Décembre 22, 2017
Par Rebellyon
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RECIT DE BRIANCON

brèves de chez Marcel…

Historique

Au départ, il y a eu le mouvement des soudanais du département pour être dé-dublinés, avec une grève de la faim de 10j, puis une marche de 5j de Briançon à Gap, suivie de l’occupation de la place de la Préf, Conseil Dépt, Tribunal de Gap pendant 5j. Activateur du mouvement dans les Hautes-Alpes.

Avec la fermeture quasi totale de la frontière à Vintimille-Menton (06), le 05 est devenu le « lieu » visible d’entrée sur le territoire Français. On estime à environ 1500 le nombre de personnes passées par Briançon au cours de l’été et depuis. Briançon est situé dans la bande frontalière de 20km dans laquelle les arrestations peuvent être faites et permettre renvoi direct en Italie sur contrôles au faciès : au magasin, à la sortie de l’hôpital, sur le parking de la « crs ». Copains soudanais arrêtés sur le chemin du cours de français,avec le motif « personne de type africain », etc.

Militarisation.

Pendant l’été, des rondes régulières au col de l’échelle et dans la longue vallée de la Clarée (20km) par laquelle marchent les arrivant-es ou par Montgenèvre, mais « ça allait encore ». La plupart s’est fait renvoyer une à plusieurs fois en Italie pour réussir à arriver jusqu’ici. A chaque fois, montagne, 40 km de Bardonecchia à Briançon.

Les contrôles se sont accentués, d’abord sur les véhicules, puis avec un arsenal de véhicules et moyens techniques de plus en plus nombreux et démesurés (gendarmerie, paf, sentinelle, renforts du sud, chasseurs alpins, légionnaires, patrouilles canines, rondes dans les sentiers des cols, patrouilles armée de famas dans les villages, là pour « protéger la France » ou « lutter contre le terrorisme », etc. Avec toutes les violences psy et physiques contre les exilé-es.

Mi août, la PAF poursuit 2 jeunes à la sortie d’un tunnel de la route de passage montagneux, ils passent le muret et chutent sur 40 mètres. Un court encart le lendemain dans le journal, deux vies presque invisibilisées sans trace. Voir le texte le blog refugeeswelcome05.blogspot.com « ceci n’est pas un accident ».

Lieu d’accueil officiel, la « maison CRS » (Collectif Refuge Solidaire), lieu d’accueil institutionnel (symbolique du premier lieu d’accueil en France, une ancienne caserne de CRS). Convention entre la communauté de communes et l’association qui émane plus ou moins de Tous Migrants, conventionnée pour accueil 16 adultes et 7 mineurs. Pas de personnel recruté en psy, santé, légal, social, mais pratiques systématiques de fichage (accompagnement des mineurs au commissariat pour enregistrement comme exigé par le préfet). Pointes dans l’accueil jusqu’à 95 personnes -super précaire, bénévolat tendance paroissiennes, jamais exigé publiquement de moyens supplémentaires. Tendance à faciliter le voyage des personnes sans vérifier les possibilités réelles d’accueil à destination, en gros « évacuer » (sic) les accueillis au bout de 2-3 jours, facilité par le remplacement de la ligne de train par des bus pas trop chers vers Paris. Gros souci dans le département : l’enclavement, difficulté à sortir vers d’autres régions-villes, d’où le choix de facilité d’aller vers Paris pour beaucoup.

Fin juillet, à peu près au même moment, ouverture du squat Chez Marcel, maison avec un proprio mort qui a déshérité sa veuve plus ou moins complice de sa mort accidentelle. Plusieurs semaines de travaux, plein de visites de partout, mise en eau, électricité solaire, rénovation, isolation poiur l’hiver. Les vocations de la maison ont changé du projet de départ (accueil des potes soudanais supposés se faire virer du CAO) mais devenu rapidement un lieu de vie mixte pour entre 20 et 30 personnes avec ou plutôt sans les bons papiers, plutôt francophone mais pas que.

Volonté d’accueillir à moyen et long terme cell-eux qui ne savent pas où poursuivre ou préfèrent tout simplement rester. Démarche de s’organiser face à la frontière et pas que dans une perspective d’ « accueil » humanitaire.

A Gap les mineurs étaient envoyés un peu sans solution sauf bonnes volontés jusqu’à réaction du département face au nombre, et réquisition de la paroisse par un camarade un peu trop longtemps en solo (4 mois tout seul à y dormir et faire vivre le lieu, présence de bénévoles mais superficielle).

Circuit des mineurs obligés de se déclarer au CD, puis hébergés jusqu’à évaluation de leur minorité, la plupart du temps refusée. Les motifs invoqués sont grotesques ou aberrants : à cette date dans ton pays il faisait chaud, dans ton récit tu dis que cette nuit-là il faisait froid… Donc tu n’es pas mineur. Ou alors si tu n’as mis que 8 mois pour venir de Guinée, tu es trop mature pour être mineur. Il leur reste les recours en justice. Un certain nombre a été envoyé vers d’autres département, là encore la plupart du temps sans solution durable (en gros, souvent refus de pris en charge).



Aujourd’hui

Le col de l’Echelle est impraticable du fait des chutes de neige cumulées et des dangers hivernaux (jusqu’à -15°C la nuit), risques d’avalanches, mais quand même encore des tentatives de passage. La situation de blocage renforce la dépendance aux passeurs pour traverser.

Col de Montgenèvre (là où se trouvent les locaux de la PAF), situation foireuse. On a pu être confrontées à des situations douteuses concernant l’implication régulière/systématique de passeurs en amont des personnes « secourues » (visites ou maraudes nocturnes).

La militarisation aujourd’hui est toujours forte et relève de la mise en danger explicite des gens concernés. Les flics sont méprisants avec les migrants, les reconduites sont faites dès que les secours n’insistent pas pour emmener tel ou telle à l’hôpital pour blessures ou engelures, malgré les températures. Passage à re-tenter les jours suivants pour les perdants ; certain-es passent 5 jours en montagne.

Ce soir à la CRS, « seulement » 8 accueillis. On se demande si l’un d’entre eux n’est pas un passeur… Merde.

Chez Marcel, gros coup de Dublin au moral des potes vivant ici en procédure et désormais avec des perspectives moins lumineuses en France. Nous galérons quand même un peu dans une certaine dispersion entre les 1001 choses à faire et situations souvent vécues comme des urgences, aussi près de cette sale frontière. Un certain ralentissement, sûrement dû au mètre de neige dans le jardin qui complique aussi un peu les tâches quotidiennes (compost aux poules, toilettes sèches verglacées, plus d’électricité solaire, la vie montagnarde quoi). Aussi un peu du fait des enquêtes qui commencent à se multiplier pour différents motifs, à suivre.

A Gap, vente de la paroisse par le diocèse pour projet immobilier, occupation d’un dernier groupe de résistantes avant évacuation, désormais les mineurs sont logés au 115 avec 3h d’accueil de jour au secours catholique pas du tout adapté aux mineurs, ou dans l’un des centres ouverts ces derniers mois, glauques et certains fermés au public où il y a eu plusieurs TS et où on leur dit qu’ils coûtent cher et qu’ils feraient mieux de partir de France.

Un des copains nous rend visite cette semaine, il était à la maison avant… il va devoir partir en Prahda, à Géménos. Là-bas, comme à Vitrolles, on peut se faire arrêter du jour au lendemain, plus ou moins, et expulser en Italie de manière violente et sans passage devant le moindre témoin ou juge, mais devant les potes pour montrer ce qui les attend tou-tes. Prahda, 60 hôtels en place, l’avenir des dublinés en France, voir les articles nombreux.

Frontière à Briançon et ailleurs. Les PPF (ici par exmple les 2 cols cités, et la bande-frontière de 20 km) se généralisent. Loi d’état d’urgence ordinaire récente oblige, 373 points (PPF/PPA) sont désormais dans le régime frontalier. Voir les articles sur le sujet, mediapart par exemple. Apartheid silencieux qui généralise la frontière et ses conséquences sur une large partie du territoire, à suivre.

On a vraiment l’impression en regardant cette année 2017 d’une casse complète des droits des étrangers, majeurs ou mineurs. Majeurs dublinés systématiquement, voués à l’expulsion ,sans possibilité réelle d’asile ici, et mineurs piégés par la démission de l’état « décentralisé » (ASE : compétence des départements !).

Problématiques

Dans tout ça, si on devait souligner quelques perspectives qu’il nous semblent important de ne pas oublier, on pourrait parler des vies des personnes que nous rencontrons, des vies cachées à cause du risque d’arrestation, des existences que l’état essaie d’écraser à toutes les étapes, cloisonner, soumettre à des conditions administratives horribles dignes de kafka, des chantages, des vies rendues invisibles par tout ça, à l’écart de nos métropoles et de nos vies normales, et même par un certain nombre de nos solidarités qui acceptent sans s’en rendre compte ou sans savoir faire autrement de participer à cacher concrètement les clandestins ou présumés clandestin-es. Invisibilité personnes et solidarités clandestines.

Les médias font leur part de ce travail d’invisibilisation des exilé-es. Récemment, deux journalistes français et suisse se sont fait arrêter au col de l’échelle et retenir en gav avec des motifs de poursuites pour aide à l’entrée et/ou au séjour. Dans les journaux, on parle de ça, de la pression aux journalistes, de la scène… et en quelques mots à la toute fin de l’article, oui, du renvoi en Italie des 2 mineurs.

La médiatisation récente des migrations par les Hautes-Alpes prend la forme d’un défilé de journalistes tous les 2 jours, de ce buzz virevoltant, qui ignore bien trop les préoccupations des ami-es en exil vivant ici, qui d’ailleurs la plupart du temps ne veulent pas leur parler. Il est sûrement important de rendre visible les phénomènes ici, les solidarités, mais est-ce que cela change quoi que ce soit à la militarisation, aux violences continues et aux tortures administratives silencieuses, au racisme d’état et aux complicités confortables des bons citoyens ? Comment éviter cette dépossession, ce vol continu de la parole des « migrant-es », les plus concernées ?

On aimerait bien voir se multiplier les tentatives de médias libres, ami-es, où nous construisons ensemble dans un temps et de manières choisies et consenties, ce que nous voulons dire de nos propres histoires, et pas les laisser dans les mains ou les objectifs de journalistes interchangeables qui passent d’ici à là, d’un front au suivant, en zappant l’intime et l’humain de tout ça, pour servir les explications qui arrangent cette société. D’ailleurs, en janvier on aura sûrement la visite d’une compagnie de théâtre grenobloise pour différents ateliers.

2017, encore une belle année de violence systématique de l’état dans ses multiples pratiques à l’encontre des indésirables, depuis la frontière physique jusqu’au « campo » isolé. Et outre la palette des violences, l’hypocrisie, le mensonge sur les actes programmés et exécutés. Le déni des responsabilités des administrations et de leurs agents, qu’on pourrait nommer, nombreux, qui envoient des mineurs à la rue en hiver, ou d’autres en pleine montagne à crever peut-être, l’espèrent-ils.Et, petite cerise à vomir de plus, l’inversion des responsabilités, chaque fois que sont intimidées celles et ceux qui s’organisent et agissent pour que tout ça ne continue pas comme ça, pour que quelque chose soit fait. Pour que ce soit un peu moins inhumain.

Quelques problèmes ont été rencontrés ici dans l’action « collective ». Pour illustrer, revenons à Montgenèvre en mai dernier. Lors d’un rassemblement à la PAF contre des expulsions, l’assistante sociale retenue avec les migrants est relâché ; une partie des « soutiens » pat avec elle, en oubliant peut-être les autres retenus à l’intérieur. A un moment donné, des amis font barrage pour empêcher les voitures de police de passer ; une voiture fonce sur l’un d’eux, l’envoyant aux urgences. Une des « soutiens » précédentes lui envoie (aux urgences) un gentil sms lui disant qu’il dessert la cause en agissant comme ça, qu’il ne faut pas aller aussi loin. Le lendemain, communiqué de désolidarisation d’une partie des « soutiens » face à l’action en question…

Col de l’Echelle, 23 septembre. Un mois après l’accident (qui n’en était pas un), la manif qui suit le pique-nique ; des prises de parole amies, motivées contre les violences policières à la frontière. Et pour finir, une dernière prise de parole, de la présidente de l’association bien en vue, se dissociant en rappelant à la police toute son affection, son respect, et sa peine qu’on la force à faire des fois des trucs pas bien, mais que c’est pas les policiers le problème vu qu’ils ont quand même une famille et des enfants.

Perspectives / Affirmation

Le Briançonnais, c’est un peu loin du reste du pays, mais pas que. De beaux liens se tissent dans des territoires désormais un peu plus familiers. On imagine, on se rend visite, on essaie des trucs, sur d’autres bases qu’on construit peu à peu. Ça permet d’accueillir des gens qui ont besoin de partir d’ici, d’aller voir ailleurs. De Lyon par contre on connaît pas encore grand-chose à part 2 potes et une adresse, Le Rafiot. On a entendu parler de l’occupation de la fac mais on a un peu du mal à se connecter à internet à la maison, pour de vrai. Ça doit être une histoire de cols de montagne à franchir, pour les ondes aussi.

On aimerait bien renforcer les liens avec une grande ville comme ça pour l’accueil de celle-eux qui en ont besoin. Et puis aussi renforcer les réseaux d’entraide et de lutte qui appellent les potes ici mais qui sont un peu loin de ces dynamiques, dans ce coin de montagne. On y réfléchit, mais on y arrivera mieux avec votre visite prochaine ou par échange de courriers et autres, « invitation », comprenne qui peut.

Avant de se dire au revoir et à la prochaine, on peut vous redire combien il nous est important de réaffirmer que nous vivons dans ce lieu et voulons nous relier non pas dans une perspective solidaire humanitaire, mais clairement contre cet horrible régime de frontières raciste et inhumain, ces politiques migratoires et d’exploitation, et tout ce reste-là.

Et que nous travaillons à questionner nos privilèges, et à éviter les positions de leadership en visant plutôt de soutenir l’auto-détermination des luttes des personnes exilé-es, en ami-es, en potes.




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