Les grands projets industriels soulèvent actuellement les passions au Saguenay-Lac-St-Jean avec une large mobilisation écologiste et les critiques des projets provenant des autres régions du Québec. Les entreprises soutenant ces projets ont tôt eu à s’engager dans les opérations de communication publique pour répondre au contre-argumentaire des opposants et opposantes. À leur rescousse des promoteurs sont venues les classes politique et des affaires, ainsi que de formidables budgets. Avec le nouveau « mouvement » Je crois en ma région, formé par la création paramunicipale du maire Jean Tremblay, Promotion Saguenay, ainsi que des associations de parcs industriels et des chambres de commerce, les classes politique et des affaires de la région martèlent un message qui laissent peu de personnes indifférentes dans la région.

Le régionalisme

L’appel à une identité régionale n’a en fait rien de nouveau et s’avère plutôt une carte bien usée tellement elle ressort sans cesse au gré des enjeux de la région. Il s’agit d’un appel à une fierté, à un sentiment d’appartenance pour développer une vision manichéenne dans laquelle une dissidence menacerait un soi-disant intérêt commun de la communauté allochtone. Qui donc veut être contre la communauté, contre ses voisins? Dans cette vision, l’unité avec une classe des affaires motivée par la diversification d’une économie périphérique historiquement marquée par les monopoles est vue comme un bien ou un mal nécessaire pour perpétuer un mode de vie et contrer l’exode.

Le régionalisme est en opposition carrée au développement d’une conscience de classe chez les travailleurs et les travailleuses.

Face à un tel discours de bien-pensants, toute opposition apparaît comme exogène et marginale. Ce n’est en fait pas un simple discours, mais plutôt une idéologie au service d’une classe sociale spécifique, la bourgeoisie (celle qui détient les moyens de production et tient les commandes du système). À en croire les médias, la majorité des travailleurs et travailleuses seraient en faveur du développement des grands projets inutiles et cela, peu importe leurs conséquences sur le plan environnemental, leurs stratégies d’évitement fiscal et leur apport réel à l’amélioration des conditions des travailleurs et travailleuses. Dans le contexte social actuel, cela n’est pas si surprenant. Depuis plus de 30 ans, avec la domination du modèle du syndicalisme d’affaires, nous sommes même habitué-e-s de voir nos syndicats, plus enclins à maintenir de cordiales relations avec les directions qu’à les confronter, discourir sur la nécessité de protéger la prospérité des entreprises. C’est l’idée reçue que la croissance économique favoriserait la prospérité de tous et de toutes par un effet de ruissellement. Or, cette idée reçue aurait dû être abandonnée depuis longtemps. Force est de remarquer que les surplus engrangés dans les quarante dernières années n’ont pas été répartis à l’ensemble de la société, ont été concentré-e-s pour former des fortunes sans précédent dans l’histoire et ont généré une croissance extrême des inégalités sociales.

Il serait erroné de croire que la conscience de la classe ouvrière se lit aujourd’hui à travers les sondages achetés par les industriels ou ceux présentés par les grands médias pas plus « neutres ». La conscience de classe n’a jamais été définie comme une simple opinion, agitée comme un épouvantail au gré des idées dominantes de leur époque. Il s’agit au contraire du développement à travers l’histoire d’une conscience du partage d’intérêts communs par une classe sociale à partir de sa situation propre dans le mode de production capitaliste. Concrètement, cela veut dire le développement d’idées et d’idéaux propres parmi les moins nanti-e-s, ceux et celles que les boss exploitent, les have-not et ceux et celles que la société marginalise, pour en finir avec cette situation de domination. Il n’y a aucune recette magique, ni messie de la révolution. La conscience ne peut se développer qu’à travers des luttes combattives et la reprise du pouvoir individuel et collectif dans les actions directes – ce que Michel Bakounine appelait poétiquement la « gymnastique révolutionnaire ». Dans l’immédiat, la conscience de classe, c’est la défense de la dignité, de conditions de vie et de milieux de vie sains et sécuritaires et un engagement constant dans les luttes des classes dominées contre les dominants. C’est une rupture avec les modes de pensée affairistes et leurs « solutions » à court terme qui ont historiquement façonné le mal-développement de cette région périphérique. Nous n’avons pas à marchander la santé de nos organes vitaux et celle de nos enfants contre leurs bilans économiques. Face aux marchands de pacotilles de nos rues commerciales vivotantes, face à une classe politique vendue aux intérêts des multinationales, les travailleurs et travailleuses et les moins nanti-e-s doivent prendre le contrôle de l’économie : tout arrêter et ne repartir que les machines et les services qui répondent à de réels besoins au sein de la population.

Finalement, on ne peut pas en vouloir à Karine Trudel, ex-factrice et candidate NPD défaite aux dernières élections, d’avoir accepté un contrat d’une trentaine de milliers de dollars pour être porte-parole de ce mouvement bidon pendant quatre mois. Elle n’a en définitive que reproduit le même parcours observable à travers l’histoire de la social-démocratie : celui de l’intégration au système. Par la chance ou l’opportunisme, les solutions collectives miroitées ce sont transformée en voie de sortie individuelle pour quatre mois et plus encore. Du conflit pour le maintien des services postaux, Karine est devenue figure de proue dans le grand concert régionaliste qui veut la paix entre les classes sociales.

Punk Canard


Article publié le 22 Nov 2019 sur Ucl-saguenay.blogspot.com