D’une discussion stratégique, l’entretien permet de déconstruire certains stéréotypes répandus au sein de la gauche extra-parlementaire et d’introduire des pistes de réflexion pour articuler différemment les interventions à venir et ainsi contraindre le gouvernement Macron à faire marche arrière.

ACTA : Est-ce que tu pourrais m’expliquer les raisons qui t’ont amené à prendre position contre la réforme des retraites ?

– Déjà par rapport au système des retraites, le premier élément est que c’est une attaque contre l’ensemble de la population. Ce n’est pas spécifique contre les cheminots ou autre. Après, j’ai une particularité, c’est que je suis cheminot, mais que je suis contractuel. En fait, je suis au régime général. Ce n’est absolument pas quelque chose de corporatiste, et même pour l’ensemble des collègues cheminots ce n’est pas du tout ça. C’est vraiment que l’on voit que l’ensemble de la population est attaquée une nouvelle fois (parce que ce n’est pas la première) et que la réponse est indispensable.

On se rend compte qu’aujourd’hui déjà c’est la galère pour les gens qui partent à la retraite et que c’est compliqué de vivre, sauf pour ceux qui ont des salaires à 4 000 ou 5 000 balles par mois. Mais ceux qui ont des salaires entre le SMIC et 2 000 balles par mois, il ne leur reste pas grand-chose une fois à la retraite. Quand on sait qu’il va y avoir une perte de minimum 100 ou 200 balles par mois, c’est juste pas possible de vivre derrière avec ça. Il y a en plus toute l’arnaque du système par point, mais à la rigueur c’est des aspects techniques. Ce n’est pas tellement ça qui fait la mobilisation. C’est juste qu’à un moment, il y a une attaque supplémentaire contre le monde du travail, c’est-à-dire l’ensemble de la population, et que ce n’est pas l’attaque de trop, car on s’était déjà mobilisé auparavant, mais c’est une attaque qui mérite une réponse largement plus élevée et plus importante que les mobilisations précédentes. Du coup, il n’y a pas eu de réflexion particulière. C’était évident qu’il allait falloir se battre, que la bagarre, ça serait pas une journée à droite à gauche, des grèves par-ci par-là, et qu’il va falloir rentrer dans un conflit qui est dur et que clairement ça fait plusieurs semaines qu’on se prépare à une grève reconductible qui peut durer deux, trois, voire quatre semaines, sans aucun problème.

ACTA : Avec les récentes grèves qui ont eu lieu à la SNCF, comment t’expliques que vous arrivez toujours à être aussi mobilisés alors qu’il y a quand même eu une succession de défaites ?

– Il y a eu clairement des défaites, malgré de belles mobilisations. Après, on pourrait discuter des formes qu’elles ont prises, avec l’histoire de la grève deux jours sur cinq. Chacun peut avoir son avis là-dessus, mais le fait est qu’au bout du bout on n’a pas réussi à faire plier le gouvernement et la direction de la SNCF. Au début, on aurait pu craindre qu’effectivement cette succession de mobilisations aurait démobilisé. En cumulé, c’est presque une grève reconductible chaque année depuis je sais pas combien de temps. C’est compliqué, mais encore une fois quand on voit l’attaque et quand on voit en plus dans quel contexte se passe l’attaque au niveau de la SNCF — c’est-à-dire qu’au premier janvier il n’y a plus de recrutement au statut… Alors le recrutement au statut, ce n’est pas juste un recrutement au statut. Il permet un certain nombre de garanties, notamment une assez importante et qui fait bien chier les patrons jusqu’à présent, c’était qu’un cheminot au statut ne pouvait pas être licencié pour motif économique. C’est-à-dire que demain quand ils vont privatiser, parce qu’ils sont en train de privatiser le rail français pour le donner aux actionnaires, s’ils ne peuvent pas licencier pour motif économique ça va les faire chier. Les actionnaires veulent pouvoir jouer sur la masse salariale et jeter les gens quand ils en ont envie, ils veulent pouvoir vendre à quelqu’un qui ne va pas forcément reprendre les salariés, etc.

Du coup, c’est toute cette attaque et toute cette remise en cause du mode de fonctionnement du chemin de fer en France depuis des lustres qui viennent donner une motivation supplémentaire. Parce que là il y a l’attaque contre les retraites et dans la foulée il y a aussi la mise en œuvre de la modification de la SNCF. Tout ça en même temps, ça fait déjà une bonne base de contestation et de ras-le-bol dans la boîte. En plus, viennent s’ajouter à ça de gros problèmes de sécurité. Parce que voilà, on a vu les conducteurs se plaindre de l’absence des contrôleurs, car contrôler les billets ça n’est qu’une petite partie de leur boulot et justement parce qu’une grosse partie de leur boulot c’est d’assurer la sécurité des voyageurs. Lorsqu’on retire les contrôleurs, on retire la personne qui est censée veiller à la sécurité des voyageurs à bord du train. Typiquement, quand il y a eu l’accident la dernière fois à un passage à niveau, on s’est retrouvé avec un conducteur qui a dû protéger le train en lui-même pour éviter qu’un autre train ne vienne dessus, évitant un carton qui aurait fait de cet accident une catastrophe. La conséquence, c’est qu’il n’y avait plus personne dans le train pour aider les voyageurs à descendre du train. Quand on est à quai, c’est facile de descendre du train, mais, quand on est en-dehors de tout quai, c’est des fois quatre-vingts centimètres, un mètre, un mètre vingt. Il y avait des personnes âgées et des femmes enceintes à bord du train, elles ont dû se démerder. Les gens étaient livrés à eux-mêmes. Plus encore d’autres modifications réglementaires, sans rentrer dans les détails, qui vont, au nom de la régularité des trains, mettre en péril réellement la sécurité des voyageurs.

En gros, la SNCF fait du risque calculé, un peu comme les assurances. On se dit : quelle est la probabilité que ça arrive vraiment ? Sauf que moi, mon métier est d’assurer la sécurité des circulations. Mon métier ce n’est pas de savoir quel est le risque que ça arrive. C’est comment je fais pour être certain que ça n’arrive pas. Toutes ces modifications-là viennent s’empiler les unes sur les autres. Après, il y a aussi d’autres choses. On n’a pas eu d’augmentation de salaire depuis cinq ans, mais ça, c’est la même merde que tout le monde vit dans les autres boîtes, pas plus pas moins. Tout ça crée un terreau qui fait que la mobilisation est clairement en train de prendre à la SNCF.


Article publié le 02 Déc 2019 sur Paris-luttes.info