Le proviseur du lycée où je travaille, dans son accueil des classes de premières, a parlé de « mesurer l’engagement des élèves » comme un des axes majeur de la politique éducative du lycée. Tout est dit.

Il nous faudrait toujours ré-interroger, formuler entre nous pourquoi nous sommes opposés à la réforme et ainsi déduire les meilleures modalités à mettre en œuvre pour la dénoncer.

Parmi tous les points qui pourraient être analysés, insistons sur l’un d’entre eux plus particulièrement.

Cette réforme est un des nombreux aboutissements actuels d’un acte idéologique, celui de la destruction des services publics au profit d’une gouvernance par des moyens privés généralisés. Pour le dire autrement, l’école était le dernier lieu où les statuts de services publics n’étaient pas cassés. Désormais c’est fait. Finie la formation continue, finie la non résiliation des contrats, finis les médiations et le régime de concertation, bienvenu aux ruptures conventionnelles, à la fin des titularisations, à l’emploi systématique de contractuels sur des périodes courtes et renouvelables, aux directeurs d’établissements tout puissants, à l’obligation réglementaire d’obéir à des ordres.

Pour aller très vite bien-sûr, mais pour revenir aux bases, la période qui commence ouvre la voie à de grandes désespérances dans le corps professoral enseignant, puisque tous les aspects de l’ouverture à la connaissance comme vecteur d’émancipation issue des lumières puis validée par la Révolution Française dans le cadre de la liberté, de l’égalité, de la fraternité, enfin consolidée par la structuration rurale de l’école républicaine au tout début du XXe siècle et enfin par le Conseil National de la Résistance au sortir de la seconde guerre mondiale qui acte le principe d’une école riche ouverte au plus grand nombre, tous ces aspects sont balayés.

Et dans l’Education Nationale, plus précisément au lycée, c’est le triomphe en acte du régime de conformation (que les élèves se conforment à des normes, à des savoirs sans les interroger, …) au détriment du régime d’émancipation (que les élèves apprennent à apprendre, …).

Tous les aspects émancipateurs, comprendre ce qu’on fait, déconstruire les systèmes, s’informer, se documenter, documenter et analyser les situations, observer le contexte de travail, échanger avec des personnes diversifiées, augmenter sa curiosité et l’étendre à des domaines inconnus, exercer sa créativité par des moyens artistiques variés, tout cela a disparu.

C’est le triomphe d’une voie unique, de la pédagogie à sens unique avec un sachant qui distribue un savoir normé de façon magistrale. Et toutes les disciplines sont mangées à cette sauce, des « humanités » aux « sciences » molles et dures, aux langues, aux arts divers et variés, au technologique et même à l’apprentissage.

L’exercice de l’enseignement est désormais uniquement indexée, réduit à la question de l’employabilité et de débouchés sur d’éventuelles formations, poursuites d’études qui sont d’ailleurs triées socialement et/ou soumises à l’aléatoire, la loterie administrative organisée, le parcours dit Sup. 

C’est la constance de tous les pouvoirs — fragiles donc autoritaires — de dire le contraire, de promouvoir le contraire de ce qu’ils réalisent réellement. La question d’un bac simplifié est démentie dans les faits puisque ce bac multiplie les épreuves réparties tout au long de l’année et ce rythme imposé oblige à la fois les élèves et les enseignant·e·s à bachoter c’est-à-dire que les enseignant·e·s sont soumis à la pression des élèves eux-mêmes éventuellement de leurs parents. Les enseignant·e·s sont amenés à se conformer quasi restrictivement à cette situation et ne vont pas pouvoir mener à bien des pratiques pédagogiques plus ouvertes ni même des actions éducatives d’émancipation.

La conformation à l’employabilité est devenu le programme éducatif hégémonique. Et bientôt dans quelques mois, dans un an, dans deux ans, les élèves se moqueront des enseignant·e·s qui voudront exercer d’une autre manière que par des moyens magistraux leurs compétences pédagogiques. 

La réforme institue des modalités systémiques si rigides, fractionne tant l’année avec des « contrôles », partielles et autres évaluations, tout en répudiant toutes les structures et les espaces-temps intermédiaires de médiation (entre élèves et élèves, entre élèves et profs, entre profs et directions, entre la communauté éducatives et le Rectorat, …) que l’ensemble de ces nouvelles modalités fait clairement sens : chacun·e d’entre nous, enseignant·e, est-il·elle engagé·e dans cette activité et ce métier pour travailler dans cette optique ?

Si la réponse est non, la question subsidiaire est celle de savoir comment faire face à cette injonction contradictoire, se déplacer au lycée avec l’énergie et l’enthousiasme de la relation intègre avec les élèves tout en étant confronté à des directives et un cadre professionnel mortifère pour la démocratie du travail et la démocratie tout court.

Une des voies de résistance — car il s’agit de cela, est celle qui consiste à ne pas participer à mettre en œuvre ce contre quoi on se bat. La première attitude consiste à ne pas se soumettre à la « servitude volontaire ». Et malheureusement, c’est ce qui semble manquer à la grande majorité des enseignant·e·s actuellement.

«  Il est certain qu’avec la liberté on perd aussitôt la vaillance. Les gens soumis n’ont ni ardeur ni pugnacité au combat. Ils y vont comme ligotés et tout engourdis, s’acquittant avec peine d’une obligation. Ils ne sentent pas bouillir dans leur cœur l’ardeur de la liberté qui fait mépriser le péril et donne envie de gagner, par une belle mort auprès de ses compagnons, l’honneur et la gloire. Chez les hommes libres au contraire, c’est à l’envi, à qui mieux mieux, chacun pour tous et chacun pour soi : ils savent qu’ils recueilleront une part égale au mal de la défaite ou au bien de la victoire. Mais les gens soumis, dépourvus de courage et de vivacité, ont le cœur bas et mou et sont incapables de toute grande action. Les tyrans le savent bien. Aussi font-ils tout leur possible pour mieux les avachir.  » [Discours sur la servitude volontaire [extrait] Etienne de la Boétie 1574]

Dans ce contexte « avachi », l’action «  Pas prof principal, prof principalement  » est pertinente, mais si on la tient jusqu’au bout, avec un ensemble de principes qui consiste à ne participer à RIEN qui soit du domaine de l’orientation (non seulement on ne sait pas faire, mais on ne veut pas faire dans un contexte de sélection et d’employabilité à outrance), RIEN qui soit du domaine de l’organisation administrative des épreuves du BAC (cette organisation sera imposée mais au moins nous n’aurons pas participé à la fabrication des liens qui nous ligotent), à RIEN qui relève d’explications officielles auprès des parents (des réunions parents profs ou des portes ouvertes, événements dans lesquels nous n’aurions rien à dire d’autre que nous sommes opposés à la réforme idéologique). Et la liste n’est pas exhaustive…

Mais beaucoup d’enseignant·e·s, par un effet de sidération sans doute, n’ont pas encore saisi que la réforme a fait basculé leur métier, leur rôle, leur implication — appelons ça comme on veut, de l’autonomie (une « liberté pédagogique » qui s’usait si on ne s’en servait pas) à l’obéissance (à des protocoles, à des procédures, à des ordres). Et ces mêmes enseignant·e·s croient encore, comme on croit en l’immaculée conception, qu’il·elles ont encore une marge de manœuvre.

Et au nom de cette croyance, malgré la lutte engagée par d’autres — quasi désespérée dans ce contexte, ils se portent volontaires pour être profs principaux — comprendre « je vais aider ces élèves perdus à s’orienter dans ce méchant système ».

Toute résistance est accompagnée de ses « briseurs d’espérance ». En cette période de rentrée scolaire, les « bons samaritains » pullulent.

Et pourtant, nous sommes dans une de ces situations historiques où, ayant perdu sur le front des décisions politiques, nous pouvons conserver notre dignité en devenant « irréductibles », car nous ne pouvons, en conscience, nous dissoudre dans cette réforme. Pour reprendre une formule de Annie Lebrun : «  La cohérence est devenue révolutionnaire  ».

Marco Kraliévitch


Article publié le 16 Sep 2019 sur Lundi.am