Juin 17, 2016
Par Paris Luttes
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Etudiante-salariée non encartée et non syndiquée en master 2 de sociologie à Paris VIII, je participe depuis 3 mois aux mobilisations contre la loi travail, l’état d’urgence et la déchéance de nationalité. Sans réel bagage militant, j’ai commencé à militer pour la première fois lors des mobilisations contre le CPE en 2006 et, je ne me serais jamais douté un seul instant que 10 ans plus tard il serait plus aisé pour « la gauche » de manifester contre un gouvernement de droite que contre un gouvernement dit de « gauche ».

« Au départ on était 10 puis on est devenu 100 puis on a dépassé les 1000 »

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Loin du temps des premières manifestations de la jeunesse à Paris de ce début d’année, la mobilisation d’hier a dépassé son record numérique mais, elle a également franchi un seuil de violences jamais vu en ce début du 21e siècle en France. Les dispositifs des forces de l’ordre et les répressions auxquels la jeunesse a dû faire face seule voire, à seulement 60 étudiant.e.s dans les rues de Paris depuis mars 2016 et ce, jusqu’au sein des amphithéâtres universitaires, étaient un avant-gout de la capacité répressive exprimée le 14 juin 2016. Ce sont ces mêmes avant-gouts qui m’ont convaincu de l’urgence de réagir et de continuer à « se bouger quoi qu’il arrive ». Délogés impunément de certaines facs lors de la tenue d’AG, arrêtés arbitrairement, matraqués gratuitement, nos manifestations étaient déjà encadrées, gazées et nassées par un usage de la force disproportionnée de la part de forces de l’ordre au comportement dangereux et imprévisible. Alors certes nous étions remontés contre la loi El Khomeri, contre le travail auquel nombreux.ses d’entre nous sont confrontés en parallèle de nos études mais, nous étions pacifistes, tentant seulement de s’organiser pour faire réagir la communauté étudiante et plus largement le monde des salariés et des ouvriers. Les lycéens n’en restaient pas moins épargnés et si l’éternelle question « blocage ou pas blocage » divise et fait toujours autant débat, nombreux proviseurs d’établissements scolaires avaient reçu l’ordre du ministère de ficher chaque élève mobilisé (bloqueurs, manifestants) et, nombreux l’ont appliqué sur des mineurs sans moufter. Si contrairement à 2006 ce mouvement de la jeunesse n’a pas pris partout, celui mobilisé n’a pas reculé, s’est même agrandi et, depuis que les facs et les lycées se sont vidés avec les fins d’années, le mouvement contre la loi travail ne s’en est pas moins affaibli. Au contraire. Par la suite, on a pu voir de nombreux secteurs professionnels voter à leur tour leurs propres blocages et grèves voire, des interprofessionnels naître (je pense à celle de Saint-Denis avec les étudiants de Paris VIII). De son côté, le partage d’expériences personnelles cuisantes du monde du travail via le collectif indépendant #OnVautMieuxQueÇa n’a pas désemplit et la colère des ouvriers opprimés ne s’est pas estompée.

« On a décidé de ne pas se dissociez de ce que vous appelez les casseurs »
(Porte-parole Coordination Nationale Etudiante, manifestation du 9 avril 2016)

Depuis, les cortèges des étudiants et lycéens ont fusionné en un cortège commun inter-facs-lycées. D’autres comme moi se mêlons à d’autres cortèges, notamment aux autonomes qui regroupent celles et ceux qui ont décidé de ne plus se laisser réprimer injustement et unilatéralement avant (assignation à résidence), pendant (répression) et après (arrestation) les manifestations. Parallèlement, de nombreuses voix se sont rapidement élevées pour critiquer l’exercice de cette répression et l’appellation de « casseurs ». Des appels et petitions ont commencé à circuler. Emanant de parents d’élèves, de chercheurs, de profs, de journalistes, de collectifs indépendants et de jeunes, ces communiqués dénonçaient déjà les répressions exercées par les forces de l’ordre sur la jeunesse mobilisée depuis les premières manifs en pointant du doigt la responsabilité de l’Etat. J’ai assisté à de nombreux éclats de vitrines de banques, de concessions ou de pubs et comme me l’a fait remarquer un manifestant hier, l’on parle volontiers des « casseurs » de façon péjorative, mais « ceux qui jugent, savent-ils ce que c’est une vie cassée par le travail ? Savent-ils ce que c’est que d’être un jeune en 2016, de savoir que t’auras pas de taff ou des taff de merde même si tu es diplômé ? On l’ouvre on nous la ferme immédiatement y’a un moment faut y aller, l’autre (on me montre un passant outré photographiant une glace de boutique de luxe) il s’occupe que des biens de son quartier chic mais il ne sait même pas ce qu’il se passe, ce que l’on vit. Nous, c’est l’avenir qui est cassé, tout est bouché ». Cela m’a rappelé une altercation avec un syndiqué à la manifestation du 26 mai 2016 sur Paris. Ce dernier gueulait aux flics de « matraquez bien fort ces petits cons de jeunes », nous lui avons rétorqué que sans eux, son syndicat ne serait plus dans la rue aujourd’hui. Il a rectifié en disant « casseurs », et au vu de son étiquette syndicale nous lui avons rétorqué « nous sommes tous des casseurs mais au moins nous ne sommes pas des casseurs de mouvement ». Qu’on se le dise, cette appellation veut tout dire et rien dire. Aujourd’hui ce n’est pas le cliché du petit malin venu pour casser puis dépouiller, c’est tous types de profils sociaux qui se croisent et ces actions sont à mes yeux tout autant politique que les actes de répression policières exercés sur nos mobilisations.

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« Je ne veux pas défendre les casseurs mais franchement là, je les comprends »
(un manifestant venu à Paris spécialement pour la date du 14 juin 2016)

Alors, que s’est-il passé le 14 ? Le 14 juin, ce fut la première grosse manifestation nationale organisée à Paris contre la loi travail après 3 mois de mobilisations successives. C’était toute la France qui se donnait rendez-vous à Place d’Italie et pour ma part, voir débarquer 250 bus affichant leur provenance et/ou le corps de métier des passagers, ça me rendait fier de voir ce sur quoi nos mobilisations de jeunes avaient débouché. Malgré certains services d’ordre douteux, voir tout ce monde du syndicalisme mobilisé, me faisait dire que ça valait peut-être finalement le coup d’avoir essuyé pendant tout ce temps les gazages, les grenades, les coups de matraques, d’avoir sacrifié les casiers judiciaires de beaucoup trop de nombreux.ses copains et copines arrêtés (majeurs et mineurs) dans des conditions blindées de vices de procédure et pour des causes sans fond voire, l’atteinte à leur santé physique (côtes cassées, œil perdu etc). Je me suis dit bon ok c’est la honte pour un gouvernement de gauche de voir toute la gauche se bouger contre eux mais au moins on aura peut-être pas à essuyer de répressions avec tous les syndicats présents. Après un café en compagnie des dockers du Havre je pars rejoindre la tête de cortège que je voyais pour la première fois aussi remplie. Comme je m’y attendais la tête de manif composée de jeunes et de moins jeunes se fait lynchée à chaque intersection de rues. Dès le départ nous sommes séparés du reste de la manif et nassés tout au long du parcours. Dès que nous débouchions sur une place ou un croisement les projectiles volaient et les flics nous barraient la route des quatre côtés, nous obligeant à rester confinés dans les gaz sans issues possibles. Il a fallu aider celles et ceux à terre et rassurer celles et ceux qui étaient en état de choc. Passation de Maalox, de jus de citron et de Collyre. Des grenades de dispersion étaient lancées au hasard faisant aussi bien des trous béants dans le goudron que dans la peau des manifestants touchés par les éclats. Arrivés aux Invalides vers 17h, en 20 minutes l’esplanade était remplie et ce n’était qu’une infime partie de la manifestation que je voyais là. Là, nous avons dû faire face à un nassage grandeur nature avec des déferlantes de mouvements de foule qui essayaient d’échapper tant bien que mal aux projectiles. Comme à chaque fin de manif depuis 3 mois, nous sommes encerclés par les forces de l’ordre qui nous forcent avec violence à nous replier sur un point décidé par eux. En plus des gazes, deux canons à eau nous attendaient de chaque côté de l’Hôtel. Surprise de ne pas voir arriver le cortège des dockers du Havre, une dame rencontrée sur l’esplanade commençait à s’inquiéter de ne pas voir le reste de la manifestation aux Invalides. Quelques manifestants débarquaient au compte-goutte, filtrés par les barrages de CRS qui bloquaient l’accès à la place. A 18h, je décide de l’accompagner à la recherche de ses amis en remontant tout les cortèges de la manifestation, permettant ainsi de prendre connaissance du traitement réservé au restant de la manif. C’était hallucinant. Pas un cortège n’avait pas eu le droit à son lot de nassage. La manif avait était divisée en 4 ou 5 parties par les forces de l’ordre afin de mieux séparer les cortèges entre eux. Les flics empêchaient de sortir et il fallait négocier son droit de passage pour sortir des cortèges. Ce n’était donc pas seulement les jeunes qui été nassés mais tous les manifestants syndiqués ou non et seul 1/4 de la manif avait réussi à atteindre la fin du parcours. Les autres (Solidaires et diverses sections de la CGT notamment) n’auront pu se rendre aux Invalides, obligés de rebrousser chemin et de rentrer. Quant aux dockers, ils ont eu un traitement spécial : Forcés de se replier derrière l’Hôtel, ils ont été gazés et compactés de force à l’endroit où les bus étaient garés.

« Le monde ou rien »

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Alors hier, lorsqu’une manifestante du Parti de Gauche nous a crié « Vous n’êtes même pas foutu de manifester à visage découvert, nous on manifeste sans se cacher », je n’ai pas hésité à lui rappeler que ce n’était pas elle et son parti qui s’étaient mangés 3 mois de gazage, de matraquage et d’arrestations dans la rue. Si les répressions successives ont rapproché les étudiant.e.s et les lycéen.ne.s, nous avons dû nous auto-organiser en créant pour l’exemple une Légal Team afin de faire face aux chefs d’accusation bancals et soutenir les amis arrêtés. De leur côté les médias me laissent un sentiment dérangeant qui donne l’impression que les situations sont ré-interprétées. Je ne peux qu’espérer que la mobilisation inachevée du 14 juin aura au moins servit à rappeler à certains gauchistes plus âgés d’où ils viennent, à en radicaliser certain.e.s voire, convaincu d’autres de rejoindre le mouvement. Valls peut dire que le pouvoir passe par les urnes et non par la rue en attendant, c’est la France entière qui s’est faite gazée, et pas celle des plus radicales. Alors, ne nous jugez pas.

« Force reste à la rue »




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