Septembre 2, 2021
Par Archives Autonomie
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Depuis l’offensive du Têt, l’agitation mystificatrice de la propagande n’a cessé de s’intensifier. À quelque dix mille kilomètres d’ici, le jeu de massacre continue et journaux et télévision du monde entier se repais- sent quotidiennement des images à sensation d’un insupportable carnage devenu pourtant habituel. Une intoxication à double sens aide à mourir ou à voir mourir lorsque l’enlisement quotidien n’a pas tout à fait endormi la sensibilité.

De jeunes Américains vont pourrir dans les rizières et sur les collines du Vietnam sous les roquettes russes ou chinoises pour défendre le “monde libre” du dollar et des bases militaires du Pacifique ; de jeunes Viêtnamiens sont envoyés à la boucherie bon gré mal gré dans un camp ou dans l’autre pour l’”indépendance nationale”, la “libération nationale”, le “socialisme”, etc. Un jour, le massacre s’arrêtera de par la volonté de “paix” des maîtres des États, les survivants reprendront le chemin des usines, des bureaux et des fermes d’Amérique ; les gueules cassées, les sans bras, les sans jambes, traîneront leur reste d’existence décorée. Là-bas, les “héros de la résistance”, paysans et ouvriers du Vietnam, retourneront dans les rizières ou seront jetés dans les usines de la nouvelle industrialisation ; ils auront bientôt perdu ce qu’ils ont pu avoir d’illusions. Ni le régime capitaliste à l’américaine ni le capitalisme d’État de Ho-Chi-minh ne mettra fin à leur situation d’exploités soumis à une dictature policière, et si les bourgeois et les propriétaires fonciers sont chassés, c’est la bureaucratie qui perpétuera l’exploitation, avec davantage d’efficacité.

La guerre du Vietnam fait partie de la guerre permanente qui, dans la société actuelle, met aux prises deux blocs capitalistes ; aujourd’hui comme hier, la domination du monde est l’enjeu de cette lutte et, quant à son fond, elle ne diffère pas des guerres de 14-18 et de 39-45. Ce qui en voile l’aspect fondamental, c’est qu’elle absorbe et utilise la révolte paysanne anti-impérialiste qui a surgi au Vietnam comme dans d’autres points d’effondre- ment de la structure coloniale à l’issue de la dernière guerre mondiale. Ces “guerres de paysans” ont porté au pouvoir, avec l’assentiment direct ou indirect des grandes puissances, des partis — nationalistes bourgeois ou communistes — qui se sont érigés en bureaucratie dominante, transformant les révoltés de la terre en troupes hiérarchisées dont le combat profite, en fin de compte, à l’un ou l’autre bloc. Ainsi, en l’absence d’un affrontement direct, les guerres dites de libération nationale permettent à ces deux puissances rivales de mesurer leur force dans le cadre de la guerre froide, la constitution de nouveaux États nationaux ne signifiant qu’un changement dans la forme d’exploitation.

Pour préserver cette “coexistence” avec les Russes et leurs satellites, les Américains acceptent tacitement que ceux-ci neutralisent l’influence des Chinois en faisant parvenir, à doses calculées, des armes à Ho-Chi-minh et au FNL [1] et les Russes n’ont rien à craindre de la prolongation d’une guerre qui saigne l’Amérique de façon continue. La Chine, puissance en puissance, trouve également son compte dans ce charnier : point de fixation des charognards, il lui laisse le temps de mettre au point son armement atomique et de se préparer à entrer dans la mêlée du Sud-Est asiatique.

Pour ce qui est de la classe ouvrière, son existence n’étant pas directement menacée, elle demeure indifférente à la volonté destructrice de ses maîtres. Il est tragique mais non dépourvu d’enseignement de se rappeler que durant les deux dernières guerres mondiales le monde ouvrier, comme les autres, a, dans sa majorité, marché dans chaque camp derrière le drapeau de ses propres exploiteurs en dépit de la lutte héroïque d’une poignée d’ouvriers et d’intellectuels révolutionnaires.

Aux États-Unis, le mouvement anti-guerre des étudiants, des intellectuels et des hippies, pour intéressant qu’il soit, est impuissant dans son opposition active, en l’absence de réactions ouvrières ; quant aux syndicats américains, ils sont les complices de la politique de Johnson.

Ici, les intellectuels participent à la mystification du camp dit communiste. Ce n’est pas la guerre en elle-même que les Sartre-Russel condamnent quand ils plagient le tribunal de Nuremberg pour dénoncer l’”agression” et les “crimes de guerre” américains : se refusant à s’interroger sur le contenu social d’un conflit qui n’a rien de libérateur pour les ouvriers et les paysans, et qui ne peut aboutir qu’à un simple changement de maîtres, ils adoptent le jargon juridique en vogue depuis la dernière guerre et lui donnent un nouveau poids au lieu de le dénoncer comme un mensonge. Nous ne voyons que des dupes dans les esclaves envoyés à la mort et victimes de la barbarie des deux camps ; quel sens ont pour eux les mots “agressions” et “crimes de guerre” quand la paix et la guerre sont décidées par leurs maîtres au-delà de leur volonté. Faut-il penser que ces messieurs, qui appellent les autres à la résistance jusqu’à l’extermination, seraient satisfaits si la guerre se faisait avec des baïonnettes et des mousquetons au lieu de napalm, des bombes à billes et des gaz, si les nappes de bombes des B 52 ne touchaient que les combattants au lieu de raser les villages et de déchiqueter les femmes et les enfants ?

Chacun est sensible à l’image répandue par la propagande orchestrée par les staliniens : le Nord sous les traits de David terrassant Goliath ; chacun est révolté par les destructions, chacun compatit aux souffrances d’une population atrocement éprouvée depuis vingt-huit ans ; et chacun d’applaudir naïvement l’héroïsme des combattants sans se rendre compte que l’héroïsme guerrier peut recouvrir tous les esclavages, servir tous les desseins et appartenir à tous les despotismes. De là une tendance générale à penser que la victoire de Ho-Chi-minh et du FNL sur l’Amérique ramènerait une paix “équitable” dans le monde. Devant le sentiment populaire, le PC n’est pas demeuré en reste, surtout après les derniers événements ; Waldeck Rochet à Hanoi ne s’est pas écarté de la ligne russe, ce qui ne va pas sans servir la politique de De Gaulle.

Pour arrêter cette tuerie et rendre impossibles de nouveaux génocides, la seule voie réellement efficace c’est une prise de conscience des ouvriers du monde. La lutte contre la guerre doit venir des ouvriers des États-Unis, des ouvriers et des paysans du Vietnam et faire partie intégrante de la lutte émancipatrice contre le capital, qu’il soit “démocratique” ou “communiste”. Il est triste de constater qu’une telle perspective ne se dessine pas mais rien ne doit nous empêcher de lutter contre la mystification qui tend à voiler le vrai visage de cette guerre dont les victimes sont toujours les ouvriers et les paysans.




Source: Archivesautonomies.org