Il m’est venu l’idée qu’on va encore se faire avoir. Tou·te·s ceux·elles qui, bien content·e·s qu’il y ait « du mouvement, du mouvement, du mouvement social », convergent gaiement dans la lutte en cours contre la réforme des retraites, et commencent même un peu à croire que cette lutte pourrait déboucher sur un changement structurel qui ne s’arrêterait pas à une question de retraites à pois ou à rayures.

Or le risque c’est que ça fasse « comme pour la ZAD ». Le projet d’aéroport est abandonné, et la lutte contre « son monde » disparaît avec lui, remplacé par un élevage de brebis pucées subventionnées par l’Union européenne. Ce qui risque donc d’arriver, « au mieux » (et qui serait plutôt le pire), c’est que le gouvernement revienne sur son projet du moment, la réforme des retraites. Qu’est-ce qu’on aura gagné ? Quelques années de rab sur la question, qui finira immanquablement par revenir. Ce qu’on aura perdu en revanche, c’est un élan social porteur de changements plus structurels, qui se fera dézinguer selon la technique éprouvée du diviser pour mieux régner : d’un côté les gentils syndicats qui défendent leurs ouailles (salariées), de l’autre les méchants anarchistes, Gilets jaunes, pauvres et autres blocks (pink, black, etc.) sur lesquel·le·s on pourra taper avec encore moins de retenue (ce qui est très certainement possible, ne nous leurrons pas), car avec l’aval des premiers. Je ne suis pas loin d’y voir une stratégie réfléchie… « comme pour la ZAD ».

La question est donc de savoir si, et auquel cas comment, et sous quelles conditions la lutte en cours peut déboucher sur un changement plus structurel. Un élément de réponse pourrait se trouver dans cette fameuse idée de convergence qui est pour l’heure opportuniste plus que réelle. Peut-être faudrait-il que les revendications formulées se calquent non pas sur le plus petit dénominateur commun (personne — à part la CFDT (CQFD) — ne veut de cette réforme des retraites, OK), mais sur le plus grand ? Que la lutte continue jusqu’à ce qu’on ait obtenu tout ce que tout le monde veut (antispécistes inclus) ? Si on peut espérer que quelques retouches à la réforme des retraites n’épuiseront pas l’envie et l’urgence de changement profond, il faut s’interroger sur les formes que pourra prendre la lutte lorsqu’elle perdra une partie des troupes. En attendant, j’espère que le gouvernement ne cèdera rien sur les retraites avant un moment, qu’on ait le temps de trouver des réponses, ou plutôt une réponse, commune, dans le sens fort du terme, à opposer à la division à venir.


Article publié le 17 Déc 2019 sur Paris-luttes.info