Novembre 16, 2020
Par Le Monde Libertaire
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Octobre 2020
Notre dernière édition date presque d’un an. La Révolte d’octobre, à l’époque à son apogée, y était traitée en totalité. Aujourd’hui la situation est bien différente : la Révolte s’estompe (malgré la persistance de foyers de résistance à la dictature démocratique de Piñera), et la pandémie de Covid-19 fait des ravages au Chili, et en particulier dans notre territoire, avec plus de 500 morts dans la région d’Antofagasta en raison du nouveau coronavirus.
Le débat public tourne désormais complètement autour du référendum constitutionnel du 25 octobre prochain, date à laquelle la population est appelée à voter entre deux options : Oui (“J’approuve”) ou Non (“Je rejette”) le changement de constitution, et ce, soit à travers une Convention Mixte (députés actuels et députés constituants élus au suffrage universel), soit au moyen d’une Convention Constitutionnelle (avec 100% d’élus constituants désignés par un vote).
Les deux options sont défendues comme salvatrices de la société et du Chili : les partisans du Non défendent la constitution de Pinochet. Adversaires farouches de la distribution des privilèges, car majoritairement issus de la bourgeoise ou à son service, ils défendent à l’aide de tous leurs appareils (économique, social, militaire et médiatique) l’option de ne pas rédiger de nouvelle constitution.
Les partisans du Oui, quant à eux, se présentent comme les continuateurs de la Révolte d’octobre, à savoir qu’ils s’affichent comme “les héritiers des revendications ayant mobilisé le Chili”. Les partisans du Oui sont de ce fait pour la plupart des personnes issues des milieux populaires, des gens de gauche ou progressistes qui sont descendus dans la rue pour soutenir le mouvement social et ont souvent créé des plateformes de résistance à la forte répression de ces journées. Beaucoup d’entre elles et d’entre eux, croient à la possibilité réelle de répondre aux différentes revendications sociales au travers une réforme constitutionnelle.
De notre point de vue, les deux options sont profondément opportunistes. Dans le cas du Non, il est opportuniste d’alléguer que le pays tomberait autrement dans le “chaos socialiste” alors que c’est justement le gouvernement actuel qui a accentué au maximum les conflits sociaux de ce pays en l’amenant au “désordre” si honni des bourgeois. Tandis que dans le cas du Oui, l’opportunisme réside dans le fait de se croire les continuateurs d’octobre, et qui plus est, proclamer partout que les gens étaient descendus dans la rue pour réclamer une nouvelle constitution, alors que la Révolte d’octobre a été une réponse claire et sans détours à des années de répression, d’inégalités et de carences économiques et sociales, entre autres raisons en rapport certes avec la constitution de Pinochet mais qui ne s’expliquent pas totalement ainsi.
Notre position a toujours été claire : lutte contre l’État, les gouvernements et les autorités toujours et partout. Nous luttons contre l’État, une institution coercitive, punitive, coloniale opprimant les peuples sous sa juridiction. Nous luttons contre les gouvernements car qu’ils soient nationaux, régionaux ou municipaux, ils sont à la racine du pouvoir, au sens de domination des un.e.s sur les autres, et aussi parce que nous n’acceptons aucune autorité ni ne voulons l’exercer sur quiconque. Et la Révolte a été, à notre sens, essentiellement populaire, rassemblant de larges secteurs de la population dans des marches massives, des “casserolades”, des assemblées territoriales, des barricades, contre la précarisation de la vie imposée par les politiques néolibérales, contre le gouvernement allié aux entreprises et sa répression policière, contre la militarisation des territoires et contre la bourgeoisie régnant sur ce pays.
Nous considérons que le débat constitutionnel n’est autre qu’une issue politique à la crise de gouvernance générée non seulement par les mobilisations sociales, mais par l’ensemble des tensions accumulées en raison du renforcement du modèle néolibéral au cours de ces dernières décennies. On cherche à calmer le jeu en proposant une nouvelle rédaction du contrat social, la charte constitutionnelle étant dépourvue de toute légitimité puisqu’elle a été proclamée pendant la dictature et ne prévoit pas de mécanismes démocratiques de participation. La classe politique soutient presque unanimement cette idée de la nécessité d’un processus constituant, qui puisse renouveler et actualiser démocratiquement l’État chilien sans toucher aux fondements du modèle économique, afin de continuer de la sorte à gérer l’exploitation et le pillage du pays. La critique progressiste et les discours populistes de tout acabit qui posent cette voie comme celle d’une transformation sociale possible, contribuent à ce consensus.
Par conséquent, nous voulons dans ce journal, non pas tant appeler à ne pas voter ou à voter, mais inviter à réfléchir et assumer la responsabilité des actions qui nous portent invariablement à continuer à valider l’autorité de l’État, du gouvernement et du patronat sur nos vies. Inviter à remettre en cause la façon dont nous vivons politiquement nos relations sociales et affectives, ainsi que les collectifs organisés auxquels nous participons, afin d’en éradiquer les pratiques patriarcales, racistes, xénophobes et hiérarchiques qui configurent cette société, sans négliger celles qui sont aussi en nous-mêmes. Nous invitons à interroger la façon dont nous satisfaisons nos besoins et envisager urgemment de doter notre vie de ressorts économiques où l’extractivisme, le pillage et la spoliation n’aient pas de place. Nous invitons à définir et mettre en route des pratiques de solidarité au-delà de l’assistanat pour faire face à la pandémie et à toute autre crise. Et, pour finir, nous invitons à mettre en œuvre un projet de transformation sociale qui en finisse avec cette société de la misère, parce que cela n’émanera d’aucune constitution toute nouvelle et “participative” soit-elle.




Source: Monde-libertaire.fr