FĂ©vrier 2, 2021
Par CQFD
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Illustration d'Alex Less

ÂgĂ© de 92 ans, Jean est d’un autre temps. Paysan dans le PĂ©rigord noir (Dordogne), il a toute sa vie Ă©tĂ© confrontĂ© aux privations, aux coups de sang des bĂȘtes et aux durs travaux de bĂ»cheronnage. Aujourd’hui encore, il fait face : c’est avec vigueur qu’il refuse la maison de retraite. « Je suis bien chez moi Ă  la ferme. Quoi qu’il arrive, je prĂ©fĂšre mourir ici Â», commente-t-il, regard bleu et dĂ©terminĂ©. Aux Eyzies, en lisiĂšre d’une grande chĂȘnaie, le vieillard sort encore pour faucher l’allĂ©e, rentrer quelques bĂ»ches ou ramasser des truffes avec son border collie. C’est dans la sobriĂ©tĂ© de sa cuisine, prĂšs du poĂȘle, qu’il reçoit ses repas livrĂ©s Ă  domicile, l’aide mĂ©nagĂšre, son mĂ©decin traitant et ses visiteurs. Afin de s’éviter un voyage sans retour, Jean a dĂ©cidĂ© de ne plus jamais monter dans le moindre vĂ©hicule.

Sauf que sa fille s’inquiĂšte, elle qui vit Ă  quelques kilomĂštres de lĂ  : « Je suis en permanence dans la crainte qu’il ait un accident et que l’on ne soit pas lĂ . Â» ScĂ©nario classique : dans l’esprit des proches, la solution de l’Ehpad (Ă©tablissement d’hĂ©bergement pour personnes ĂągĂ©es dĂ©pendantes) s’impose souvent peu Ă  peu, Ă  mesure que les tĂąches quotidiennes ou l’état psychique du parent deviennent trop lourds Ă  gĂ©rer.

L’institution elle-mĂȘme n’est pourtant pas sans danger. Le sujet restant tabou, le mĂ©decin de Jean prĂ©fĂšre rester anonyme : « En entrant en Ehpad, certains anciens se dĂ©gradent trĂšs vite, physiquement et psychologiquement. Nous appelons ça le syndrome de glissement. Â» Il ajoute : « Qu’est-ce que la vie  ? Le fait d’assurer la pĂ©rennitĂ© du corps ou bien une situation oĂč la dignitĂ©, la santĂ© mentale et la libertĂ© demeurent  ? Selon moi, on devrait respecter le refus de Jean, accepter la perspective d’un accident. Sauf que formuler les choses en ces termes est devenu compliquĂ©. L’époque est au contrĂŽle et au risque zĂ©ro. Â»

Placement imposé

La campagne pĂ©rigourdine regorge de rĂ©sistances ordinaires Ă  la maison de retraite. Sur les hauteurs du Bugue, un village de 2 500 habitants, Esther est encore autonome, Ă  96 ans. Du haut de son mĂštre cinquante, cette vieille canaille joue thĂ©Ăątralement l’incomprĂ©hension quand on Ă©voque l’Ehpad et minimise les consĂ©quences de ses pertes de mĂ©moire. Un numĂ©ro suffisant, pour l’instant


Car, lorsque les familles hĂ©sitent, certains professionnels de la gĂ©riatrie tentent de les rassurer afin de rendre le passage en institution plus acceptable pour tout le monde : ici on promet un repas d’accueil avec toute la famille, lĂ  la possibilitĂ© pour le rĂ©sident d’avoir des objets personnels dans les chambres. Parfois, face Ă  la rĂ©sistance des anciens, les proches, souvent en dĂ©tresse, en viennent Ă  inventer des arguments fallacieux : « Ce ne sera que pour quelques jours Â» ; « Tu as besoin de faire des examens Â»…

Dans les faits, l’entrĂ©e en institution est frĂ©quemment ressentie comme imposĂ©e, ainsi que l’a montrĂ© une enquĂȘte effectuĂ©e par la Drees [1] en l’an 2000 auprĂšs de plusieurs milliers de rĂ©sidents. Pour la plupart, c’est la famille (37 %) et les professionnels de santĂ© (21 %) qui avaient dĂ©cidĂ© qu’ils ne pouvaient plus rester chez eux. PassĂ©s de « sujets Â» Ă  « objets Â» de placement, certains anciens supportent alors trĂšs mal les espaces privĂ©s rĂ©duits, l’impossibilitĂ© de sortir ou encore les contraintes horaires imposĂ©es pour les repas ou la toilette.

Serrage de vis covidien

Si la perspective du placement en institution n’a jamais fait rĂȘver Esther et Jean, il y a peu de chances que la crise sanitaire les fasse changer d’avis : indĂ©niablement, la gestion de l’épidĂ©mie de Covid-19 a accru la restriction des libertĂ©s pour les rĂ©sidents d’Ehpad, privĂ©s d’espaces communs pour Ă©viter les contaminations. « Le droit Ă  la vie, Ă  la santĂ© morale et le principe de sauvegarde de la dignitĂ© humaine ont Ă©tĂ© oubliĂ©s au profit relatif d’un sommaire droit Ă  la santĂ© Â», s’était indignĂ© le collectif Alliance RĂ©sidents Proches, dans une tribune publiĂ©e par LibĂ©ration en juin dernier.

Au printemps, quand elles n’étaient pas carrĂ©ment interdites, les visites des familles se sont souvent faites sans aucun contact physique, Ă  travers une vitre de Plexiglas ; surveillĂ©es et limitĂ©es un peu comme un rendez-vous au parloir d’une prison. Et pour les fĂȘtes de NoĂ«l 2020, de nombreux anciens n’ont pas pu passer le rĂ©veillon avec leurs proches en raison de protocoles sanitaires des plus stricts (parfois plusieurs tests PCR et une mise en quarantaine au moment du retour en institution).

Soins bùclés et cachets

Manque de moyens oblige, l’Ehpad est trop souvent un lieu de perte de sens oĂč le personnel, confrontĂ© Ă  des exigences de rentabilitĂ© et de productivitĂ©, est contraint de bĂącler les soins. Les tĂ©moignages des ravages du taylorisme qui s’y applique ne manquent d’ailleurs pas : 15 minutes pour s’occuper de la toilette, de l’habillement, du petit-dĂ©jeuner et des mĂ©dicaments d’un rĂ©sident rĂ©veillĂ© aux aurores ; une aide-soignante et une auxiliaire de vie seulement pour assurer la garde de nuit dans une structure accueillant 100 personnes ĂągĂ©es.

Dans ce contexte de restriction permanente oĂč le personnel n’a pas le temps de prendre correctement soin des rĂ©sidents, parfois dĂ©ments, angoissĂ©s ou dĂ©pressifs, le recours Ă  la chimie est devenu une facilitĂ©. En avril 2015, La Revue de gĂ©riatrie publiait les rĂ©sultats d’une large enquĂȘte menĂ©e sur le sujet : sur plus de 35 000 rĂ©sidents d’Ehpad interrogĂ©s, environ 16 % consommaient des neuroleptiques, prĂšs de 48 % Ă©taient sous antidĂ©presseurs et 41,8 % Ă©taient depuis des annĂ©es sous benzodiazĂ©pines (Xanax et Lexomil par exemple). Et ce, en dĂ©pit des recommandations qui limitent l’usage de ces derniers Ă  12 semaines en raison de leur toxicitĂ© et des problĂšmes de dĂ©pendance qu’ils occasionnent. Enfin, 16,4 % des ordonnances chroniques contenaient au moins trois psychotropes, alors que les personnes ĂągĂ©es sont trĂšs exposĂ©es aux effets secondaires et aux risques des interactions mĂ©dicamenteuses. Un argument de plus pour Jean et Esther ?

Jean-SĂ©bastien Mora

EncadrĂ© : Les employĂ©s aussi rĂ©sistent

Dans l’indiffĂ©rence gĂ©nĂ©rale des grands mĂ©dias, Ă  Artix, en BĂ©arn, le 18 dĂ©cembre 2020, les salariĂ©s de l’Ehpad Les Jardins d’Iroise ont entamĂ© une grĂšve. Quelques jours auparavant, les personnels d’établissements situĂ©s Ă  BollĂšne (Vaucluse) et Veynes (Hautes-Alpes) avaient eux aussi engagĂ© un bras de fer avec leur direction. Les applaudissements aux fenĂȘtres ne sont plus qu’un vague souvenir et les promesses institutionnelles ont un goĂ»t amer : prĂ©sentĂ© en 2006, le plan gouvernemental « SolidaritĂ© grand Ăąge Â» avait promis une augmentation importante du personnel des Ehpad. Depuis, les ARH (Agences rĂ©gionales de l’hospitalisation), suivies des ARS (Agences rĂ©gionales de santĂ©, crĂ©Ă©es en 2010), ont surtout tracĂ© les jalons de la marchandisation du soin, notamment via le dĂ©veloppement significatif du secteur privĂ© et des mĂ©canismes de concurrence. DĂ©sormais, cinq grands groupes (Korian, Orpea, DomusVi, ColisĂ©e et Domidep) possĂšdent Ă  eux seuls prĂšs de 900 Ă©tablissements.


La Une du n°194 de CQFD, illustrée par Julien Loïs {JPEG}

- Cet article a Ă©tĂ© publiĂ© dans le dossier « Vieillesses rebelles Â» du n°194 de CQFD, en kiosque du 2 janvier au 4 fĂ©vrier. Voir le sommaire.

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Source: Cqfd-journal.org