Septembre 19, 2021
Par Archives Autonomie
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Il ne fait aujourd’hui plus de doute que ce qu’on a appelé “la révolution algérienne” a eu pour résultat de porter au pouvoir une classe de bureaucrates nationaux en remplacement des bourgeois coloniaux. Pourtant, nombreux ont été, à l’intérieur des petits groupes révolutionnaires, ceux qui assignaient au combat des Algériens un sens beaucoup plus radical. Ils sont aujourd’hui divisés quant à l’attitude qu’ils prennent par rapport à la réalité sociale algérienne. Les uns se sont rangés du côté de la nouvelle classe dirigeante soit en occupant des fonctions de bureaucrates dans les ministères et autres organismes de l’Algérie “socialiste”, soit en se faisant par leurs écrits, les apôtres du nouveau régime, dont ils couvrent ainsi le caractère d’exploitation. Nous en connaissons tous de cette espèce, pour qui les réseaux de soutien ont été les filières qui leur ont permis, après la “révolution” de se hisser à des postes de dirigeants. Ce sont là des faits susceptibles d’éclairer sur le sens du mouvement. D’autres, sans nier le caractère de régime d’exploitation de l’Algérie indépendance, se refuse cependant à revenir sur l’interprétation révolutionnaire qu’ils avaient donné à la guerre.

Ils sont amenés ainsi à introduire une rupture dans le processus, à postuler un moment à partir duquel le sens du mouvement s’inverse. En quoi leur position n’est pas plus satisfaisante que celles des trotskystes, pour qui l’orientation du régime issu de la révolution russe devient critiquable seulement à partir d’une certaine date. La rupture que l’on introduit ainsi est le contraire d’une explication, elle traduit une impuissance à saisir la continuité du processus social. Ainsi, Pouvoir Ouvrier a publié à l’époque de l’indépendance un article sur “la dissolution du concept confusionniste du peuple et l’apparition de classes” qui venaient rompre “l’unité nationale”, mais sans pour autant revenir sur les articles de la période de la guerre, où la lutte des Algériens était présentée comme révolutionnaire.

Nous-mêmes, à l’époque, avons fait nôtre cette interprétation. Mais c’était les débuts de notre activité, l’expérience nous manquait pour assigner aux évènements leur sens véritable. En outre, il régnait dans les milieux révolutionnaires un conformisme idéologique étouffant, confiant au terrorisme intellectuel : émettre des doutes sur le sens révolutionnaire du mouvement, ç’aurait été se faire traiter de “fasciste”, etc. Les Temps modernes déliraient sur la “responsabilité collective” et autres niaiseries moralisantes ; je n’épargne pas Socialisme ou Barbarie qui sous la pression d’une bande d’étudiants ignorants et excités, sombrait dans un activisme et surenchère de bas étage, vaguement justifiés par des sophisme d’aspect révolutionnaire. De telles époques — comme celle de la résistance — sont intéressantes, en ce qu’elles permettent de distinguer ceux, la plupart des militants, qui sont prêts à soutenir une patrie contre une autre, de ceux qui gardent leur lucidité : il en a existé dès l’époque de la guerre, mais ceux-là ne faisaient pas le tapage des autres.

Je pense que dès la guerre, on pouvait connaître le sens de la lutte des Algériens, et que c’était sans plus une guerre pour l’indépendance nationale.

On disait à l’époque pour justifier le soutien direct ou indirect à la cause algérienne, que “les algériens n’ont pas pris les armes pour avoir un drapeau et un hymne national”. Ce n’était pas prouvé, on le postulait, parce qu’on désirait à tout prix projeter le schéma de la révolution sociale sur la guerre d’indépendance nationale. Pour le but que se fixaient les algériens, les paysans en armes, (car pour les bureaucrates de Tunis, le leur était clair), je ne crois pas qu’ils en avaient un d’explicite. La prise d’armes, la révolte, se faisaient davantage contre une situation intenable qu’en vue de quelque chose de déterminé. Force est bien de reconnaître, quand on considère l’issue de l’affaire, que les masses n’avaient pas cette conscience socialiste qu’on leur prêtait, qu’elles ont installé “leur” gouvernement à la place du gouvernement colonial, qu’elles n’ont à aucun moment tenté de déborder les leaders. On touche ici au problème de l’encadrement, capital à mon avis. Peut-être, ce n’est pas sûr, les paysans algériens mettaient-ils dans leur mouvement autre chose que le désir de l’indépendance nationale. La couche de bureaucrates politiciens donnait, elle, au mouvement, un sens précis : celui de sa promotion au rôle de classe dirigeante. Et elle organisait et encadrait les masses en fonction de ses objectifs. Mais c’est un fait que la discipline, la soumission à la classe dirigeante en gestation, a été très complète, tant chez les combattants d’Algérie que chez ceux qui venaient en France. Nous savons très bien que l’appareil recourait sans obstacle à la terreur pour pressurer ses sujets ou pour éliminer les gens “pas dans la ligne”. C’est finalement cet encadrement qui déterminait le sens du mouvement comme la gestation d’un nouveau régime d’exploitation.

Autre élément : les manifestations purement nationalistes de la part des masses n’ont pas manqué. Par exemple, les manifestations de décembre 1961, avec drapeaux, “Vive l’Algérie”, etc. Il était bien sûr aisé aux bureaucrates de faire régner dans les masses l’idée diffuse que le départ des français arrangerait tout ; mais aisé seulement, parce qu’elles étaient disposées à l’admettre. Autre élément réactionnaire : le traditionalisme familial et religieux, dont nous voyons aujourd’hui l’épanouissement. À l’exploitation sociale, vient s’adjoindre le corollaire du crétinisme religieux entretenu par les dirigeants, de même que “les valeurs de l’islam”.

On ne peut dissocier le résultat du processus qui l’a engendré. Et on ne peut manquer d’apercevoir dans ce processus les germes de l’actuel régime d’exploitation de l’Algérie Indépendante.

Si pour ceux qui gardaient une pensée indépendante face à l’affrontement des conformismes de droite et de gauche — chacun avec leurs activistes — la guerre n’avait pas de contenu révolutionnaire, on pouvait s’en rendre compte également par le soutien apporté à la cause des algériens par des membres de la classe dirigeante française. Nous savons par expérience que tous les mouvements réellement libérateurs se sont heurtés à l’hostilité conjuguée des bourgeois et des appareils politiques et syndicaux qui n’ont eu de ressource que de les écraser faute de pouvoir les utiliser. Il était dans ces conditions instructif de voir se ranger du côté des algériens : des curés, des avocats, des “notabilités littéraires et artistiques”, des universitaires de haut rang, des patriotes résistants, sans oublier des trotskistes, dirigeants sans emploi, qui rêvaient d’un commandement dans les maquis du Massif Central… Ce mouvement n’a fait que s’accentuer à mesure que le conflit se prolongeait. Ce fait que des gens liés à la classe dirigeante se trouvent en rupture avec la politique officielle de leur classe n’a rien de nouveau. Les années précédant la Révolution Française voyaient nombre de fonctionnaires chargés de la répression pactiser avec les contrevenants, la résistance n’est pas autre chose, en Espagne, actuellement, universitaires, curés, industriels, syndicalistes, témoignent par leur opposition et l’impuissance croissante de la répression à leur égard, du fait que les cadres du régime franquiste ne sont plus adaptés à l’évolution de la société espagnole. Le sens de telles défections est rien moins que révolutionnaire, cela signifie que de façon globale ou sur un point précis, la manière de gouverner doit subir un changement, des membres de la classe dirigeante se voient ainsi dans la nécessité de se placer momentanément hors des lois, les formes politiques évoluent plus lentement que les processus sociaux réels. Ces gens-là préparent la relève, et retrouvent des places sitôt que s’est produite l’évolution qu’ils avaient devancée. En France, à l’époque de la guerre d’Algérie, ils faisaient appel au bon sens : que l’indépendance de l’Algérie était dans l’ordre des choses, etc. Ce l’était en effet, cela faisait partie, quoi que nous en ayons eu, de l’évolution du capitalisme. Mais alors, il faut renoncer à parler du contenu révolutionnaire de la guerre d’Algérie.

Exclusivement guerre pour l’indépendance nationale, dans laquelle les buts des dirigeants ne se sont pas heurtés à des objectifs autonomes des masses, ce n’est pas par accident que la guerre d’Algérie a connu l’issue réactionnaire qui est la sienne. Outre cette conclusion, on peut tirer celle du peu de solidarité des milieux révolutionnaires, toujours prêts à s’aveugler sur la réalité au profit de leurs schémas de pensée, et participant à l’entreprise confusionniste des appareils bureaucratiques. Et aussi, qu’être révolutionnaires de façon authentique, c’est être en permanence scandaleux, car il n’est pas concevable que nous ayons quelque chose de commun avec les exploiteurs de droite ou de gauche. Cela nous expose à l’hostilité des uns et des autres, et réclame de nous un effort constant pour maintenir l’exercice d’une pensée aussi indépendante que possible.




Source: Archivesautonomies.org