Il y a dix ans, parler de la catastrophe globale était difficile et reçu, même par des personnes sensibles aux questions écologiques et politiques, comme un extrémisme. Tâcher de s’organiser en conséquence était d’autant plus incompris. Aujourd’hui le problème est inverse. La prolifération des alertes et des thèses, en particulier sur le changement climatique et la crise de la biodiversité, a contribué à répandre la conscience de la catastrophe, mais dans une confusion des concepts et des affects qui rend notre présent labyrinthique.

Deux de ces discours, qui prennent spécialement en charge la notion d’effondrement, connaissent un succès significatif : le survivalisme, issu des États-Unis et essaimant en Europe, considère la catastrophe écologique comme une des causes possibles de l’effondrement auquel il faut s’apprêter ; la collapsologie popularise avec force une analyse de la fragilité systémique de notre civilisation et fait la part belle aux déterminants écologiques de cette fragilité [1]. Les conclusions de ces deux discours partagent la nécessité de se préparer, mais s’opposent diamétralement dans la manière de faire : individualiste, viriliste, guerrière, identitaire et conservatrice pour les premiers, tournée vers la construction en commun d’une résilience de groupe pour les seconds. Survivalistes et surtout collapsologues contribuent à mes yeux à compliquer encore le labyrinthe de l’analyse et de l’action.

Il ne s’agit pas ici d’une charge contre les travaux de Pablo Servigne et Raphaël Stevens : du côté de l’écologie, parmi ceux qui partagent à peu près le même état des lieux, les querelles de stratégie prennent une place qui finit par empêcher tout geste. Je ne veux pas m’opposer à leur vision, mais participer à éclaircir ce qu’elle comporte de néfaste, et défendre une voie, plus proche du catastrophisme éclairé de Jean-Pierre Dupuy ou de l’écosocialisme, qui tienne compte de la catastrophe en cours plutôt que d’un effondrement à venir, et aide à trouver nos manières de faire.

Diagnostic

Le tableau de notre situation que dressent Servigne et Stevens est juste, y compris sur les causes du désastre, même si on doit regretter l’absence d’analyse critique du capitalisme contemporain et de son histoire [2] . Ce diagnostic n’est certes qu’une synthèse de travaux connus [3] , mais il a une vertu publicitaire : comme il mène à une conclusion catastrophiste, la valeur de l’alerte est puissante et touche un grand nombre de personnes ; il a aussi le mérite d’indiquer l’insuffisance ou l’impossibilité de réponses oxymoriques comme le développement durable ou le capitalisme vert. Mais le mur à l’arrière-plan du tableau, très probablement, n’est pas le bon, et surtout, une telle analyse ne laisse pas beaucoup d’autres perspectives qu’une nouvelle forme de passivité, fébrile et repliée, même si elle invite à autre chose, nous y reviendrons.

Question de temps

Penser la perspective de l’effondrement (au lieu de le penser en cours) :

  1. réitère la mystique du Grand Soir anarchiste ou des limites intrinsèques du capitalisme,
  2. contradictions marxiennes devant le mener à sa n ;
  3. déplace les affects – auxquels il faut en e et faire face : peur, déni, etc. – vers le futur et
  4. l’incertain, alors que c’est le régime de l’histoire, de la connaissance, y compris prospective, et de l’action présente qu’il faut rendre possible individuellement, collectivement et institutionnellement ;
  5. dédouane donc de toute action ici et maintenant pour limiter les conséquences du désastre ; seule la culture d’une résilience individuelle ou communautaire à l’effondrement est envisagée comme réponse [4].

    Il va de soi que cette réponse est plus séduisante – rassurante ? – que celle des survivalistes, ces proches cousins, mais dont la conclusion est tout autre, hyper-individualiste, conservatrice (de la conservation de soi à celle de son mode de vie, expurgé sans doute, mais autant que possible à l’identique [5]), paramilitaire, volontiers violente, enfin le plus souvent identitaire [6]. La menace chez eux fait feu de tout bois : se préparer à la faillite de la logistique ou des réseaux, à l’accident nucléaire [7] ou à l’invasion de migrants, qu’importe, se préparer. La vision de l’humain relève à la fois d’un pessimisme hobbesien de comptoir et d’un amour-propre détraqué.

La réponse des collapsologues, fondée sur l’entraide, a du moins le mérite de revenir à un étage protopolitique : le groupe soudé a de meilleures chances que le technochasseur bardé d’armes, de munitions et de gestes martiaux. Mais elle n’est pas à la hauteur du diagnostic sur la situation présente, des enjeux décrits par leurs scénarios (entraide et communautés permacoles versus extinction de masse ?), ni des rapports de force engagés.

[1Pablo Servigne et Raphaël Stevens, Comment tout peut s’effondrer, Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, Seuil, 2015 ; Pablo Servigne et Gauthier Chapelle, L’Entraide, L’autre loi de la jungle, Les liens qui libèrent, 2017, peut être lu comme un complément du premier.

[3On serait tenté de parler de méta-étude ou de méta-analyse, mais la transdisciplinarité de l’approche l’interdit.

[4Si certains aspects de la part individuelle de cette résilience peuvent paraître parfois contestables, entre développement personnel et spiritualité new age, sa dimension collective s’inscrit clairement dans l’univers des alternatives écologiques qu’il ne faut pas négliger.

[5Voir notamment les kilomètres de l dentaire à prévoir par année de bunker (la BAD, ou « base autonome de défense ») dans le manuel de Piero San Giorgio, Survivre à l’effondrement économique, Le Retour aux sources, 2011. Il faut noter qu’il ne s’agit là que d’une tendance au sein du mouvement ; les adeptes du bushcraft par exemple se figurent plutôt survivre seuls, avec un équipement minimal, à la façon du trappeur.

[6Dans le même livre, Piero San Giorgio présente par exemple Alain de Benoist comme un simple « penseur ». On peut l’entendre aussi dans un reportage de LSD sur France Culture : « [Question.] C’est la théorie du Grand Remplacement ? [Réponse.] Oui fin bon hein, chaque fois que je prends le métro à Paris j’ai pas l’impression que c’est une théorie. Et y a pas qu’à Paris, à Genève aussi, en Suisse aussi, et aux États-Unis aussi, et en Europe occi[dentale], en Angleterre aussi », https://www.franceculture.fr/emissions/lsd-la-serie-documentaire/la- n-du-monde-et-nous-tous- survivalistes-34-le-credo-survivaliste, 43e minute.

[7C’est l’origine du mouvement, dans les années 1960.


Article publié le 15 Juil 2019 sur Lundi.am