Oui ! Alors, pourquoi vous ne sortez-pas de chez vous, là, du coup ? » (Un poète maudit hurle entre chiens et loups une sérénade face aux volets clos.)

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Alors que dans la ville désertée, je savoure la joie devenue rare de danser dans la foule manifestant contre la Loi Sécurité Globale, sans déclaration préalable ni attestation sur l’honneur, dans ma tête foxtrotte la question posée aux générations futures par Hölderlin après l’échec de la révolution française :
« A quoi bon des poètes en temps de détresse ? »

Dans une petite rue où la foule scande « Ne nous regardez pas, sortez de chez-vous, rejoignez-nous ! », j’aperçois dans l’embrasure d’une fenêtre qui se referme la petite moustache d’un sosie d’Heidegger, et je me pince le nez car de mon ami Artaud j’ai appris que :
« Là où ça sent l’être, ça sent la merde. »

Mais, là, soudain, ça sent le gaz, le gaz qui fertilise nos larmes et martyrise nos poumons, sans silhouettes de flics sur ses flancs la foule est désorientée, respirant plus que mal dans ces circonstances exténuantes on sprinte tous vers nulle part, mais le gaz remplit son fatal office, le gaz nous atomise, on court, on court, on court plus vite que nos ombres, chacun pour sa pomme, et là, seul, reprenant mon souffle et rassemblant mes esprits dans une venelle où les pavés mouillés sont plus fourbes que des peaux de banane de cartoon, j’élude la question d’Hölderlin, cherchant à économiser le peu d’énergie théorique qui brûle encore en moi, et je la remplace par une toute autre à laquelle, c’est certain, les générations futures chercheront à répondre quand les lendemains chanteront et je la bombe sur le mur :
A quoi bon des poètes en temps d’allégresse ?

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Les opinions sont des poussières.
Chaque poussière recèle un monde – sans poids.
Sans nombre les poussières composent le désert.

Il arrive que l’opinion se désire – Poème.
C’est ainsi que dans le désert fleurissent les pierres.

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Ces jours-ci, je suis allègrement désespéré, j’écris des Vers Solitaires, à l’image de ce parasite invertébré qui vous affame en vous dévorant de l’intérieur. Florilège :
1/Langue fouillant l’amère bouche générale. 5/Guerre sans trêve crevant l’innocent pékin. 9/X interdit de séjour dans le centre-ville. 10/Entre silence et silence où tout se fait nul. 12/Voisin regard glacé dans le dos du voisin. 13/Faire pisser le chien dans un petit coin sale. 16/Ronger les os rongés des idées générales.18/Croix sur ce qu’on croit croire vrai faux bien mal beau laid. 20/Ce n’est pas n’est-ce pas tout à fait incertain.
Und so weiter. And so on. Etctera etcetera.

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Un spectre hante le monde : le spectre du désœuvrement.
(…)
Téléprolétaires du monde entier, déconnectez-vous !

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Le chien de garde du réel ronfle, personne ne convoite plus le réel, le chien de garde du réel est juste là dans sa niche pour perpétuer l’existence du réel.

27 Novembre 2020

Illustration  : Sébastien Thomazo, « Jeu avec la peau d’une tête »




Source: Lundi.am