Janvier 25, 2022
Par ACRIMED
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Nous initions avec cet article une nouvelle série (dont la périodicité reste à déterminer), qui aura pour ambition de prendre un peu de recul sur notre activité de critique des médias, de s’extraire du flot médiatique qui nous impose, qu’on le veuille ou non, un rythme effréné bien fait pour empêcher toute réflexion théorique « de fond ». Tenter d’interroger les angles morts, les apories, les lacunes ou les malentendus que pourrait receler le travail que nous menons depuis 25 ans : tel est l’objectif ! Pour ce faire, nous partirons de réflexions, questions, commentaires, critiques et objections entendues lors des réunions publiques auxquelles nous participons, ou parfois dans l’espace médiatique lui-même où, faut-il le préciser, notre critique a mauvaise presse. Commençons donc cette série autour d’une objection régulièrement faite à notre activité, qui consiste à s’étonner, voire à s’offusquer qu’un rédacteur ou une rédactrice d’Acrimed passe autant de temps à lire, écouter et regarder des articles et émissions « juste pour les critiquer ». Ou plus brutalement dit : « Si vous n’aimez pas, ne consommez pas ».

Une objection en apparence frappée du coin du bon sens, mais qui a le gros inconvénient de ramener l’information au rang de simple marchandise. Or, et c’est la raison d’être d’Acrimed, nous ne pensons pas que l’information soit un bien de consommation comme un autre puisqu’elle est indispensable aux citoyens pour se forger une opinion, pour éprouver leurs convictions et finalement, prendre position de façon éclairée, que ce soit dans la sphère individuelle, ou dans la sphère collective pour l’exercice de leurs droits civiques et politiques. En ce sens, les médias sont les institutions chargées de les instruire des faits qu’ils ne peuvent pas connaître directement et la portée des informations qu’ils délivrent excède largement le simple acte de consommation individuelle d’un public atomisé. C’est ainsi que l’on peut considérer les médias en général comme des « animateurs de la démocratie » ; d’ailleurs, nombre de journalistes et de cadres de médias se prévalent de ce rôle de « pilier de la démocratie ». Cette position de médiateur des faits et données devant éclairer les prises de décision, notamment politiques, des citoyens donne à l’ensemble du système médiatique une responsabilité majeure dans les évolutions politiques et sociales [1].

C’est la raison pour laquelle chacune et chacun est en droit de se sentir concerné par l’ensemble des informations diffusées, même s’il ne les consomme pas, en ce qu’elles peuvent influencer non seulement leurs voisins, mais aussi l’agenda politique, et ainsi susciter des décisions qui auront des conséquences bien réelles. Ce qui justifie un droit de regard indiscutable des citoyens sur l’activité des journalistes et sur leurs productions. C’est la raison pour laquelle notre association ne fait que prendre au mot les médiacrates en observant précisément la façon dont ils occupent cette position de médiateur. En particulier pour faire remarquer les situations dans lesquelles les conditions de production de l’information ou les angles choisis pour en rendre compte biaisent systématiquement l’information produite, d’autant que ces biais vont régulièrement du même côté : celui des puissances économiques, politiques et symboliques, bref du monde tel qu’il va.

On voit donc l’inanité de la réplique lancée par Philippe Corbé, chef du service politique de BFM-TV, à Nicolas Dupont-Aignan qu’il recevait le 20 juillet dernier dans sa rubrique « L’interview » de l’émission « Bourdin Direct » de la chaîne d’information en continu : « Vous mettez en cause le travail des journalistes, ce qui est toujours dangereux dans une démocratie ».

À front renversé de ce que semble penser Philippe Corbé et qui ferait de l’activité des journalistes un totem à préserver et à défendre aveuglément, nous affirmons donc que mettre en doute la pertinence et la fiabilité d’une information, remettre en cause le travail de ceux qui l’ont fabriquée et critiquer les structures du système médiatique sont des activités indispensables à la démocratie – étant entendu que n’entre évidemment pas dans cette catégorie la critique des médias opportuniste, sélective et idéologique, s’appuyant sur des imputations et des approximations, que pratique l’extrême droite. Et avoir le loisir de pratiquer cette critique des médias dans les médias eux-mêmes serait le signe d’un espace médiatique cohérent avec le rôle qu’il prétend jouer dans et pour cette démocratie.

Arrivé à ce point de la discussion, notre interlocuteur, qu’il nous concède ou non que toute information portée à la connaissance du public constitue bien un objet d’intérêt général, soulève régulièrement une seconde objection : la diversité des médias est telle que chaque citoyen peut parvenir à trouver des informations qui correspondent à ses attentes et à ses préférences. On entend ainsi d’authentiques admirateurs du journalisme dominant avoir l’outrecuidance de se prévaloir de l’existence de sites ou de journaux comme Reporterre ou CQFD [2] comme une preuve de la vitalité et de la diversité du « système médiatique » qu’on ne saurait dès lors critiquer sans faire preuve d’un systématisme réducteur et partial.

Ici, nos contradicteurs confondent la pluralité des médias, indéniable, avec le pluralisme des informations et des opinions qui y circulent, dont Acrimed ne cesse de démontrer l’atrophie dans les principaux médias d’information de large audience. Comment dès lors se satisfaire de l’existence de quelques médias dominés, à la fois économiquement, symboliquement et par leur diffusion ? Ainsi, les biais qu’introduisent les médias dominants dans le traitement de nombreux sujets, ou en s’abstenant d’en traiter d’autres ne sauraient être compensés par l’existence d’une diffusion infinitésimale d’informations plus honnêtes et mieux documentées.

***

Cette première réflexion critique n’est pas qu’un plaidoyer pro domo mais aussi (et surtout) une façon de reformuler une des bases de notre activité – qui promet d’être intense dans cette période électorale –, et ce faisant, d’inciter à nouveau toutes les forces qui prétendent œuvrer à des transformations sociales et politiques d’ampleur à se saisir de la question des médias et à la traiter pour ce qu’elle est : une question politique de première grandeur. Disons donc encore que si un autre monde est possible, d’autres médias le sont aussi ; et pour qu’un autre monde advienne, d’autres médias sont nécessaires.

Patrick Michel, avec Blaise Magnin

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Source: Acrimed.org