Mai 30, 2022
Par Lundi matin
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Cette semaine, la journaliste Greta Kaczinsky nous emmĂšne au cƓur de la Tasmanie oĂč un mouvement de rĂ©sistance Ă©cologique s’efforce d’empĂȘcher la destruction d’une partie de la forĂȘt pluviale de Tarkine par une compagnie miniĂšre. Elle s’est entretenue avec Charley, un.e activiste local.e : « Des luttes sont en cours sous toutes les latitudes et je pense que ces histoires doivent circuler. Ce qui marche, ce qui ne marche pas. Il y a des recettes qui font transpirer la machine et leur font avoir des cauchemars. Il y a des histoires qui nous font sortir de nos canapĂ©s, chausser nos bottes, se tenir la main en avançant. On doit en parler, sentir que la terre tremble de toutes parts, que la rĂ©sistance s’organise et grandit. Un printemps rampant, depuis la forĂȘt, Ă  travers les barbelĂ©s et par delĂ  les frontiĂšres. Â»

Les réponses de Charley sont entrecoupées de récits, signalés par des italiques.

GK : Bonjour Charley. Tu nous Ă©cris depuis la Tasmanie. Pourrais-tu nous faire une brĂšve description de cette Ăźle et de cette rĂ©gion, la Tarkine, qui est au centre de votre lutte  ?
Charley : lutruwita / Tasmanie est une Ăźle au sud de ce qui a Ă©tĂ© appelĂ© Australie par les colons europĂ©ens. PrĂ©sents depuis plusieurs dizaines de milliers d’annĂ©es, le peuple palawa pakana est le gardien originel et indĂ©fectible de lutruwita. Cette terre leur a Ă©tĂ© volĂ©e et n’a jamais Ă©tĂ© rendue. Aujourd’hui encore, des forces capitalistes continuent d’exploiter les forĂȘts et les mers de lutruwita, avec la mĂȘme indiffĂ©rence que les premiers envahisseurs il y a plus de 200 ans.

RĂ©gion reculĂ©e dans le nord ouest de lutruwita, takayna / Tarkine contient la deuxiĂšme plus grande forĂȘt primaire pluviale tempĂ©rĂ©e au monde, hĂ©berge de nombreuses espĂšces sauvages endĂ©miques et protĂ©gĂ©es, possĂšde une flore qui remonte Ă  l’ancien supercontinent Gondwana, et est d’une importance culturelle et historique capitale pour les PremiĂšres Nations [1]. Il m’est arrivĂ© plusieurs fois de rencontrer des touristes qui, Ă©blouis par leur sĂ©jour dans takayna, sont effarĂ©s d’apprendre que ce havre de vie ne bĂ©nĂ©ficie quasiment d’aucune protection contre les menaces capitalistes grandissantes : extraction miniĂšre, dĂ©forestation intensive, pratiques touristiques destructrices par des vĂ©hicules tout-terrain.

(CrĂ©dit : Rob Blakers)
Un petit rĂ©sumĂ© de votre lutte : pourquoi la compagnie miniĂšre MMG s’intĂ©resse Ă  cette forĂȘt  ?
MMG est une compagnie miniĂšre, largement dĂ©tenue par le gouvernement chinois et implantĂ©e sous plusieurs latitudes. Cette compagnie a plusieurs fois Ă©tĂ© sĂ©vĂšrement pointĂ©e du doigt pour des violences envers les populations humaines locales, et plus largement, envers le Vivant. En ce moment mĂȘme, au PĂ©rou, des membres des PremiĂšres Nations mĂšnent une lutte contre l’expropriation de leurs terres par MMG [2]. En lutruwita, la mine de MMG est situĂ©e Ă  Rosebery, de l’autre cĂŽtĂ© de la riviĂšre Pieman qui marque la frontiĂšre sud de takayna. Initialement destinĂ© Ă  accueillir tous les rĂ©sidus miniers toxiques de la mine jusqu’à sa fermeture, le bassin de rĂ©tention actuel (photo ci-dessous) atteindra bientĂŽt sa limite. La construction d’un nouveau bassin est, selon la compagnie, cruciale pour l’avenir de la mine. Leur projet est donc de dĂ©truire 285 ha de forĂȘt primaire de l’autre cĂŽtĂ© de la riviĂšre, situĂ©e dans takayna, pour y dĂ©verser leurs produits toxiques miniers.
Actuel bassin de rétention de produits toxiques, situé en dehors de takayna.

(CrĂ©dit : Rob Blakers)
Pourquoi vous opposez-vous Ă  ce projet de bassin de rĂ©tention prĂ©vu dans la McKimmie Valley ?
Ce projet est criminel. DĂ©truire plus de 200 ha de forĂȘt primaire millĂ©naire et intacte, pour la remplacer par une poubelle pour produits toxiques. Nous avons ici un exemple classique d’un arbitrage purement financier privilĂ©giant le profit immĂ©diat et des destructions irrĂ©versibles Ă  une vision de long terme et respectueuse du Vivant.
McKimmie Valley, dans le sud-est de takayna, forĂȘt pluviale tempĂ©rĂ©e.

(CrĂ©dit : Rob Blakers)
Pourrais-tu nous faire un petit historique de votre lutte  ? Et qui prend part Ă  ce combat ?
La lutte est organisĂ©e par une ONG tasmanienne, la Bob Brown Foundation (BBF) [3]. Souvent qualifiĂ©e de grassroot organisation (fort ancrage populaire), la BBF bĂ©nĂ©ficie de ramifications locales trĂšs fortes Ă  travers toute l’üle, et mĂȘme au-delĂ . Chaque annĂ©e, des dizaines de citoyens prĂ©occupĂ©s prennent activement part au combat menĂ© par la BBF pour la protection des espaces sauvages de lutruwita. Des personnes de tous horizons, aux chemins de vie divers s’unissent, mettent leur savoir, leur Ă©nergie, leur temps et leur amour dans cette lutte commune.

C’est en dĂ©cembre 2020 que nous avons pris connaissance de ce projet macabre. Et dĂšs le 1er janvier 2021, les activistes dĂ©ferlent sur la route menant Ă  cette forĂȘt, et Ă©rigent les premiĂšres barricades pour empĂȘcher l’accĂšs Ă  la McKimmie Valley par les machines de MMG. Cinq mois plus tard, la police viendra nous dĂ©raciner, libĂ©rant ainsi la voie Ă  MMG qui y installera le mĂȘme jour un poste de sĂ©curitĂ© 24/7 et d’imposants portails. S’ensuivra un mouvement de dĂ©sobĂ©issance civile et de solidaritĂ© remarquable. Chaque jour, pendant trois mois consĂ©cutifs, peu aprĂšs 3 heures du matin, un groupe de citoyens seront dĂ©posĂ©s devant les portails de la mine, marcheront 8 km sur la route forestiĂšre en pleine nuit, avec une seule idĂ©e en tĂȘte : s’attacher aux machines destructrices et les empĂȘcher de fonctionner. Au petit matin, les employĂ©s de MMG arriveront et trouveront les activistes, enchaĂźnĂ©.e.s Ă  ces machines, leur corps comme seul barrage Ă  la destruction de ces forĂȘts. Soixante et onze d’entre eux refuseront d’obĂ©ir aux officiers de police leur demandant de se dĂ©tacher de ces machines. Soixante et onze citoyen.e.s se laisseront arrĂȘter en signe de protestation contre la destruction de cette forĂȘt. La plupart dĂ©sobĂ©issaient Ă  l’Ordre pour la premiĂšre fois de leur vie. Ces vagues de protestations dureront jusqu’au 15 juillet 2021, quand, Ă  la surprise gĂ©nĂ©rale, les portails s’ouvrent et les camions quittent la forĂȘt. Quelques mois de rĂ©pit. En janvier 2022, la ministre fĂ©dĂ©rale apporte son soutien officiel au projet de la compagnie miniĂšre, considĂ©rant que la planification proposĂ©e par MMG est respectueuse de la loi environnementale australienne. Retour Ă  la case dĂ©part. La BBF organise alors un nouveau blocage de la route, autour d’un camper van banalisĂ©, la “Lady Bug”. Ce nouveau blocage empĂȘchera MMG de se rendre dans takayna pour cinq mois supplĂ©mentaires.

Activiste attachĂ©e Ă  une machine Ă  l’aide d’un coude mĂ©tallique, 19 mai 2021.

Elle sera arrĂȘtĂ©e le jour mĂȘme, aprĂšs avoir volontairement interrompu les opĂ©rations miniĂšres pendant plusieurs heures. (CrĂ©dit : Ramji)
Camper van, la “Lady Bug”, dont le chĂąssis a Ă©tĂ© cimentĂ© sur le chemin forestier,

bloquant ainsi l’accĂšs Ă  takayna, janvier 2021. (CrĂ©dit : Anna Brozek)
RĂ©clamez-vous la fermeture de la mine ?
BBF ne rĂ©clame pas la fermeture de la mine en soi, bien qu’elle pointe frĂ©quemment les souillures perpĂ©trĂ©es par MMG sur le vivant, comme les fuites de produits toxiques dans les cours d’eau adjacents [4]. Cette mine est vieille de plus de 80 ans, et ne prĂ©voit pas de nouveaux sites d’exploitation en dehors du bassin de rĂ©tention mentionnĂ© plus haut. C’est ce projet de bassin de rĂ©tention proposĂ© Ă  l’intĂ©rieur de takayna auquel nous nous opposons fermement. Notre message est simple : les activitĂ©s de MMG n’ont rien Ă  faire dans takayna / Tarkine.
Comment t’es-tu toi-mĂȘme retrouvĂ©.e impliquĂ©.e dans ce combat en Tasmanie ?
Je suivais les luttes de la BBF depuis les rĂ©seaux sociaux. PlutĂŽt passivement, pendant plusieurs mois. Il n’a fallu qu’une photo pour que je bascule. La photo d’une amie attachĂ©e Ă  un excavateur au milieu d’une forĂȘt primaire, interrompant ainsi sa destruction. J’ai dĂ» quitter mon travail trĂšs tĂŽt ce jour-lĂ . Lorsqu’on sait, c’est difficile de feindre l’ignorance. Et comme le sommeil ne venait pas ce soir-lĂ , j’ai dĂ©cidĂ© de remplir mon sac Ă  dos et de les rejoindre. Je suis arrivĂ©.e au campement aux aurores, aprĂšs six heures de route. Scott m’a accueilli.e avec une tasse de cafĂ© et sans me poser de questions. Quatre heures de formation Ă  l’action directe non violente, et me voilĂ  chargĂ©.e de ravitailler un camp secret d’activistes, dissimulĂ© au milieu d’une exploitation miniĂšre. Je passe par-dessus les barbelĂ©s et suit les indications de Scott griffonnĂ©es sur un morceau de papier. AprĂšs trois heures Ă  crapahuter Ă  travers la forĂȘt, j’arrive au campement secret. La conversion a Ă©tĂ© radicale. Je n’ai pas voulu quitter cette forĂȘt pendant les huit semaines qui suivirent. Jusqu’à ce que les machines fassent demi-tour.
Tree-sit au-dessus d’un camp d’activistes, au milieu d’une exploitation forestiĂšre. (CrĂ©dit : Ramji)
Tu nous racontes que vos actions de blocages ont Ă©tĂ© plutĂŽt efficaces : ’1 heure et 20 minutes, c’est tout ce que MMG a pu travailler en une semaine.’ Peux-tu nous dĂ©crire concrĂštement votre quotidien sur les barricades  ?
Le soleil se couche, les derniers rayons percent la canopĂ©e au-dessus du campement. Scott appelle les activistes Ă  s’asseoir en cercle autour du feu pour la rĂ©union du soir. La “journĂ©e” va enfin commencer. Cette rĂ©union est le moment oĂč toutes les dĂ©cisions sont prises au consensus, aprĂšs avoir assurĂ© le consentement de chacun.e : dĂ©briefing de la journĂ©e, la planification pour la nuit et celle du lendemain. Un dernier hochement de tĂȘte et les activistes se dispersent dans l’obscuritĂ©. Il y a ceux qui s’occupent de l’organisation camp et que la cafetiĂšre soit toujours pleine. Il y a ceux qui, dĂ©jĂ , se glissent dans leur duvet, pour glaner quelques heures de sommeil avant de guetter l’arrivĂ©e des voitures de la compagnie miniĂšre, de sonner l’alerte aux lueurs des premiers gyrophares. Je fais partie du troisiĂšme groupe aujourd’hui, celui qui travaille Ă  la lumiĂšre de la lune. Je rassemble le matĂ©riel d’escalade, pendant que j’entends les premiers coups de pioche qui rĂ©sonnent froidement dans le silence de la nuit. Notre objectif : planter au milieu du chemin forestier un tronc de treize mĂštres, tronc abandonnĂ© par MMG sur le bord du chemin lors de sa construction. Quatre cordes sont attachĂ©es au sommet du tronc alors qu’il est encore au sol. Une corde dans chaque coin, Ă  travers des poulies amarrĂ©es Ă  des souches d’arbre. Spider coordonne les travaux. Sous ses instructions, le tronc se met tranquillement en mouvement. Demain, les bulldozers devront freiner lorsqu’ils le distingueront Ă  travers le brouillard matinal. Une joie enivrante plane dans le petit groupe. À vingt mĂštres de lĂ , on entend cliqueter les mousquetons de Dyna, qui doucement grimpe Vicaria, l’Eucalyptus surplombant la route. Du haut de notre totem de treize mĂštres descend un cĂąble que j’attache Ă  un autre cĂąble au bout duquel Dyna a suspendu un tree-sit sous la canopĂ©e de Vicaria. Il est un peu plus de trois heures du matin lorsque Possum s’installe en haut de l’arbre dans le tree-sit. Et puisque le tree-sit est connectĂ© Ă  ce poteau plantĂ© au milieu de la route, la police devra grimper pour l’arrĂȘter afin rĂ©tablir l’accĂšs routier. Ce qui prendra des heures, ou peut-ĂȘtre mĂȘme plus. Maintenant, il s’agit de ramasser bouts de corde et pioches, et disparaĂźtre dans la nuit.

Trois coups de klaxon. C’est le signal. Ils sont dĂ©jĂ  lĂ . Je m’extirpe difficilement de mon duvet, attrape ma radio et cours Ă  travers la forĂȘt pour rejoindre mon poste. Chacun sait ce qu’il et elle a Ă  faire. Je suis en lien avec notre Ă©quipe mĂ©dia situĂ©e en ville, je leur transmets informations et photos pour qu’ils et elles diffusent la nouvelle : aucun arbre ne sera abattu aujourd’hui, les machines sont Ă  l’arrĂȘt. Plus tard, la camionnette de police repasse devant nous Ă  toute allure. Il est 15:47, Possum a Ă©tĂ© arrĂȘtĂ©.e et notre totem abattu. Et bientĂŽt, c’est dĂ©jĂ  demain.


Tree-sit reliĂ© Ă  une structure en travers d’un chemin forestier, 21 avril 2022 (CrĂ©dit : Ramji)
Comment s’organisent les actions que vous menez ? Quels sont vos objectifs ?
L’objectif de nos actions est de crĂ©er un rapport de force avec des organisations destructrices du Vivant pour les contraindre Ă  cesser leur activitĂ©. En interrompant leur activitĂ©, on exerce une pression sur leur moyen de profit, leur raison d’ĂȘtre, tout en attirant l’attention mĂ©diatique qui va vĂ©hiculer notre message Ă  la population et aux dĂ©cideurs. Cette tactique de retardement a pour but d’empĂȘcher la destruction imminente du Vivant, tandis que notre Ă©quipe de juristes porte le combat sur le terrain lĂ©gislatif pour assurer des victoires de long terme, voire dĂ©finitives. Toutes nos actions sont non-violentes. La plupart sont organisĂ©es autour d’un.e ou plusieurs activistes qui vont mettre leur corps en travers de la machine capitaliste et la forcer Ă  arrĂȘter son activitĂ©. Ce faisant, elles et ils se mettent consciemment dans une situation illĂ©gale en signe de protestation, jusqu’à ce que les forces policiĂšres les arrĂȘtent. Chaque action est minutieusement prĂ©parĂ©e, avec plusieurs activistes prĂ©sents sur le site pour veiller et soutenir les “arrĂȘtables”. Ce groupe en premiĂšre ligne est supportĂ© par un soutien logistique, Ă©motionnel et matĂ©riel situĂ© en seconde ligne. Des groupes dispersĂ©s sur l’üle crĂ©ent une toile de support cruciale pour la lutte. Confection de banniĂšres, formation Ă  l’action directe non-violente et Ă  la grimpe d’arbres, crĂ©ation d’engins de blocage, rĂ©colte de fonds, dons ou culture de nourriture. À une Ă©poque oĂč la frustration et le sentiment d’impuissance tĂ©tanise une grande partie de la population, ce mouvement d’action non-violente rallume des flammes et retisse des morceaux d’humanitĂ©.
Groupe d’activistes autour d’un vĂ©hicule cimentĂ© Ă  la route menant Ă  une forĂȘt de takayna menacĂ©e de destruction, 18 avril 2022, (CrĂ©dit : Ramji).
Activiste en haut d’un trĂ©pied, en travers de la route d’une exploitation forestiĂšre,

dans la forĂȘt native de Wentworth, (CrĂ©dit : Ramji).
Quel rapport entretenez-vous avec la police sur place ?
La police tasmanienne est, de nos jours, peut-ĂȘtre moins physiquement violente que dans d’autres États australiens [5,6], ou qu’en France, mais fait preuve d’une violence systĂ©mique manifeste dans son soutien aux forces capitalistes. Pour y faire face, nous nous organisons, en filmant et documentant chaque action avec les forces policiĂšres, en ayant une seule personne qui interagit avec eux, et en nous informant sur nos droits et les consĂ©quences lĂ©gales de nos actions. Le droit de protester en lutruwita est cependant menacĂ© par un projet de loi qui est en ce moment mĂȘme examinĂ© par les dĂ©putĂ©s. Si ce projet Ă©tait adoptĂ©, les activistes non-violents risqueront jusqu’à 18 mois de prison et 12 000 dollars australiens d’amende.

Intervention policiĂšre pour mettre fin au blocage protĂ©geant takayna, 14 mai 2022.

Il Ă©tait sans doute 13:12 lorsque cet officier de police m’a assignĂ© un nouvel “14 days move-on order” (17/05/2022). Quatorze jours pendant lesquels je ne pourrai pas revenir dans cette forĂȘt. Ça ne faisait pourtant qu’une heure que j’avais pu y revenir depuis ma derniĂšre “punition”. La cause  ? Le conducteur d’un bulldozer a appelĂ© les autoritĂ©s pour signaler ma prĂ©sence sur ce chemin forestier public. Je ne faisais pourtant que prendre des photos pour documenter la destruction de la forĂȘt takayna. Peu importe, on se reverra dans 14 jours.

Manifestation contre le nouveau projet de loi qui restreindrait radicalement les libertĂ©s de manifester en lutruwita, devant le parlement Tasmanien, 22 septembre 2021, (CrĂ©dit : Anna Brozek)
Activiste arrĂȘtĂ©e par la police, nipaluna / Hobart, 24 mars 2022

aprĂšs avoir occupĂ© les locaux de “Sustainable Timber Tasmania”, l’organisation responsable de la dĂ©forestation en lutruwita, (CrĂ©dit : Matt Newton).
Maintenant que le recours contre la ministre de l’Environnement australienne a Ă©tĂ© rejetĂ© par la justice, comment apprĂ©hendez-vous les prochains mois de lutte ?
Les actions légales sont importantes, mais notre lutte ne doit pas en dépendre ou se résumer à cet aspect.

Nous Ă©tions un petit groupe d’activistes au campement dans la forĂȘt lorsque le refus du juge a rĂ©sonnĂ©. Presque immĂ©diatement et silencieusement, nous nous sommes mis.e.s au travail pour prĂ©parer la rĂ©sistance, l’une attrapant une pioche, l’autre une radio ou un harnais. Il va falloir tenir nos positions. Demain la police viendra nous dĂ©loger. Et dĂ©jĂ  un appel au peuple de lutruwita est lancĂ© sur les rĂ©seaux sociaux : rejoignez la lutte, le sort de cette forĂȘt est dĂ©sormais suspendu Ă  vos doigts. Alors que les juristes s’activeront Ă  prĂ©parer le procĂšs, les bulldozers seront libres d’envahir la forĂȘt dĂšs demain. Sauf si
  !

Sur quoi se base l’action lĂ©gale contre le ministĂšre de l’Environnement australien  ? Qu’attendez-vous du recours pour faire annuler l’autorisation du projet par le gouvernement fĂ©dĂ©ral, qui sera instruit en juillet 2022 ?
Pendant le blocage de la forĂȘt, les militant.e.s ont enregistrĂ©, cinq mois durant, l’activitĂ© sonore nocturne avec des enregistreurs audios dispersĂ©s dans la forĂȘt de McKimmie. Sans vraiment savoir ce qu’elles et ils cherchaient. Les rĂ©sultats sont Ă©difiants : la Tasmanian Masked Owl, une espĂšce de chouette protĂ©gĂ©e par la loi fĂ©dĂ©rale, a Ă©tĂ© dĂ©tectĂ©e sur site avec une frĂ©quence qui surpasse de loin toutes les Ă©tudes scientifiques disponibles. Plus encore, un enregistrement a particuliĂšrement interpellĂ© les expert.e.s : elles et ils pensent y entendre un ou une nouveau-nĂ©.e appelant pour ĂȘtre nourri.e, suggĂ©rant qu’une naissance de cette espĂšce en danger d’extinction a eu lieu rĂ©cemment dans cette forĂȘt. Des photographies d’un mĂąle et d’une femelle de cette espĂšce ont aussi Ă©tĂ© prises. Tout cela par et grĂące aux militant.e.s qui ont passĂ© l’hiver dans cette forĂȘt.

Ces rĂ©sultats, validĂ©s et applaudis par plusieurs expert.e.s scientifiques, servent donc de base pour l’action lĂ©gale contre la Ministre chargĂ©e de la protection des espĂšces protĂ©gĂ©es, qui refuse de les prendre en considĂ©ration.

On se revoit en juillet.

Tasmanian Masked Owl, espĂšce de chouette en voie d’extinction et protĂ©gĂ©e, rĂ©sidente de la forĂȘt McKimmie menacĂ©e de destruction par MMG, avril 2022, (CrĂ©dit : Rob Blakers).
Y a-t-il des dĂ©bats au sein de votre mouvement de rĂ©sistance, entre les partisans de l’action de terrain que vous menez et ceux qui prĂ©fĂšrent des actions plus conventionnelles (recours en justice, plaidoyer) ?
La devise de BBF est “Direct Action for Earth”, action directe pour la Terre. Son mode d’action est donc principalement la dĂ©sobĂ©issance civile directement dirigĂ©e contre les outils de destruction du Vivant. Elle va souvent de pair avec une action lĂ©gale et scientifique. DĂ©sobĂ©issance civile, action lĂ©gale, recherche scientifique : ces trois axes se soutiennent et se nourrissent mutuellement. Par exemple :

a) les barricades Ă©rigĂ©es l’hiver dernier dans takayna ont permis de retarder l’arrivĂ©e des bulldozers

b) ce qui a permis Ă  l’équipe scientifique de faire des recensements d’espĂšces protĂ©gĂ©es

c) les rĂ©sultats de l’étude scientifique ont permis Ă  l’équipe de juristes d’engager une procĂ©dure judiciaire

d) ce qui a donnĂ© du rĂ©pit aux activistes et a renforcĂ© leur lĂ©gitimitĂ© Ă  bloquer l’accĂšs de cette forĂȘt

Que signifie la non-violence et pourquoi avoir fait ce choix ?
La non-violence est ici un choix stratĂ©gique pour atteindre nos objectifs. Un choix viable et efficace dans le contexte lĂ©gal et culturel tasmanien actuel. L’action non-violente interpelle les esprits, sans susciter le dĂ©saveu ou la disqualification chez la majoritĂ© des habitants. Si la violence Ă©tait utilisĂ©e, ce soutien du peuple de lutruwita ne serait sans doute pas aussi important et cela risquerait d’exposer les activistes Ă  une sĂ©vĂšre rĂ©pression punitive physique de la part des autoritĂ©s. Gardons en tĂȘte que la “violence” est un concept subjectif et relatif. Certains s’égosillent en dĂ©nonçant la “violence” perpĂ©trĂ©e par une personne franchissant le seuil de ce qu’ils ou elles appellent une propriĂ©tĂ© privĂ©e. D’autres pointent l’extrĂȘme “violence” que constitue la destruction d’une forĂȘt primaire pour y construire une dĂ©charge bĂ©tonnĂ©e.

Lorsque je pense Ă  l’action non-violente, j’ai ce souvenir qui me vient en tĂȘte :

Depuis 6h ce matin, Laz a son bras attachĂ© Ă  une Ă©paisse couche de ciment coulĂ©e sous le capot d’une voiture. Voiture en travers de la route des bulldozers. Les managers de MMG tournent en rond, regardent leurs montres, exaspĂ©rĂ©s. Laz est sourde de naissance et ne sera pas dĂ©rangĂ©e par le marteau-piqueur policier qui tente de briser le ciment autour de son bras. Alors que le flic sue Ă  grosses gouttes, Laz rit aux grimaces que nous lui faisons de l’autre cĂŽtĂ© du ruban de sĂ©curitĂ©. Il est 16:50 lorsque Laz est finalement arrĂȘtĂ©e et crie “Une autre journĂ©e de rĂ©pit pour takayna” avant que la porte de la camionnette de police ne se referme sur elle. La nuit tombera 30 minutes plus tard et les camions n’auront pas le temps de se mettre Ă  l’Ɠuvre. Une amende et une convocation au tribunal plus tard, Laz sortira du commissariat en souriant.

Activiste bloquant l’accĂšs Ă  takayna en attachant son bras Ă  une Ă©paisse couche de ciment coulĂ©e sous le capot d’un vĂ©hicule, 19 avril 2022, (CrĂ©dit : Ramji).
Quel est l’état du combat Ă©cologique en Australie de maniĂšre plus gĂ©nĂ©rale ? Y a-t-il d’autres luttes locales ressemblant Ă  celle-ci ? Que pensez-vous du mouvement des jeunes en grĂšve pour le climat ?
lutruwita a une longue histoire de rĂ©sistance populaire et de luttes pour la protection des espaces sauvages. La lutte contre le barrage hydraulique sur la riviĂšre Franklin [7] ou le combat contre la dĂ©forestation des forĂȘts primaires de la Upper Florentine [8], toutes deux victorieuses, ont fait date dans l’imaginaire collectif. Ailleurs en Australie, la campagne “STOP ADANI” a luttĂ© pendant des annĂ©es contre l’établissement d’une immense mine de charbon dans l’État du Queensland [9–11]. Le groupe d’action directe non-violente “Frontline Action on Coal” (FLAC) a jouĂ© un rĂŽle essentiel dans cette campagne [12]. Plus rĂ©cemment, un autre groupe d’action non-violente, Blockade Australia, a bloquĂ© des centres nĂ©vralgiques de l’économie australienne [13]. Blockade Australia a annoncĂ© vouloir perturber la mĂ©tropole de Sydney fin juin en menant des actions non-violentes d’envergure. Bien que de nombreuses luttes ne parviennent pas Ă  la victoire espĂ©rĂ©e, elles sont, malgrĂ© tout, toutes souhaitables et dĂ©sirables puisqu’elles font vibrer notre humanitĂ© en dĂ©fendant notre Terre commune.

Manifestation contre le projet minier ADANI dans l’état du Queensland, (CrĂ©dit : Ramji).

Le mouvement des jeunes en grĂšve pour le climat est trĂšs vif en Australie, notamment dans les grandes mĂ©tropoles comme Melbourne ou Sydney. Elles et ils m’inspirent. Leur vision est claire et leurs demandes sont fortes. Leur dĂ©termination impose le respect et l’humilitĂ©. Ce mouvement fait valser de ’vieilles certitudes blanches” en lambeaux, et c’est trĂšs bien.

Dans les annĂ©es 1990, des militants de l’organisation Ă©cologiste Earth First ! voyageaient Ă  travers le monde pour soutenir des populations locales dans leurs luttes contre la destruction de leur milieu de vie, esquissant par-lĂ  les dĂ©buts d’une internationale Ă©cologiste. Pensez-vous qu’un tel mouvement serait souhaitable dans votre cas, et plus gĂ©nĂ©ralement pour la dĂ©fense des milieux menacĂ©s Ă  l’échelle mondiale ? Quelles autres actions efficaces, menĂ©es Ă  l’échelle internationale, seraient souhaitables selon vous ?
Les luttes non-violentes et travaux d’Earth First ! ont nourri et pollinisĂ© de nombreuses luttes tasmaniennes. En termes d’idĂ©ologie et d’axiologie : l’importance de la “Security culture” ou bien leur cĂ©lĂšbre “No Compromise !”. En termes pratiques : l’utilisation de plateformes dans les arbres (tree-sit), de coudes mĂ©talliques (elbow) ou de vĂ©hicules bloquants (lock box, dragon) utilisĂ©s pour bloquer des routes ou immobiliser des machines [14].

Une internationale Ă©cologiste
 oui, c’est un but que nous devons atteindre. Concourir Ă  cette union des luttes, partager des connaissances et lancer des actions coordonnĂ©es, comme un grondement sous toutes les latitudes. Tout en conservant un ancrage local fort, depuis la racine.

19 mai 2022. C’est un peu aprĂšs 8:00 du matin que le premier semi-remorque transportant des troncs de forĂȘts primaires a Ă©tĂ© forcĂ© de freiner. Un peu plus tĂŽt nous avions bloquĂ© l’accĂšs de cette scierie au Nord de lutruwita. Deux tonneaux remplis de ciment, plusieurs centaines de kilos chacun, en travers de la route. Trois activistes attachĂ©s Ă  ces tonneaux. L’accĂšs Ă  la scierie sera bloquĂ© pendant plusieurs heures, provoquant une file de plusieurs dizaines de camions Ă  l’arrĂȘt. Des arbres vieux de plusieurs siĂšcles, assassinĂ©s, rĂ©duits en copeaux de bois dans cette scierie, avant d’ĂȘtre exportĂ©s vers la Chine. Un non-sens criminel. Une banniĂšre est brandie par les activistes : “Vote for Native Forests”, quelques jours avant les Ă©lections lĂ©gislatives. La mĂȘme banniĂšre est brandie par des dizaines d’autres groupes australiens ailleurs dans le pays, le mĂȘme jour, Ă  la mĂȘme heure. Une action coordonnĂ©e, des citoyens unis contre la destruction des forĂȘts primaires.

Blocage de la scierie ARTEC dans le Nord-Est de lutruwita

Action coordonnĂ©e avec plusieurs groupes australiens, 19 mai 2022, (CrĂ©dit : Karen Keefe)
Tu nous as Ă©crit car, selon toi, l’histoire de votre combat « peut intĂ©resser et inspirer le peuple francophone Â». Comment vois-tu le mouvement Ă©cologique français depuis l’Australie et que voudrais-tu lui transmettre ?
Il est facile de se sentir seul.e Ă  se battre dans son coin. Contre une multinationale, contre la machine capitaliste. Des luttes sont en cours sous toutes les latitudes et je pense que ces histoires doivent circuler. Ce qui marche, ce qui ne marche pas. Il y a des recettes qui font transpirer la machine et leur font avoir des cauchemars. Il y a des histoires qui nous font sortir de nos canapĂ©s, chausser nos bottes, se tenir la main en avançant. On doit en parler, sentir que la terre tremble de toutes parts, que la rĂ©sistance s’organise et grandit. Un printemps rampant, depuis la forĂȘt, Ă  travers les barbelĂ©s et par delĂ  les frontiĂšres.

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Pour aller plus loin :

  • Film, “They say I’m a terrorist” par Rummin Productions – vimeo.com/553098908. Sur la violence verbale Ă  laquelle sont confrontĂ©es des activistes fĂ©minines en lutruwita / Tasmanie.
  • Film, “takayna – What If Running Could Save a Rainforest ?” par Patagonia Films – youtube.com/watch ?v=MHdE2YCRjck. Sur l’importance de protĂ©ger les espaces sauvages.
  • Livre, “Feeding the resistance” par Lisa Searle. Recettes vegans, Ă©laborĂ©es par Lisa aux campements d’activistes qu’elle frĂ©quente depuis plus de dix ans.

Blockade Australia :blockadeaustralia.com facebook.com/BlockadeAustralia/

Références

1. Australian Department of Sustainability, Environment, Water, Population. The Tarkine national heritage assessment. 2013. Available : https://www.awe.gov.au/search?search_api_fulltext=tarkine%20final%20assessment.pdf

2. Las Bambas : Peru copper mine halts operations amid protests. BBC News. 20 Apr 2022. Available : https://www.bbc.com/news/world-latin-america-61161250. Accessed 28 May 2022.

3. Bob Brown Foundation. In : Bob Brown Foundation. [cited 28 May 2022]. Available : https://www.bobbrown.org.au/

4. Lachlan nnett. Leak into Stitt River after issues with MMG Rosebery tailings storage facility | The Advocate | Burnie, TAS. 2018 [cited 28 May 2022]. Available : https://www.theadvocate.com.au/story/5722603/mining-effluent-leaks-from-rosebery-dam/

5. Press AA. Victoria police defend actions at Imarc mining protest after activist hospitalised. The Guardian. 30 Oct 2019. Available : https://www.theguardian.com/australia-news/2019/oct/30/melbourne-police-arrest-12-on-second-day-of-climate-protest-at-imarc-mining-conference. Accessed 28 May 2022.

6. Legal Observer Report : Policing of the IMARC Protests ‱ Melbourne Activist Legal Support. In : Melbourne Activist Legal Support [Internet]. 6 Dec 2019 [cited 28 May 2022]. Available : https://melbactivistlegal.org.au/2019/12/06/report-the-policing-of-the-imarc-protests/

7. Hungerford A. UpRiver : Untold Stories of the Franklin River Activists. UpRiver Mob ; 2013.

8. Krien A. Into the Woods by Anna Krien. 2011. Available : https://www.blackincbooks.com.au/books/woods

9. Stop Adani. In : Stop Adani [Internet]. [cited 28 May 2022]. Available : https://www.stopadani.com/

10. Readfearn G, Smee B. Adani is poised to ship its first coal – is this failure for Australia’s defining climate campaign ? The Guardian. 17 Dec 2021. Available : https://www.theguardian.com/environment/2021/dec/18/adani-is-poised-to-ship-its-first-coal-is-this-failure-for-australias-defining-climate-campaign. Accessed 28 May 2022.

11. Smee B. Queensland police refuse to remove traditional owners occupying Adani’s coalmine site. The Guardian. 2 Oct 2021. Available : https://www.theguardian.com/australia-news/2021/oct/03/queensland-police-refuse-to-remove-traditional-owners-occupying-adanis-coalmine-site. Accessed 28 May 2022.

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14. Earth First ! Earth First ! Direct Action Manual. First Edition. DAM Collective ; 1997.




Source: Lundi.am