La désinformation journalistique décomposée et sur le mode de l’urgence, devient la narratrice unidirectionnelle d’une situation complexe dans laquelle nous sommes immergées depuis un mois. Trouver une unique lentille d’observation et d’analyse pour l’affronter est improbable. Plusieurs plans, perspectives et dynamiques se mélangent et s’entremêlent, mettant en jeu différents intérêts et protagonistes de processus déjà en cours.

Il faut dire que, comme cela arrive souvent dans l’histoire, des évènements accélèrent des processus précis, et dans ces cas-là émerge clairement les objectifs que, grâce à cette pandémie, on voudrait atteindre.

Le caractère exceptionnel permet de déplacer la frontière de l’acceptable de manière discrète et sans prévenir, en mettant en œuvre des « transformations silencieuses » irréversibles.

« Il est important que les scénarios ne soient pas des prédictions. Ce sont plutôt des hypothèses pondérées qui nous permettent d’imaginer, puis d’essayer, différentes stratégies pour être mieux préparé pour l’avenir – ou plus ambitieux, comment aider à façonner un avenir meilleur … les scénarios sont un moyen par lequel il est possible non seulement d’imaginer mais aussi réaliser un grand changement » (Fondation Rockfeller).

La fragmentation sociale a été imposée, avec la rhétorique de la « distanciation comme nouvelle forme de solidarité », alors que dans certaines usines le bruit des machines continue sans cesse pour ne pas interrompre les flux du capital.

L’exemple de certaines entreprises de la zone de Bergamo saute aux yeux, par-dessus tout celui de la Tenaris Dalmine, du groupe Techint. Spécialisé dans la fourniture de tuyaux pour le secteur pétrolifère, elle n’a jamais interrompu sa production, soutenue par l’amitié « désintéressé » des maires de la zone.

Une usine qui, si elle avait fermé, n’aurait pas perdu ses profits, étant donné que les propriétaires possèdent aussi l’hôpital poly-spécialiste privé, Humanitas Gavazzeni.

D’un côté comme de l’autre, les gains sur la pandémie étaient assurés.

Un sinistre spectacle pour faire en sorte que « les mensonges semblent sincères et l’homicide respectable » (G. Orwell).

Une urgence qui met encore plus en lumière les mécanismes de la vie sociale, en traçant encore plus profondément les limites entre la classe dominante et celle des exploités, en aplatissant les subjectivités en faveur de l’utilitarisme par lequel l’ouvrier est réduit à un simple instrument, et le vieux décédé à une statistique avec laquelle rivaliser contre les pourcentages de décès des autres pays.

Le bulletin quotidien journalistique du décompte statistique des morts rythme ces journées de quarantaine. L’administration de la mort, comme de la vie, devient la matière première pour des calculs mathématiques qui transforment le quotidien en une lamelle de microscope.

Les données digitales recueillies par une main touchant un écran tactile ne suffisent plus, il faut des données biométriques de cette main.

Les corps deviennent des lieux d’extractions, le moyen, la source et l’espace de la surveillance.

« L’efficacité des gouvernements se mesure sur la base de leur capacité à changer le comportement quotidien des personnes ».

Dès le début de l’urgence, l’activation des plateformes de smart working a semblé évidente (utilisée par plus de 70 % et des gens, et qui avec les dernières dispositions concernant la phase 2 [1] s’apprête à devenir obligatoire dans certains secteurs), tout comme l’enseignement en ligne (utilisé par 98 % du secteur) mettant en lumière qu’étant donné qu’elles sont immédiatement opératives, cela signifie que l’infrastructure capable de soutenir des milliards d’interactions en ligne, avec une surcharge supplémentaire qui ces temps-ci a atteint des pics de +90 %, existait déjà.

Le contexte d’urgence crée ainsi la condition fertile pour l’évolution des processus technoscientifiques, dont certains servent justement à l’acceptation sociale créée par la production de la peur et dans la vision salvatrice de la technologie.

On parle de simplifier les lenteurs bureaucratiques pour l’amplification du réseau justement dans les zones les plus touchées par le virus, en premier lieu la Lombardie.

« D’un point de vue technologique un plan d’urgence à court terme pour doter une aire limitée comme la région Lombarde d’un réseau 5G immédiatement opératif est parfaitement réalisable » dit l’administrateur délégué de ZTE Italia.

« Gérer la crise alors que l’on construit le futur » a un sens absolument négatif à partir du moment où le futur qui est construit est le leur, dans lequel nous et nos interactions devenons des granules de données pour rassasier les algorithmes.

Nous assistons à un amalgame entre notre monde et le fonctionnement d’une machine dont chaque mouvement est parfaitement régulé, surveillé et huilé.

Il suffit de regarder les 17 spécialistes choisis par le gouvernement Conte qui feront partie de la Task Force qui s’occupera de la « Phase 2 » pour la relance du pays. Il est significatif que ce soit justement l’ex administrateur délégué de Vofadone, Vittorio Colao, qui la dirigera, entouré de nombreux techniciens et experts parmi lesquels Roberto Cingolani, l’actuel responsable de l’innovation technologique de Leonardo et directeur de l’Institut Italien de Technologie. C’est à eux qu’est confiée la tâche de « repenser l’organisation de notre vie et de préparer le retour graduel à la normalité ».

Une réorganisation commanditée par des techniciens, installés par l’État et par ses administrateurs, qui nous conduira dans une direction loin d’être mystérieuse.

Sur le sol italien, Vodafone a été la première compagnie téléphonique – une des plus grosse au monde – qui a investi dans l’infrastructure 5G. Au cours des premiers mois de l’année en cours c’était la première compagnie à offrir une couverture 5G dans les cinq villes pilotes italiennes (Milan, Bologne, Turin, Naples, et Rome).

Le choix de créer une task force avec à sa tête justement son ex-administrateur délégué est un choix bien précis, visant à soutenir l’esprit technologique dominant, mettant en lumière les « affinités électives » entre système technique et pouvoir étatique.

Il y a quelques jours, au cours d’une audience à Montecitorio (la Chambre des députés), le CEO actuel de Vodafone a pris la parole concernant les perspectives futures du pays, déclarant que « Je sais pertinemment combien l’importance de la technologie et des réseaux est déjà connue […] Je vous signale que nous avons décidé de focaliser une partie de l’attention et de l’engagement que nous déployons sur le terrain sur les exigences sanitaires qui peuvent être développées grâce à la diffusion de la 5G et de ses applications.

Vodafone renforce la collaboration avec les hôpitaux et les centres de soin pour mettre à disposition de la santé des Italiens les technologies les plus avancées, et pour aider nos médecins et infirmiers dans leur précieux travail en faveur de la communauté
[…] ».

Après une série de promesses pour mettre en lumière la ramification du pouvoir de l’entreprise dans cette situation d’urgence, on passe à l’intérêt réel de cette déclaration en demandant « un ajustement immédiat des limites du champ électromagnétique au niveau des autres principaux pays européens (en Italie, nous avons les limites les plus restrictives de toute l’Union Européenne) ainsi que des mesures de simplification sont nécessaires, en utilisant des instituts déjà connus pour l’ordonnance de notre autocertification et de notre autorisation ».

Quel meilleur moment pour sortir à découvert ? Surtout au moment où les travaux pour la nouvelle infrastructure 5G sont déjà en cours depuis quelque temps (les publicités et les documents officiels parlent plutôt clairement à ce sujet), que des centaines d’antennes sont déjà installées, que donc de fait le décalage de la barre des limites de tolérabilité est déjà en acte, et que cette pantomime avec le gouvernement représente probablement uniquement une formalisation nécessaire pour l’institutionnalisation du réseau 5G.

Nous retrouvons Vodafone dans le service de messagerie gratuite lié aux applications pour le monitorage et la cartographie des personnes en phase de conception et de lancement sur l’ensemble du territoire.

Vodafone avec Google, Facebook, Amazon, Apple, Microsoft et d’autres dans le secteur ont ainsi pu se proposer pour collaborer à la gestion de l’urgence, en exploitant un moment de vulnérabilité pour appliquer des conditions autrement prématurées. Partage des données et cartographies digitales, création des applications ad hoc et « solidarité digitale » sont quelques exemples de comment, sous prétexte humanitaire, les grandes multinationales de la surveillance ont pu ensuite engraisser leurs serveurs de données et gravir des marches dans l’acceptation des innovations technologiques.

Dans un futur assez proche, ce sera justement au nom de la sécurité sanitaire « digitale », de la commodité du travail « flexible » et de la formation scolaire que les infrastructures pour les villes intelligentes seront implantées, troquant l’illusion d’une liberté dans les communications illimitées avec un contrôle et une surveillance totale.

Un processus auquel nous sommes amenés à participer, enrôlés dans le progrès technique, et dans lequel nous nous confierons quotidiennement – à travers les dispositifs technologiques – pour un besoin intérieur savamment manipulé par un nouveau pouvoir totalisant, fluide, consensuel, à « mesure d’homme ».

La « bienveillance » apparente d’un pouvoir est ce qui le rend si efficace.

En Chine, une fois passée la situation d’urgence – au moins pour le Coronavirus – tous les déplacements et les interactions sont enregistrées, analysées à travers DataMining et classées grâce aux smartphones. Si l’on monte dans un autocar, sur un train, que l’on entre dans une gare ou dans une zone précise de la ville, il y a un QRcode à scanner, de manière à ce que le système enregistre notre passage. Une administration automatisée des comportements qui à travers des croisements de données, dont certaines que nous n’aurions même pas imaginées, analyse chaque aspect de la vie dans un processus prescriptif duquel nous sommes exclus.

Une nouvelle implémentation au système de Crédit Social [2] que le gouvernement chinois avait prévu de rendre complètement opératif justement cette année, après une phase « expérimentale » de 6 ans, à laquelle aurait suivi l’adhésion obligatoire de tous les citoyens. Maintenant, donc, aux quatre macrozones scannées pas ce système (honnêteté dans les affaires du gouvernement, intégrité commerciale, intégrité sociale et crédibilité financière) on ajoute la zone concernant les données sanitaires des personnes, complétant le profil bio-social.

Le contexte chinois, aux côtés de ce qui arrive en Corée du Sud, à Singapour et en Israël ben qu’avec des différences considérables, est sûrement important, mais il suffit de jeter un œil à tout ce qui se déroule sur le sol italien pour se rendre compte que le contrôle et la gestion sociale de Xi Jinping n’est pas aussi loin qu’elle en a l’air.

L’urgence du Coronavirus, donc, est la tempête parfaite qui a permis au gouvernement chinois le renforcement et l’implantation de ces systèmes déjà inacceptables mais actifs depuis plusieurs années, augmentant par la suite le seuil de l’acceptation social.

Ce qui est présenté comme un système extraordinaire pour cartographier la contagion sert uniquement à nous faire participer à notre fichage et à notre surveillance.

« Les technologies les plus profondes sont celles qui disparaissent. Elles se lient au tissu de la vie quotidienne jusqu’à devenir indistinguables par celui-ci » S. Zuboff.

Avec des App qui te disent si tu peux être contaminé par le Coronavirus, avec des capteurs biométriques qui contrôlent ta température, des drones qui surveillent la ville tout comme les sentiers de montagne pour ta sécurité, un monde nouveau se concrétise rapidement, dans lequel la réalité est décomposée, réassemblée et nous est reproposée par des entreprises et des gouvernements.

Pour reprendre D. Lyon « nous devenons la synthèse de nos transactions, des mécanismes de classification » dans lesquelles c’est l’algorithme d’un téléphone qui nous enjoint de quelle manière nous pouvons interagir à l’intérieur d’un espace donné. Le quotidien que nous connaissions est menacé pour construire un futur nouveau à une vitesse telle qu’elle peut paralyser la conscience et créer des vides énormes.

Une fois de plus, on nous propose l’inévitabilité de la solution technologique.

Une idéologie dangereuse et contagieuse.

Une fois de plus, on confond une stratégie calculée dans les moindres détails, dans une contingence historique précise, comme l’est un événement absolument exceptionnel et extraordinaire, avec une stratégie qui se propose de gérer une situation difficile de la manière la moins impactante possible.

Nous nous habituerons ainsi à la « Calm Technology », et sans nous en apercevoir, nous serons immergés dans le techno-monde qui disparaît dans les espaces de notre quotidien, nous faisant perdre de vie la limite entre le réel et l’artificiel.

Nombreuses sont les métaphores de la guerre employées pour parler de cette pandémie. Mais si une guerre est en cours, c’est la guerre contre la nature, la nature humaine, sa socialité et sa volonté de penser et d’agir ? Une guerre éclair, qui frappe rapidement, et qui cherche à ne laisser autour d’elle que des sujets sans défense, confus et étouffés. Mais à la différence de la guerre, faite de « mensonges unifiants », à laquelle se réfèrent les journalistes et les administrateurs étatiques de toute sorte, qui poussent au nationalisme vers un ennemi extérieur – et intérieur –, cette offensive vise à nous rendre conscient de la réalité qui prend rapidement forme autour de nous, et nous pousser à garder notre « sang froid pour penser l’impensable ».

Un récit fragmentaire et fonctionnel a détourné les sentiments et les pensées vers une confiance totale dans les leaders étatiques et dans le secteur des télécommunications, dans les technocrates et les chercheurs de différentes sortes. Toute expérimentation a sa place, si elle peut nous aider à nous sauver de la pandémie. Des manipulations génétiques avec CRISP-Cas9 aux expériences sur les singes, des projets de vaccins synthétiques aux quatre coins du monde aux puces implantées sous la peau, l’ignorance et la peur ouvrent grand les portes au système technoscientifique.

Aux États-Unis et en Chine, on parle déjà d’une course géostratégique aux biotechnologies. Les puissances mondiales se bousculent pour s’emparer des meilleurs laboratoires, et pour s’assurer une place en première ligne dans la course au vaccin et aux expérimentations sur les personnes.

Les personnes âgées sont sans doute les plus frappées par cette pandémie. Après 1985, l’année reconnue comme celle de la première génération de ceux que Mark Prensky a baptisés les natifs du numérique, et plus encore dans les décennies suivantes, la réalité que nous vivons aujourd’hui est perçue comme la seule vivable, un passé différent devient impensable, sans les commodités digitales et les technologies suaves.

Comme l’imaginait Jules Verne dans Paris au XXe siècle, nous courrons vers un monde dominé par la technique et par ses ingénieurs, dans lequel l’art, la littérature et l’humanité deviennent des bibelots poussiéreux, entassés dans des bibliothèques abandonnées, et oubliés de tous.

Ce virus frappe particulièrement les dernières générations de « fidèles » à l’époque prédigitale de l’histoire humaine, les moins adaptables à ce nouveau système algorithmique traversé par des réseaux, des capteurs et des puces. Avec eux s’en vont les récits décrivant le monde d’aujourd’hui comme un cauchemar de science-fiction absolument inimaginable il y a quelques décennies.

Comme l’écrit H. Keyeserling, « partout où pénètre la technique, aucune forme de vie prétechnique ne résiste longtemps ».

Même si les nouvelles avant-gardes technologiques sont pensées pour englober toutes les tranches d’âge avec les nouveaux projets d’Active and Assisted Living, car « il ne peut pas exister de smart city sans des citoyens smart, et surtout sans des personnes âgées smart ! »

La mémoire est aussi indispensable parce qu’elle nous rappelle aussi que des mondes différents ont existé et peuvent exister sous d’autres formes.

La mémoire nous sauve de l’inévitabilité du présent, qui semble nous écraser jusqu’à étouffer toute volonté, et elle est indispensable, mais elle ne peut pas être la clé de lecture de notre présent. Les nouvelles formes de pouvoir qui agissent aujourd’hui n’ont pas d’antécédents historiques, et les analyser sous la lentille des modèles passés serait une erreur qui ne nous permettrait pas de saisir pleinement les spécificités, et donc de trouver les stratégies pour s’y opposer.

Les journaux aux goûts sinistres vendent des milliers de copies grâce aux articles sans fin à propos du comptage statistique stérile des morts, et dans les rues, entre voisins, on ne parle que de ça.

Les dernières semaines en ville, le deuil est le métronome de ces journées silencieuses.

Mais si nous devons ressentir un sentiment de deuil, ce devrait être pour tout ce que l’on est en train de nous arracher. Pour toute la liberté individuelle dont ils sont en train de s’emparer, et pour toute la destruction qui fouette inexorablement la Terre et ses habitants.

Les temps où il n’y aura plus aucun étonnement et désarroi seront des temps où nous serons habitués à un état de choses inacceptable. Revendiquons donc notre stupeur et notre émerveillement, fait de rage et d’angoisse, car ce sont ces sentiments qui nous poussent à la prise de conscience, à l’action et à la volonté de vouloir, sans attendre les temps où les sentiments deviendront des « droits » que l’État nous concède.

« Combien de temps s’est déroulé avant d’oublier qui nous étions, quand nous n’étions pas encore leur propriété, penchés dans la pénombre à étudier de vieux libres qui parlaient d’autodétermination, avec un châle pour nous réchauffer, la loupe grossissante en main, comme si nous étions en train de déchiffrer de vieux hiéroglyphes ? » (S. Zuboff)

Bergamo, le 14 avril 2020,

Nella.

[Traduit de l’italien sur The Plague And The Fire.]


Article publié le 06 Juin 2020 sur Non-fides.fr