Décembre 20, 2021
Par Lundi matin
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« Ce que je ressens, c’est premièrement un sentiment de soulagement qu’on y arrive enfin ! La France est un grand pays et on peut être fiers d’être français ici. Cela fait 65 ans que je vis ici : je venais du Maroc où c’était la fin du protectorat. Ici, c’est un beau pays et nous vivons en harmonie, sauf en 84 où il y a eu des évènements. Je ne vois pas pourquoi nous devrions nous séparer alors que nous vivons en pleine harmonie, toutes ethnies confondues ! », Jackie, femme blanche, riche habitante de l’Anse Vata, à Nouméa, dans un bureau de vote des « Quartiers Sud », le 12 décembre 2021.

« C’est très simple. On a demandé au peuple Kanak de ne pas aller voter et le mot d’ordre a été suivi. Nous n’avons pas voté parce que nous sommes en deuil. Le peuple Kanak est très soudé, au Nord, au Sud, aux Iles. Il en a toujours été ainsi. », Roland Berlo, Kanak originaire des iles Belep, président du bureau de vote délocalisé des îles à Nouméa, le 12 décembre 2021.

« Les Calédoniennes et les Calédoniens ont choisi de rester Français. Ils l’ont décidé librement. C’est un lien charnel, un lien de solidarité, un lien humain », Emmanuel Macron, président de la république française, le 12 décembre 2021.

Revenir à Ouvéa. Faire le geste coutumier, la salutation rituelle, demander l’autorisation de marcher sur la terre et de raconter la bonne histoire. « C’est toujours important quand un non-Kanak fait le geste avec sincérité, surtout que tu étais là quand Macron est venu sur notre île en 2018 », répond avec douceur Macky Wea, un Ancien de la tribu de Gossanah, les deux mains posées sur le tissu qui marque le don et le respect. « Tu connais la valeur de ce geste, on a confiance dans ce que tu vas dire parce que grâce à toi la parole de Gossanah va sortir et la parole de Gossanah c’est la parole du peuple. »

Plus tard, le vieux Macky se souvient, de l’histoire de sa tribu et du vieux torturé par l’armée française, sous le manguier, en 1988. « Il pleurait, il disait qu’il ne savait pas s’il verrait la Kanaky libre. » Les porteurs de thé, la tragédie de la grotte, la prise d’otages, les exécutions, la violence et les insultes. Plus loin, sous la fraîcheur du faré, dans cet univers végétal et grand ouvert, sur la terre coutumière, entouré des siens, le vieux Macky se souvient de l’exil infligé à sa tribu dans un autre siècle. Il raconte la conversion forcée par les missionnaires catholiques, les demandes d’indemnisation exorbitantes infligées par l’administration coloniale, les morts de la Grande Guerre et de la suivante. « Rien n’arrive par hasard. Tout revient à Ouvéa, c’est un endroit spécial, nous avons fait beaucoup de sacrifices pour la lutte du peuple Kanak. Les gens oublient que c’est le sacrifice des 19, ceux qui ont été massacrés par l’armée française en 1988, qui a conduit à tout cela. Le sacrifice des gens qui ont géré cette situation, aussi. » À Ouvéa, la mémoire se transmet, le traumatisme aussi. La parole de Gossanah est très claire : « La lutte continue. Tant qu’il y aura un Kanak debout, la lutte doit continuer coûte que coûte. La lutte ne doit pas cesser faute de combattants, comme disait Eloi Machoro. La droite locale et le gouvernement français devraient faire attention ! Le silence du peuple Kanak parle et annonce beaucoup de choses dans les jours, les mois et les années qui viennent. »

« Le silence du peuple Kanak », c’est le résultat du référendum du 12 décembre 2021 : seulement 43,90% des électeurs se sont rendus aux urnes sur une liste électorale spéciale qui comptait 185 000 inscrits. Les chiffres de la participation indiquent clairement que l’appel au boycott du Front de libération national Kanak socialiste (FLNKS) a été entendu puisque plus de 56% des électeurs, en particulier dans les zones où le vote indépendantiste est fort et la population du peuple autochtone majoritaire, se sont abstenus.




La détermination du peuple Kanak à obtenir son indépendance, Roland Berlo, 58 ans, retraité, président du bureau de vote délocalisé des îles Belep à Nouméa était ravi d’en fournir une preuve, le jour du référendum, le dimanche 12 décembre. Dans son archipel au nord de la Grande-Terre, où la population est uniquement composée de Kanak, personne n’est allé voter. Au bureau de vote délocalisé à Nouméa, afin que les personnes originaires de ces îles lointaines puissent voter près de leur lieu de travail ou de résidence, six personnes seulement ont fait le déplacement sur un total de 200 inscrits. « C’est très simple, expose Roland Berlo en désignant l’urne vide à côté de laquelle il se trouve. On a demandé au peuple Kanak de ne pas aller voter et le mot d’ordre a été suivi. Nous n’avons pas voté parce que nous sommes en deuil. Le peuple Kanak est très soudé, au Nord, au Sud, aux Iles. Il en a toujours été ainsi. »

Ce troisième et dernier référendum sur l’indépendance n’a ressemblé à rien d’autre et surtout pas aux deux précédents. « Il nous a été tout simplement impossible de faire campagne et d’organiser ce référendum à cause de tout le deuil que nous subissons », confirme Johanyto Wamytan, 40 ans, Kanak vivant à Dumbea, une commune voisine de Nouméa, également cadre politique du mouvement indépendantiste pour le parti Union Calédonienne (UC). « La coutume du deuil est vraiment cruciale pour le peuple Kanak : c’est un moment où les chefs de clans peuvent se réunir pendant plusieurs semaines pour renouer des alliances et faire vivre la coutume. Le tombeau n’est fermé et terminé qu’au bout d’un an. Personnellement, j’ai perdu une tante pendant cette crise. Nous n’avons pas pu faire la coutume. Le monde coutumier a été suspendu, c’est une chose terrible pour nous, à la fois spirituelle et très concrète. » La coutume, c’est cet ensemble de règles et d’interdits qui est aussi un réseau clanique et interpersonnel : le tout permet la vie ancestrale du peuple autochtone. Parmi les morts du Covid, on trouvait une majorité d’Océaniens et le Sénat coutumier a déclaré « un an de deuil national Kanak » avant que la France ne décide de maintenir le référendum au 12 décembre malgré les demandes de report de la partie indépendantiste.

Pas de quoi décourager les électeurs inscrits à Nouméa, là où est concentrée la population aisée et blanche. Dans les « Quartiers sud » de la ville, la participation était d’un point meilleure qu’au référendum de 2020 à la mi-journée, s’établissant à 34% contre 33% l’année dernière. « Ici, c’est un beau pays et nous vivons en harmonie, sauf en 84 où il y a eu des évènements, affirme d’un ton péremptoire Jackie, retraitée, habitante de l’Anse Vata, l’une des plages chic de la ville. Je ne vois pas pourquoi nous devrions nous séparer alors que nous vivons en pleine harmonie, toutes ethnies confondues ! »

L’idée que le problème est enfin « réglé », que les 96% de Non à l’indépendance comptabilisés dimanche 12 décembre au soir permettent enfin de « tourner une page », fait son chemin parmi les responsables politiques et la partie de la population pro-France. Emmanuel Macron, le président de la république française, a déclaré dans une allocution diffusée en direct depuis l’Élysée le soir du scrutin que « la Nouvelle-Calédonie restera donc française. Ce soir, la France est plus belle car la Nouvelle-Calédonie a choisi d’y rester. »

Cette dernière phrase, particulièrement, a été vécue comme une insulte dans les milieux indépendantistes parce qu’elle fait référence à des propos du même président, en visite dans l’archipel en 2018 : en sortant de la neutralité affichée de la parole de l’état, Emmanuel Macron affirmait que « la France serait moins belle sans la Nouvelle-Calédonie. » C’était quelques mois avant le premier référendum et surtout deux jours après avoir foulé la terre d’Ouvéa et passé du temps devant le mémorial des 19, malgré les protestations indignées et les manifestations de la tribu de Gossanah. Le deuil, déjà, trente ans jour pour jour après le sacrifice des 19 d’Ouvéa, les gens de Gossanah ne voulaient pas d’un président de la république française sur leur île. « N’importe quand mais pas aujourd’hui ! Demain, mille fois oui, mais pas trente ans après, pas le jour où nous devons faire notre coutume de deui », implorait alors le vieux Macky, incompris et surtout méprisé par les services de l’Élysée qui avaient fait de la visite d’Emmanuel Macron à Ouvéa ce jour-là un grand moment de passage en force et de démonstration d’autorité de la France sur le peuple Kanak.

Après le scrutin de dimanche dernier, parmi ce que les observateurs appellent « la droite locale » – qui n’a rien à envier aux droites extrêmes françaises – les réactions n’étaient pas moins dythirambiques que celles de la présidence française. Sonia Backès, cheffe de file des personnalités politiques pro-France se félicitait avec chaleur de ce que « ce soir, l’Accord de Nouméa est terminé et nous sommes Français, nous le resterons et ce n’est pas négociable ! » Tout en saluant « une grande victoire ! »

Le triomphalisme n’émanait que d’un seul camp : prise entre plusieurs injonctions contradictoires, la communauté wallisienne et futunienne a dû faire face cette année à un gros cas de conscience. Ces Océaniens sont réputés voter pour la France mais leur position et l’émergence d’un nouveau parti communautaire, l’Eveil Océanien, ont semblé amorcer un changement l’année dernière. Leur communauté représente 10 % de la liste électorale spéciale, ils sont donc en position de « faiseur de rois » et d’inverser la tendance. En temps normal. Le FLNKS, avec qui l’Éveil Océanien siège parfois au Congrès local, comptait très officiellement sur la communauté Wallisienne et Futunienne pour aller chercher la victoire du Oui. Avant d’appeler à la non-participation.



« Nous sommes obligés de voter, car nous avons été éduqués avec l’idée que nous ne pouvons rien faire sans la France, déplore Toafatavao, Wallisien de 56 ans, retraité, bien connu dans sa communauté, vivant dans un bidonville des « Quartier nord » de Nouméa, à Ducos. Le Covid et la pandémie ont fait une grosse partie de cette histoire, tous les partis pro-France sont venus ici et ont dit à tout le monde qu’il fallait que la France reste pour que nous puissions guérir et nous faire vacciner. Je me sens obligé de voter pour la France car nous ne nous sentons pas capables de faire notre pays par nous-mêmes mais au fond de mon cœur je sens aussi vraiment que le résultat ne sera pas en faveur du peuple qui n’a rien aujourd’hui et n’aura pas plus demain. »

Dans les « jours d’après » le référendum, alors que les leaders indépendantistes ont refusé de discuter avec le ministre des Outre-mer Sébastien Lecornu, le leader wallisien Milakulo Tukumuli a fait sensation. « Le véritable enjeu de demain, c’est de construire une solution qui concilie indépendance et France », a-t-il déclaré. Avant de souhaiter « la création d’un état calédonien avec ses souverainetés maîtrisées et partagées avec la France. »




Lundi 13 décembre, « le jour d’après », fut un jour de libération autant que de catastrophe. Le cyclone Ruby a contrarié les projets du ministre des Outre-mer, Sébastien Lecornu : il voulait réunir des « coutumiers » dans l’archipel de Bélép afin disait-il de « questionner la place des coutumiers parce que c’est un sujet important, dont il faut parler. » Tout en reconnaissant que ce scrutin a vu « le clivage bloc contre bloc s’affermir », le ministre a d’ores et déjà mis en place les conditions d’une « période de transition » qui voit tout à la fois la fin de l’accord de Nouméa et le maintien des institutions en place. En juin 2023, cette « période de transition » sera terminée et un nouveau statut pour la Nouvelle-Calédonie sera soumis à référendum. Ce sera un « référendum de projet ».

Qui aura le droit de voter ? Matthias Chauchat est professeur de droit public à l’Université de Nouvelle-Calédonie. Engagé de longue date dans le combat indépendantiste, c’est l’un des meilleurs connaisseurs des arcanes juridiques du droit de la décolonisation qui s’applique en Océanie. Sur le plan du droit, il déplore que « tout l’édifice construit depuis trente ans s’écroule : en maintenant le référendum, en faisant sans les Kanak et en s’engageant dans la voie de la violence institutionnelle, l’État a choisi d’ouvrir la voie à une réforme du corps électoral. Il n’y aura bientôt plus de base pour aucune des deux listes spéciales, provinciale et référendaire. Et les non-indépendantistes n’auront rien à faire pour cela : il suffira d’un recours d’un citoyen non-calédonien pour que le corps électoral se résume à six mois de résidence. »

Le corps électoral, la disparition du peuple Kanak noyé dans la colonie de peuplement et l’immigration massive et sur-rémunérée des Zoreils qui veulent le droit de vote : les termes de la question sont redevenus les mêmes qu’à la fin des années 80. Le « statut Pons » est sur le point d’être renouvelé par « le statut Lecornu » et les menaces de boycott sont déjà tangibles. « Si jamais ils touchent à l’électorat, ça va chauffer un coup », prévient Macky Wea, depuis son île corallienne. Fin de cycle, perpétuation de l’insouciance et de la myopie, communautés plus face à face que jamais et retour à Ouvéa. La parole de Gossanah, encore : « La pandémie et le référendum nous ont fait faire un retour en arrière. En 1988, nous avons appelé à ne pas voter, déjà. Depuis, c’est la paix mais c’est une paix inadmissible, dans l’immobilisme et la compromission. Nous ne voulons pas d’une indépendance-association, d’une indépendance sous surveillance. Nous méritons l’Indépendance Kanak socialiste. La paix c’est l’IKS. »

Julien SARTRE




Source: Lundi.am