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Les Kurdes

Il existe en Iran une minoritĂ© kurde importante. Zhina Amini, la femme dont la mort a Ă©tĂ© le dĂ©tonateur de la rĂ©volte actuelle, portait un prĂ©nom persan, Mahsa, pour, Ă  l’instar de nombre de ses compatriotes, dissimuler ses origines.

S’il existe bien administrativement une province nommĂ©e Kurdistan, celle-ci ne regroupe qu’un million et demi d’habitants, alors que le rĂ©el Kurdistan iranien (le Rojahlat), beaucoup plus Ă©tendu et situĂ© Ă  l’extrĂȘme nord-ouest du pays aux frontiĂšres turques et irakiennes, n’a pas d’existence officielle. Sa population d’environ 10 millions d’habitants principalement sunnites (12 % de l’Iran), trĂšs majoritairement d’origine kurde, est une des rĂ©gions les plus pauvres du pays.

ImmĂ©diatement aprĂšs la Seconde Guerre mondiale, une Ă©phĂ©mĂšre rĂ©publique kurde y a vu le jour. Mais aprĂšs Ă  peine un an d’existence, fin 1946, l’Iran, grĂące au soutien actif des Etats-Unis et Ă  la neutralitĂ© de l’URSS, s’est emparĂ© militairement du jeune Etat et a pendu haut et court les rĂ©sistants, en particulier ceux du Parti dĂ©mocratique du Kurdistan irakien – PDKI*.

Trente annĂ©es plus tard, au lendemain de la rĂ©volution islamiste de 1979 qui a balayĂ© le rĂ©gime des Pahlavi, cette rĂ©gion est la seule qui a dit non au rĂ©fĂ©rendum sur la crĂ©ation d’une rĂ©publique islamiste. Pendant les dix annĂ©es qui ont suivi, le rĂ©gime des ayatollahs et ses gardiens de la rĂ©volution ont dĂ» faire front Ă  une rĂ©sistance armĂ©e endĂ©mique.

Le PDKI (adhĂ©rent Ă  l’Internationale socialiste) est toujours l’organisation de rĂ©sistance hĂ©gĂ©monique, mais une scission qui considĂšre que ce dernier dĂ©fend une vision bourgeoise de la lutte et du socialisme s’est constituĂ©e en une Organisation des travailleurs rĂ©volutionnaires du Kurdistan (le Komala). Minoritaire, cette organisation propose une perspective plus sociale et ouvriĂšre proche du maoĂŻsme ; elle s’est rapprochĂ©e du Parti communiste iranien jusqu’à s’y fondre quasiment, et joue dans la rĂ©sistance une partition autonome qui l’amĂšne Ă  entrer en conflit ouvert avec le PDKI. En 2004 est apparu un nouveau groupe Ă©manant du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan pronant le confĂ©dĂ©ralisme dĂ©mocratique) et basĂ© en Turquie, le Parti pour une vie libre au Kurdistan (PJAK).

Le 28 septembre dernier, TĂ©hĂ©ran a lancĂ© des attaques de missiles et de drones contre les groupes armĂ©s kurdes, les accusant d’ĂȘtre Ă  l’origine des Ă©meutes qui secouent le pays.

PrĂ©cisons que les Kurdes dissĂ©minĂ©s dans tout le territoire iranien sont tout aussi discriminĂ©s et rĂ©primĂ©s Ă  tous les niveaux que leurs homologues du Rojahlat : la moitiĂ© des dĂ©tenus en Iran sont d’origine kurde alors que les Kurdes ne reprĂ©sentent que 15 % de la population**.

La rĂ©sistance kurde, loin de n’ĂȘtre que sĂ©paratiste, porte depuis longtemps une orientation sociale et est mĂȘme devenue un symbole de lutte dĂ©mocratique contre le fascisme, d’ouverture et de libertĂ© d’expression, voire rĂ©volutionnaire. De nombreux opposants de gauche au rĂ©gime des ayatollahs, non kurdes, ont toujours trouvĂ© refuge dans cet extrĂȘme nord-ouest du pays oĂč l’air Ă©tait plus respirable. Des liens se sont tissĂ©s entres groupes kurdes et non kurdes, dont certains appartenant Ă  d’autres minoritĂ©s, comme les Baloutches Ă  l’extrĂȘme sud-est du pays. Actuellement, dans tout l’Iran, de jeunes Kurdes traversent des centaines de kilomĂštres pour se rendre au Rojahlat ; et trĂšs souvent ils trouvent refuge dans des camps de rĂ©fugiĂ©s mis en place par le PDKI dans des zones montagneuses frontaliĂšres, en territoire irakien. Un aller sans espoir de retour tant que le rĂ©gime islamiste sera en place !

Au regard de la place de la question kurde dans le passĂ© de l’Iran, il n’est pas Ă©tonnant que l’origine de Zhina ait jouĂ© un rĂŽle dans le dĂ©clenchement de la rĂ©volte mĂȘme s’il est impossible d’en dĂ©terminer l’importance. Une place qui pourrait bien ĂȘtre encore plus importante dans l’avenir, si le processus continu de rĂ©voltes et de grĂšves qui s’est rĂ©pandu dans tout le territoire perse depuis 2018 se poursuit, et si le mouvement kurde parvient Ă  jouer un rĂŽle de liant et de convergence entre les diffĂ©rents aspects du soulĂšvement.

Les ouvriers

Quand on parle rĂ©volution industrielle, on pense Ă  l’Angleterre ou plus largement Ă  l’Europe. On sait moins que l’Iran a connu la sienne tout au long du XXe siĂšcle avec la mĂȘme consĂ©quence : l’émergence d’une classe ouvriĂšre importante consĂ©cutive Ă  la politique d’industrialisation menĂ©e par la dynastie Pahlavi au pouvoir.

Si on trouve les premiĂšres traces de grĂšves ouvriĂšres au moment de la « rĂ©volution constitutionnelle persane Â» de 1905***, elles ne pĂšsent pas encore rĂ©ellement sur la vie politique du pays. C’est ensuite, dans la pĂ©riode 1953-1979, que l’on note un accroissement important du nombre de grĂšves consĂ©cutif au rythme accĂ©lĂ©rĂ© de l’industrialisation et au dĂ©veloppement rapide de la classe ouvriĂšre. Il faut souligner qu’à l’époque l’Etat perse (que l’on appelle iranien depuis la venue au pouvoir des Pahlavis) est le principal producteur de pĂ©trole du Moyen-Orient, mais que son exploitation et ses bĂ©nĂ©fices lui Ă©chappent, ce qui a pour effet de dĂ©velopper un sentiment national dans toutes les strates de la population, y compris la classe ouvriĂšre qui n’a de cesse de vouloir que son travail soit payĂ© Ă  son « juste prix Â».

En 1978, moment de la rĂ©volution khomeiniste, ce sont 5 millions d’ouvriers reprĂ©sentant 25 % de la population active qui constituent une force potentiellement porteuse d’un changement social.

Depuis la fin des annĂ©es 80, aprĂšs la guerre contre l’Irak, il y a eu une succession ininterrompue de conflits, ponctuĂ©s de tentatives de constitution de regroupements ouvriers autonomes (mais sans lendemain), et de soulĂšvements urbains. Le rĂ©gime a rĂ©ussi Ă  les Ă©craser par une rĂ©pression brutale, mais aussi par l’intĂ©gration de certains leaders ouvriers dans des structures dites de « sociĂ©tĂ© civile Â».

Comme Ă  aucun moment de l’histoire des luttes ouvriĂšres en Iran le syndicalisme n’a pu s’installer, il n’existe guĂšre d’intermĂ©diaires institutionnels entre la classe ouvriĂšre et le pouvoir, si bien que lorsque grĂšve ou lutte il y a les travailleurs se regroupent dans une sorte de conseil sur le lieu de travail. Prenons garde de ne pas y voir le fantĂŽme de PannekƓk et du conseillisme mais, quand mĂȘme, l’absence de corps intermĂ©diaires et le poids accru de la classe ouvriĂšre crĂ©ent des conditions favorables Ă  l’autonomie.

Et d’ailleurs les islamistes ne s’y sont pas trompĂ©s en Ɠuvrant Ă  l’institutionnalisation et au contrĂŽle des conseils existants ou potentiellement existants. La Maison des travailleurs est l’organisation officielle nationale, la seule autorisĂ©e, d’oĂč Ă©mane un Conseil islamique du travail. Ce dernier, supervisĂ© par le Bureau du travail qui est sous la responsabilitĂ© de l’Etat, est prĂ©sent dans toute entreprise de plus de 35 salariĂ©s pour y gĂ©rer les relations de travail. Les lois de 1990 stipulent que tout syndicat de travailleurs indĂ©pendant formĂ© dans un Ă©tablissement oĂč le Conseil (ouvrier !) islamique est prĂ©sent doit automatiquement ĂȘtre interdit. A de rares exceptions prĂšs, ce Conseil n’est qu’un relais du pouvoir en place.

En 2009 les Ă©lites politico-culturelles du « mouvement vert Â» ont pris la rue, prĂ©textant les fraudes Ă©lectorales lors de l’élection prĂ©sidentielle. Une contestation qui, dans la mesure oĂč elle Ă©tait rĂ©formiste et que classe ouvriĂšre en Ă©tait alors relativement absente, faisait saliver les Ă©lites de la gauche europĂ©enne.

Aujourd’hui c’est diffĂ©rent : la nature mĂȘme du rĂ©gime est mise en cause, et la classe ouvriĂšre est prĂ©sente dans un mouvement qui a commencĂ© pendant l’étĂ© 2020, lorsqu’une vague de grĂšves a traversĂ© le pays dans une pĂ©riode de crise et d’appauvrissement, essentiellement sur des revendications Ă©conomiques – comme le paiement des salaires, la fin des lois antisyndicales ou de meilleures conditions de travail (pĂ©trochimie et raffineries qui emploient en grande partie des prĂ©caires, mines, mĂ©tallurgie
). Ce mouvement a en quelque sorte dĂ©blayĂ© le terrain et ouvert la porte Ă  une contestation plus vaste.

Le hijab

Plus largement que la soumission Ă  un ordre patriarcal, l’imposition du hijab marque la volontĂ© d’assujettissement Ă  un ordre politique, juridique et Ă©conomique qui forme un tout indissociable. Le hijab est un signe qui permet de se reconnaĂźtre entre soi : on en est ou on n’en est pas. Et ne pas en ĂȘtre, c’est ne pas exister, ou ailleurs, en dehors, trĂšs loin.

Le port du hijab est utilisĂ© par les islamistes non seulement comme un outil de la rĂ©appropriation du corps des femmes par les hommes, mais aussi comme un symbole de l’opposition au monde occidental, donc Ă  l’impĂ©rialisme. C’est ainsi qu’un instrument d’oppression apparaĂźt comme un symbole de libĂ©ration. Porter le hijab, c’est brandir haut et fort l’étendard de la rĂ©volte contre le capitalisme et l’impĂ©rialisme occidental. Le prĂ©sident de la RĂ©publique islamique a dĂ©clarĂ© Ă  la tribune de l’ONU, en septembre dernier, que non seulement « les femmes iraniennes ont elles-mĂȘmes spontanĂ©ment choisi le hijab Â», mais encore que « le hijab de nos femmes fait partie de notre culture Â». Au mĂȘme moment, Ă  TĂ©hĂ©ran, des milliers de femmes arrachaient leur voile et le brĂ»laient.

Il est paradoxal de noter qu’en Occident, et particuliĂšrement en France, certains courants de gauche comme d’extrĂȘme gauche ont cĂ©dĂ© Ă  la tentation d’interprĂ©ter le port du hijab par certaines femmes musulmanes comme un moyen de contester l’ordre impĂ©rialiste et le colonialisme, faisant ainsi de ces femmes une sorte d’avant-garde de l’émancipation contre les mĂ©chants islamophobes. La signification patriarcale de ce hijab passe ainsi au second plan, et il devient un Ă©lĂ©ment simplement culturel appartenant aux femmes – comme l’a dĂ©clarĂ© le PrĂ©sident RaĂŻssi citĂ© plus haut. Or le hijab n’est pas plus un signe Ă©mancipateur appartenant Ă  la culture des femmes que l’islam ne serait devenu la religion des pauvres, comme certains gauchistes le sous-entendent.

Deux choses Ă  noter pour terminer.

Primo, les manifestations contre le hijab ne sont pas nouvelles et le mouvement actuel n’est pas « une divine surprise Â». En 1979, aprĂšs la « rĂ©volution Â», des dizaines de milliers de femmes dĂ©filaient dans les rues de TĂ©hĂ©ran contre son obligation. La diffĂ©rence entre 2022 et 1979, c’est le fait que la contestation est bien plus importante aujourd’hui, bien sĂ»r, et qu’elle est moins centrĂ©e sur la capitale ; mais c’est aussi que, depuis 1979, l’Iran s’est prolĂ©tarisĂ© et les contestations qui vont avec se sont succĂ©dĂ©, ouvrant des brĂšches qui ont dĂ©bouchĂ© sur le mouvement actuel.

Secundo, la contestation du hijab est beaucoup plus largement anti-patriarcale et populaire qu’auparavant. En 1979 puis lors de la « rĂ©volution verte Â», c’était surtout des classes moyennes supĂ©rieures qui occupaient la rue. Aujourd’hui les classes populaires sont largement prĂ©sentes dans la rue. En tĂ©moigne la repris du slogan « Femme, Vie, LibertĂ© Â» (en kurde : Jin, Jiyan, AzadĂź), fruit de la lutte de libĂ©ration du mouvement kurde, et entendu au moins dĂšs 2003, lors du rassemblement des femmes pour « la paix, maintenant Â».

JPD

* Notons qu’aujourd’hui les Etats-Unis et le PDKI se sont rapprochĂ©s, nouvelle situation gĂ©opolitique oblige. Alors qu’aprĂšs la guerre l’Iran tombait dans l’escarcelle occidentale suite Ă  l’invasion du pays par l’Angleterre et au retrait soviĂ©tique, elle ne fait plus partie de la zone de contrĂŽle de l’oncle Sam, qui voit d’un bon Ɠil tout ce qui peut dĂ©stabiliser la RĂ©publique islamique. Comme en Syrie, ce n’est pas la situation du peuple kurde qui compte mais l’utilisation que les impĂ©rialismes peuvent en faire.

** En Turquie, les Kurdes sont environ 20 % de la population.

*** Sous la pression du mĂ©contentement populaire, d’une partie du clergĂ© et d’intellectuels modernistes, pour la premiĂšre fois au Moyen-Orient un parlement est crĂ©Ă©. En 1925, aprĂšs la destitution du shah (souverain perse) Qadjar, c’est la famille Pahlavi qui s’empare du pouvoir et qui fournira au pays les deux shahs suivant, le second Ă©tant virĂ© en 1979.




Source: Oclibertaire.lautre.net